ÉGLISE DE LA CHARTREUSE, PRÈS P A VIE
L’établissement de l’ordre des chartreux, institué par saint Bruno, vers la fin du XIe siècle (1086), donna naissance à une classe d’édifices qu’on désigne sous le nom générique de chartreuses , mais dont la forme et les dispositions diffèrent probablement peu de celles qui étaient particulièrement usitées dans les grands monuments d’architecture monastique élevés pendant le moyen âge. Suivant le rapport des historiens, les disciples de saint Bruno possédèrent, en Italie, plusieurs édifices importants de ce genre, parmi lesquels nous mentionnerons ceux de Ferrare, de Naples, etc., et surtout celui qui se trouve dans les environs de la ville de Pavie. A en juger par ce qui reste, cette dernière chartreuse devait être, en effet, à 1 époque de sa splendeur, une des plus célèbres et des plus remarquables de ce pays (*) ; mais elle a subi , depuis lors, des vicissitudes qui ont altéré, d une manière assez notable, son aspect primitif ; des constructions', appartenant à diverses époques, viennent aujourd’hui détruire, aux yeux de l’antiquaire et du voyageur, cette unité et cette harmonie qu’ils voudraient y étudier.
Le site sur lequel fut élevé ce monastère était , à l’origine , une immense forêt ou parc de chasse destiné aux plaisirs des princes; mais, plus tard, il devint, au XVIe siècle, le théâtre dune lutte terrible entre Charles-Quiut et François Ier, lutte dans laquelle le roi chevalier, après avoir perdu l’élite de la noblesse française, prononça, de cet accent de douleur qu’ennoblit encore le courage vaincu, ces paroles historiques si justement célèbres : Tout est perdu , fors l'honneur.
S’il faut en croire une tradition rapportée par quelques écrivains, la construction de cette chartreuse serait le résultat d’une opinion assez généralement répandue pendant le cours du moyen âge, et à laquelle on devrait un assez grand nombre de monuments. A cette époque, rois, princes et seigneurs croyaient expier leurs crimes en élevant un monument religieux, ou bien en fondant quelque monastère. Que cette tradition, qui peut, au reste, avoir un certain fond de vérité, soit vraie ou fausse, toujours est-il que la chartreuse de Pavie doit sa fondation à Jean Galeazzo Visconti , dont la conduite ne fut pas, à beaucoup près, exempte des méfaits que nous venons de signaler. D’autres historiens prétendent , au contraire , que cet établissement est dû à l’accomplissement parle duc, d’un vœu fait par sa femme. — Quoi qu’il en soit, dix ans s'étaient à peine écoulés depuis le jour où Jean Galeazzo avait fait commencer la cathédrale do Milan, lorsqu’il prit la résolution d’édifier cette chartreuse; et, le 8 septembre 1396, assisté de plusieurs évêques et en présence des grands personnages du pays, il en posa lui-même la première pierre avec la plus grande solennité. Les travaux commencèrent immédiatement; ils furent même poussés avec une telle activité , qu’en l’espace de trois années, les bâtiments claustraux étaient en état de recevoir les pieux cénobites. On put donc, dès lors, y loger un prieur et vingt-quatre chartreux, qui mirent sans retard en pratique leur industrie agricole. Des sommes assez considérables furent affectées par le duc à ces religieux; mais, dans son acte de donation, Galeazzo leur imposa l’engagement d’employer chaque année une certaine portion de leurs revenus à l’achèvement et à la décoration des différentes parties du monastère, leur enjoignant aussi de distribuer, annuellement, une pareille somme aux pauvres, lorsque toutes les constructions seraient achevées. La mort du duc, survenue en l’an 1402 , n’arrêta point la continuation des travaux commencés ; et les chartreux, grâce au riche legs de leur fondateur, et grâce aussi à un assez grand nombre d’autres donations faites par des particuliers, auxquels vint se joindre le produit de leur industrie dans le défrichement et la culture des terres, purent, sans interruption, poursuivre l’exécution des divers bâtiments claustraux et de l’église. Quant à la façade de ce dernier édifice, elle ne fut érigée qu’en 1473, époque à laquelle la chartreuse semble avoir atteint sa plus grande splendeur. Ce fait, au reste, nous est attesté par un contemporain, et le Florentin Guicciardini la désigne, au quatorzième livre de son Histoire d'Italie, comme le plus beau monastère qui existait alors dans la péninsule. Tous les travaux ayant été terminés en 1542, l’injonction du fondateur reçut dès lors sa destination; et, chaque année, à partir de cette date, les moines distribuèrent fidèlement aux pauvres les soulagements ordonnés par le duc. Jusqu’à cette époque, la portion du revenu fixée par Galeazzo avait été intégralement employée à la construction et à l'embellissement des diverses parties du couvent et de l’église ; aussi est-ce pendant cette longue période que furent exécutés toutes les œuvres d’art , ces sculptures, ces ciselures en or, en bronze, en ivoire et
(*) Ce monastère n’est cependant pas, à beaucoup près, aussi considérable que notre grande Chartreuse en Dauphiné, l’un des plus importants parmi les édifices claustraux de l’ordre de Saint-Bruno.
— STYLE DE LA RENAISSANCE
en ébène, ces ouvrages de mosaïques et de peintures, enfin toute cette richesse décorative qui rend surtout si’ célèbre cette église conventuelle. Le XVIIe siècle vint cependant ajouter encore quelques nouvelles constructions au monastère des chartreux ; mais ce furent les dernières. Ainsi, depuis la fin du XIVe siècle jusqu’à cette époque, l’architecture, la sculpture, la peinture, tous les arts plastiques contribuèrent, sans interruption , à la création d’un des plus remarquables monuments monastiques de la chrétienté. Mais, après les jours de splendeur , survinrent les jours de revers ! La fin du XVIIIe siècle devint , pour la chartreuse, comme une époque de deuil et de vicissitudes. L’empereur Joseph II ordonna la suppression de la colonie religieuse, et il la dépouilla de son riche revenu; puis, le directoire fit enlever les plombs qui composaient la toiture de son église. Aujourd hui, ce monastère, qui n est plus qu un objet d étude ou de curiosité de la part de l’antiquaire et du voyageur, n'a reçu aucune destination particulière depuis la suppression de l’ordre.
Après avoir résumé en peu de mots les événements qui se rapportent a 1 histoire de cette chartreuse , voyons ce qu’il reste maintenant de tout ce luxe et de cette splendeur d’autrefois. A en juger par l’inspection des bâtiments actuels, un certain nombre des constructions primitives ont dû, vraisemblablement, être renouvelées, en toutou partie; car on y reconnaît, dans leur ensemble, l’art de plusieurs époques. Toutefois, d’assez notables portions du monastère, bâti aux XIVe, XVe et XVIe siècles, subsistent encore, ce qui est attesté d’ailleurs par l’existence des cloîtres, par l’habitation du prieur, etc. Quoi qu’il en soit, nous passons assez rapidement sur toutes ces différentes constructions , spécialement claustrales , cette notice étant spécialement consacrée à l’édifice religieux qu’elles renferment, et plus particulièrement encore à la partie de l’église qui fut élevée dans le style dit de la Renaissance.
L’histoire de la construction de cette église présente en elle-même un sujet d’étude rempli d’intérêt ; car il s’agit ici d’un de ces édifices qui furent élevés à une époque de transition , c’est-à-dire , au temps où l’on construisait encore, en Italie, certains monuments d’architecture sur le principe et d’après les règles de l’arc aigu du nord, et à l’époque où les artistes de ce pays, développant les préceptes et les leçons d’Alberti et de Brunelleschi, consommaient, par leurs travaux, une nouvelle transformation de l’art; période qui comprend, dans ses limites, une des époques les plus mémorables de l’histoire des arts, celle de la lutte entre l’art du nord et l’art du midi. La construction de cette église renferme donc ici deux phases distinctes : la première, se rapportant à l’art étranger, à l’art septentrional qui comprend la majeure partie du monument religieux, art, toutefois, déjà bien modifié par le goût italien ; et la deuxième, consistant dans l’érection de la façade, dans celle du couronnement de la croisée, etc., où paraît un art nouveau qui est celui de la Renaissance, en Italie, aux XVe et XVIe siècles. Dans la première période, le style du monument, quoique italianisé , conserve encore la physionomie générale de l'art du nord, tandis quealseconde nous montre le triomphe définitif et complet de l’art dit renouvelé. Or, on comprend maintenant l'intérêt que doit offrir cette construction, car c’est un de ces types sur lesquels il est plus particulièrement donné d’y voir les deux arts en présence, et c’est aussi l’un de ceux sur lesquels paraît, dès l’origine, l’emploi des idées nouvelles. Cependant, nous devons, à propos de ces idées, faire remarquer quelles sont exprimées, sur cette façade, dans toute la pureté de leur première phase, c’est-à-dire, par l’emploi des petits ordres qu’on agença d’abord selon le système et d’après les plans des grands monuments en arc aigu du moyen âge. En effet, à l’exception des formes et des éléments, tout y est encore, dans la disposition des contre-forts, des baies , etc., une imitation de cette partie des monuments religieux de l’époque précédente. Nous aurons donc cette remarque à faire lorsque nous parlerons de cette partie de l’édifice ; de même que nous devrons signaler aussi , en traitant de la partie postérieure, la présence de la combinaison simultanée du plein cintre et de l’arc aigu. A ce double point de vue, le monument acquiert ici un haut intérêt; il en acquiert encore, quant aux constructions primitives, par les rapprochements qu’il offre , à l’intérieur, avec les églises d’Arezzo , de Sienne, d’Orvietto, etc. ; il en acquiert, enfin, par les particularités qui furent employées dans le système décoratif de cette façade célèbre. Résumonsnous en quelques mots : à l’époque où nous nous trouvons , l’art du midi diffère essentiellement de l’art septentrional; et tandis qu’on construit, dans le nord, sur le principe de l’arc aigu, tout tend au sud à faire rentrer l’architecture dans les règles et dans la pratique des œuvres de l’antiquité. Cette époque est celle où Brunelleschi et Alberli, ayant ouvert une voie nouvelle , les artistes italiens, leurs successeurs, marchent sur leurs traces et achèvent, par leurs travaux, la révolution artistique commencée par ces deux novateurs.
Ceci posé, examinons le monument; mais cette question en soulève préalablement une autre: Quel est