‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 39 sur 55 · ÉGLISE DE SAINT-IGNACE, A ROME · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-IGNACE, A ROME

Les services importants que les Jésuites avaient rendus à la papauté en se faisant les défenseurs du catholicisme dans la lutte engagée contre la réforme protestante, les missions brillantes qu’ils accomplirent dans le Nouveau Monde, et l’éclat que jetèrent surtout quelques-uns des membres de cette compagnie, tels qu’lgnace de Loyola , François Xavier, etc., portèrent bientôt l’Église reconnaissante et ses ministres à leur donner non-seulement des témoignages de leur gratitude, mais aussi à vénérer leur mémoire en leur rendant, après leur mort , un culte particulier qui se manifesta publiquement par la canonisation de plusieurs d’entre eux; et l’ordre, par ce fait, se vit élevé au rang des plus illustres associations. Or, cet honneur et cette canonisation devaient trouver des personnages disposés à les traduire, d’une manière ostensible et durable, par la construction de quelques monuments affectés à la pratique de ce culte dont les honorait la papauté. On voit, en effet, à partir de cette époque, surgir, à Rome et dans un grand nombre d’autres villes de la catholicité, une série de monuments religieux, une certaine quantité d’églises qui furent spécialement placées sous le vocable des membres canonisés de cette célèbre compagnie , et l’initiative de ces constructions honorifiques être prise, dans la métropole chrétienne, par les prélats les plus éminents. L’église dont nous allons esquisser ici l’histoire et faire connaître les dispositions particulières, se rattache à une pensée analogue, et elle doit son origine et sa fondation à l’un des plus hauts dignitaires de l'Église romaine.

Les sentiments particuliers que portait à la compagnie de Jésus le cardinal Louis Ludovisi, neveu de Grégoire XV, l’engagèrent, vers le commencement du XVIIe siècle, à manifester d’une manière éclatante la vénération qu’il avait vouée au chef de cet ordre, par l’érection d’un monument qu’il plaça sous son vocable avec la. destination de consacrer, dans les siècles futurs, son tribut d’admiration pour lui. Cette pensée arrêtée, le cardinal manda l’artiste Domenico Zampieri, pour qu’il eût à en composer le plan ainsi que les dispositions. Dominicain se mit immédiatement à l'œuvre, et présenta bientôt deux dessins à cet effet ; mais, par un motif que l’hisioire n’a point fait connaître, aucun des deux projets ne fut accepté. Ce fut probablement alors que le cardinal, choisissant, parmi les pères jésuites, l’un de ceux qui s’occupaient d'art et plus particulièrement d’architecture, donna cette mission au père Horace Grassi. 11 lui remit, dit-on , les deux projets qu’avait composés le Dominiquin ; et le père Horace, empruntant à l’un et à l’autre ce qui lui paraissait le plus convenable, en forma une nouvelle composition qui fut définitivement adoptée. Vivement affecté de ce procédé, Zampieri refusa, dès ce moment, tout concours à l’œuvre, et il l’abandonna même, alléguant qu’on avait dénaturé sa pensée. Néanmoins, Ludovisi passa outre : il prit les mesures nécessaires pour faire commencer la construction ; et, dans le courant de l’année 1626, il en posa lui-même la première pierre. Mais les travaux ne durent point être poussés avec une bien grande activité ; car elle ne fut terminée qu’après la mort du cardinal (1685), et grâce encore à un riche legs de 200,000 écus romains qu’il avait laissés à cette destination. Toutefois, il n’était point réservé au père Grassi de pouvoir eu achever seul la construction; puisque, par un fait que nous ignorons (et qui peut être celui de sa mort), le soin de la terminer en fut départi à un autre. Or, le choix tomba sur l’Algarde, qui compléta l’intérieur et fit aussi le dessin de la façade.

Un demi-siècle s’écoula donc entre la fondation de cette église et son achèvement, période durant laquelle l’art subit quelques transformations; aussi, lorsqu’on compare le style de l’intérieur avec celui de la façade, remarque-t-on une différence notable, et peut-cu apprécier, à cette comparaison, tout l’espace que les artistes lui ont déjà fait parcourir.

Fris dans son ensemble, ce monument offre toutes les qualités et tous les défauts qui sont le cachet particulier aux édifices construits pendant le XVIIe siècle; cependant, on doit avouer, pour être juste, que, comme composition et décoration, celui-ci accuse un peu moins de lourdeur dans les formes et les détails, qui, néanmoins, tiennent encore, pour la plupart, de ceux du Jésus. Nous présentons donc ce type comme une des variétés du genre, et comme l’un des exemples les plus intéressants parmi les transformations que subit cette architecture pendant le cours de son existence.

Le plan de cet édifice, dont les dispositions principales rappellent celles du Jésus, décrit la figure d’une croix latine, et se compose d’une grande nef avec bas côtés, d’un transsept surmonté d’une coupole, et d’une apside, toutes parties qui rentrent, à l’exception de quelques modifications, dans les données particulièrement propres aux églises jésuitiques.

L’Algarde ne fit guère un bien grand effort de génie lorsqu’il composa la façade de ce monument ; car on aperçoit aisément qu’il dut s’inspirer de l’œuvre de la Porte; cependant nous devons remarquer qu’il sut y mettre un peu plus de sagesse et y introduire des formes moins lourdes et moins disgracieuses. Quant

— MONUMENTS DES XVIV ET XVIIIe SIÈCLES. —

à sa composition, ce sont toujours deux étages ou deux ordres d’architecture superposés, l’un corinthien et l’autre composite. L’étage inférieur est orné de trois portes, ouvertes dans les axes de la nef et des collatéraux ; des niches et des cartouches complètent cette partie. Au-dessus règne un large entablement. La décoration de l’étage supérieur se compose d’une baie centrale, accompagnée de deux niches et de ces malheureux ailerons dont on fit un si déplorable usage à cette époque; un fronton triangulaire couronne cet ensemble.

Comme caractère, l’intérieur de cette église a aussi son cachet de l’époque : on y sent encore les idées borrominesques et les œuvres des artistes de cette école ; mais l’art y est plus calme et moins tourmenté, et ii se rapproche, sous le rapport des lignes, des dispositions générales employées par Vignole à l’église de Jésus. Cet intérieur est formé d’une grande nef, composée de deux files d’arcades, entre lesquelles se trouvent des pilastres corinthiens; et ces arcades, qui sont un peu trop basses par rapport à l’ordre des pilastres, laissent, à leur sommet, un certain champ qu’on a rempli de motifs de sculpture où paraissent les armoiries du fondateur. Un entablement assez simple couronne cette partie , au-dessus de laquelle s’élève un attique servant de base à la voûte ; enfin des baies, ouvertes, de chaque côté, dans des pénétrations ménagées sur les faces inférieures du berceau, introduisent la lumière dans l’intérieur de l'église. Les arcades de la nef dont nous avons parlé donnent accès aux collatéraux, qui sont décorés de nombreux autels; de petites coupoles surmontent chacune des divisions de ces bas côtés, et forment ainsi comme autant de petites chapelles distinctes.

Mais, à Saint-Ignace comme à l’église de Jésus , les deux croisillons du transsept reçurent une décoration dans laquelle brillent au plus haut degré ce luxe et cette magnificence de mauvais goût qui étaient particulièrement usités au XVIIe siècle. Deux riches et somptueux autels, composés de marbres précieux et de bronzes dorés, présentent, sous le rapport de la composition, tous les caractères de l’architecture jésuitique : c’est un assemblage incohérent de colonnes torses, de frontons coupés , de figures et d’ornements divers; un tout, enfin, qui n’a aucun analogue, et qu’on ne trouve qu’à cette époque de la décadence de l’art.

Une coupole, dont on aperçoit l’élévation extérieure sur notre planche, surmonte la partie centrale du transsept. Comparée à celle du Jésus, elle offre ici certaines modifications caractérisées par son élancement, élancement qui tient surtout à la forme ovoïde qu’on lui a donnée. Quant à sa composition et à sa décoration extérieures, il n’y a réellement rien à en dire; elles ressemblent, à très-peu près, à celles des autres églises de Rome construites, à l imitation du dôme de Saint-Pierre, pendant le XVIIe siècle.

Mais ce qui constitue, surtout aux veux des Romains et des Italiens, la part de célébrité qu’ils veulent donner à cet édifice, consiste dans ce genre de décoration bizarre qui fit invasion à la fin du X VIe siècle et au commencement du XVIIe, dont les églises de Jésuites ou autres présentent un si grand abus : il s’agit de cet emploi, de cette surcharge et de cette combinaison des stucs, des marbres, des bronzes, et particulièrement de la peinture appliquée aux voûtes des édifices religieux ; or, dans cette dernière branche de l’art, le père jésuite Pozzi s’acquit, comme l’on sait, une réputation, plus ou moins méritée, pour les œuvres qu’il a produites dans certaines églises de son ordre, au nombre desquelles se trouve celle de Saint- Ignace. En effet, les peintures qui décorent la voûte de la nef ainsi que le chœur sont comptées parmi les productions les plus remarquables sorties de son pinceau; elles renferment, comme les autres, tous ces tours de force qu’il s’étudiait à trouver pour rendre, sur une surface concave ou en berceau, des effets d’architecture en perspective dont il encadrait ses compositions.

Au reste, envisagée ici au point de vue des phases ou transformations diverses que subirent l’architecture, la sculpture et la peinture au XVIIe siècle, cette église présente ici un sujet d’étude assez intéressant, et on peut la considérer comme un des types sur lesquels il est plus facilement donné d’apprécier quel était, à cette époque, l’état misérable de l’art italien, soit à Rome ou dans les autres villes de ce pays; car, tout y est sou veut agencé dans un système qui sent la dépravation. Aux règles du bon sens et du goût avaient succédé le caprice et la manie du bizarre ; et le siècle, qui accepte trop souvent, par esprit de changement, les idées même les plus ridicules, encouragea, par des éloges ou par son approbation, les écarts des artistes qu’une critique sévère aurait fait rentrer dans une voie meilleure. Sur lui donc, plus que sur les artistes, doit retomberr peut-être, le blâme que tout cet art, dit jésuitique, a mérité d’encourir.

— BIBLIOGRAPHIE

« ’ Rossi. Insignium Romæ templorum prospectus, etc. Rome, 1684, in-folio , pl.

v> Barbault. Les édifices de Rome moderne, etc. Rome, 1763, in-f", pl.

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5° Nibby. Itinéraire de Rome et de ses environs.

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