‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 38 sur 55 · ÉGLISE DE JÉSUS, A ROME · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE JÉSUS, A ROME

corinthien; et, à droite et à gauche, il plaça des chapelles qui devaient supporter les tribunes dont nous ayons parlé. Là s’arrête, pour cette nef, l’œuvre du premier architecte, et commence celle du second. Or, pour quiconque examine attentivement ces deux parties, la différence est on ne peut plus facilement saisissable* En effet, aux lignes calmes et tranquilles du classique Yignole , aux profils purs et étudiés de cet architecte célèbre, succèdent tout à coup les formes les plus bizarres et les combinaisons les plus excentriques, superposition qui, par son agencement, forme ici une combinaison hétérogène produisant le plus choquant contraste. Que dire, en vérité, de l’attique et de la voûte, pour lesquels de la Porte parait s’ètre torturé l’esprit afin de trouver, à l’imitation du Borromini, des dispositions et des profils qui tranchent si malheureusement sur ceux employés par son maître? Comment blâmer assez toute cette bizarrerie de dessin et de formes donnée aux stucs d’ornement ou de figure? 11 y a là tout un monde et un art nouveaux, qui jurent à côté de l’œuvre du premier architecte. Au reste, à quoi bon vouloir décrire ici tous les éléments constitutifs de cette partie supérieure de l’église; nous préférons renvoyer nos lecteurs à l’examen de nos planches, bornant seulement notre rôle à leur signaler l’existence des deux arts qui concoururent à l’achèvement du monument.

Le transsept du Jésus est, à peu de choses près, ce qu'il pouvait être à cette époque : une nef, placée transversalement sur l’axe de la grande nef et du chœur, avec croisillons formant chapelles, et la partie centrale surmontée d’une coupole érigée, à l’aide de pendentifs, sur les piliers d’angle. La seule importance de cette partie de l’édifice consiste particulièrement dans sa décoration. Quant à la composition architectonique, elle est aussi des deux artistes précités, et elle reproduit, dans son ensemble, les mêmes dispositions que la nef, c’est-à-dire, un ordre de pilastres, des tribunes, une corniche, un attique et une voûte en berceau (*).

Nous ne faisons que mentionner le chœur, dont les dispositions particulières rappellent l’ordonnance générale de l’édifice. — 11 y a aussi fort peu de chose à dire de la coupole et de sa forme. Peu élevée en elle-même, elle affecte un dessin et des proportions lourdes et disgracieuses.

On doit, et pour les mêmes raisons, passer assez rapidement sur la nudité des murs extérieurs, et se contenter seulement de signaler ici la présence de massifs contre-forts, destinés à supporter la poussée de l’énorme voûte en berceau qui couvre la nef centrale.

Telles sont, en peu de mots, les notions principales qui se rapportent plus spécialement à la construction proprement dite de cet édifice. — Mais, tout n’est réellement pas dit, à propos des églises jésuitiques et à propos de celle de Jésus en particulier, gui passe, avec raison, pour le prototype du genre, lorsqu’on a traité de cette question; car, on pourrait presque admettre que ces monuments n’ont été érigés qu’en vue delà décoration, tant il y a, chez eux, abus et exubérance de la chose. En effet, marbres précieux et variés, stucs, dorures, sculptures, peintures, etc., tout y est répandu avec une profusion telle, qu’on est frappé comme de stupeur lorsqu’on vient à pénétrer dans quelqu’une des églises appartenant à cet ordre. Aussi, mentionner le Jésus, Sanla-Maria in Vallicella, etc., c’est rappeler aussitôt tout ce déluge de décoration dont furent noyées, aux XVIe et XVIIe siècles, les églises de Rome et de l’Italie, celles de l'Espagne, de la France, des Pays-Bas, etc., monuments dans lesquels on a jeté, à pleines mains, l’or, le marbre et les couleurs, transformés en travaux de décoration ou en meubles religieux !

La sculpture, la peinture et l’ameublement composaient donc, par leur combinaison, cette seconde partie des églises dites jésuitiques. Entrons alors, à propos de celle de Jésus, dans quelques détails sur chacune des diverses branches de sa décoration.

En ce qui concerne la sculpture et les stucs proprement dits, couvrant ici les surfaces rectilignes et curvilignes des parties supérieures de l’édifice, une chose frappe surtout, lorsqu’on les considère : c’est d’abord, relativement aux figures, un style qui participe incontestablement des œuvres de la statuaire contemporaine, entièrement sous l’influence des travaux du Bernin et de son école; c’est-à-dire, un système maniéré et mouvementé qui consiste surtout dans des poses souvent peu naturelles, et dans une disposition de draperies voltigeantes, accusant une action aérienne qui n’existe réellement pas. Passant ensuite à la sculpture d’ornements, il y a encore lieu de blâmer l’exubérance et la surcharge des motifs , entassés sans goût et sans discernement les uns à côté des autres, de telle manière que l’œil, fatigué de toute cette étrange combinaison, 11e peut plus bien saisir le véritable parti pris par l’artiste. C’est donc un entassement, un mélange confus de mille motifs divers qu’on vient grouper, combiner, agencer, superposer, sans autre but que celui de faire ainsi une œuvre, qu’on croyait brillante et de bon goût, lorsqu’au contraire on ne produisait que la surcharge et le papillotage.

(*) Nous ne parlons point ici de la décoration qu’y ont ajoutée postérieurement et le père Pozzi et Pierre de Cortone. Tour cela, nous renvoyons nos lecteurs aux vues que nous avons données des autels de Saint-Ignace et de Saint-François Xavier, érigés chacun dans l’un des croisillons du transsept.

— MONUMENTS DES XVIe ET XVIIe SIÈCLES. —

Maintenant , passons à la peinture décorative , qui est encore un des traits caractéristiques des églises de la compagnie de Jésus; car elle y atteignit quelquefois des proportions vraiment considérables. Mais, à ce sujet, nous devons dire aussi, pour être vrai, qu’on doit peut-être en attribuer la cause aux Jésuites eux-mêmes, dont plusieurs se sont faits, en ce genre de travaux, un nom et une réputation; et, pour ne citer ici que le plus célèbre, nous nommerons particulièrement le père Pozzi, dont les principales œuvres se voient encore dans quelques églises de Rome, et surtout au Jésus. Le père Pozzi avait, ainsi que tous les artistes célèbres, son cachet propre; or, quiconque a pu examiner une ou plusieurs de ses productions, connaît littéralement toutes les autres. Ce sont, en général, des sujets religieux, des espèces de gloires et d’apothéoses, disposées quelquefois au centre d’une grande composition architecturale en perspective, et exécutées sur des surfaces curvilignes , telles que voûtes , coupoles , culs-de-four , pendentifs , etc. : c’était là un genre qu’il affectionnait particulièrement, et auquel il consacra presque tous ses instants. Comme on le pense bien, le genre du père Pozzi fit école dans l’art de la décoration picturale des églises : aussi, voit-on, à partir de cette époque, son emploi se combiner à la sculpture, aux stucs, aux dorures, aux bronzes, aux marbres précieux et variés , et contribuer, par son concours, à ce système d’ornementation qui tombe presque toujours, par sa surabondance, dans une lourdeur disgracieuse. Toutefois, il faut l’avouer, les travaux du père Pozzi et ceux des artistes sortis de son école continuaient encore, d’une façon bien modifiée il est vrai, les traditions de l’emploi de la peinture comme système de décoration à l’intérieur des églises ; et ces œuvres , bien qu’empreintes du caractère contemporain de l’art , n’en offrent pas moins une des transformations de cet art lui-même, dans son application aux monuments religieux , depuis les timides essais des catacombes , les mosaïques basilicales et les travaux de l’ère romane et des époques postérieures. Quoi qu’il en soit donc, nous signalons à nos lecteurs, comme une chose intéressante dans l’histoire de l’art, les œuvres du père Pozzi à l’église de Jésus.

Cependant, la décoration des églises jésuitiques ne se restreignit pas à la seule ornementation des parties architectoniques ou à celle des surfaces extérieures et intérieures de l’édifice; les cérémonies et les pratiques du culte réclamèrent encore l’usage et l’emploi de certains monuments d'une dimension secondaire, qu’on désigne généralement sous la dénomination spéciale de mobilier ou d’ameublement religieux. Cette dernière division de la partie décorative comprend ici les autels, les clôtures, la chaire, les orgues, etc., tous les meubles enfin qui furent établis dans les diverses parties du Jésus, à des époques diverses, mais postérieures à son achèvement. Nous ne parlerons ici que des deux principaux, de l'autel de Saint-Ignace et de celui de Saint-François Xavier.

On doit au père Pozzi le dessin du premier autel : c’est, sans contredit, une des œuvres les plus riches et les plus somptueuses de la décoration jésuitique. Son ensemble se compose d’un soubassement en marbre, destiné à supporter la grande composition disposée en forme de retable. Quatre colonnes, munies de piédestaux et surmontées d'un entablement, ont reçu, comme couronnement, une espèce de fronton coupé dans lequel on a placé un groupe représentant la Trinité. Les colonnes sont couvertes de lapis-lazuli et de bronze doré , et cette dernière substance constitue aussi la matière des chapiteaux et des bases. Le groupe qu’on a disposé au milieu du fronton est en marbre blanc. Entre les colonnes dont nous venons de parler, se trouve une large niche revêtue de marbres précieux et variés; elle renferme la statue en argent du fondateur de l'ordre ; enfin, à droite et à gauche, on voit encore deux groupes, dont l’un représente la Religion terrassant l’Hérésie ; et l’autre, la Foi adorée par les nations barbares.

Le deuxième autel, celui qui s’élève à l’autre extrémité du transsept, fut composé par Pierre de Cortone. Rien que moins important sous le rapport de la richesse, il offre cependant, comme disposition générale, une certaine analogie avec le premier. On y retrouve, en effet, un soubassement au-dessus duquel naissent des colonnes surmontées d’un entablement et d’un fronton coupé, dont le centre est occupé par un groupe représentant ici l’apothéose du grand missionnaire des Indes. Toute cette composition, qui pèche, comme celle qui lui fait face, et par son caractère et par son exécution, est aussi formée des matériaux les plus précieux.

Nous ne nous étendrons pas davantage sur les autres pièces de ce mobilier ; car la description du maître autel de de la Porte, celle des clôtures, de la chaire, des sculptures et des peintures de tous les artistes qui concoururent à la décoration du Jésus, n’offriraient ici que des redites inutiles.

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