‹ Monuments anciens et modernes (volume 3)Chapitre 7 sur 55 · ÉGLISE DE LA CHARTREUSE , PRÈS PAVIE · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE LA CHARTREUSE , PRÈS PAVIE

l’auteur de cette église? Suivant les recherches de Durelli, qui a fait de ce monument une étude spéciale, on n’en connaît point le premier architecte. Plusieurs antiquaires prétendent que ce fut celui qui traça le plan de la cathédrale de Milan ; mais, sur ce point, les opinions se partagent entre l’Allemand Henrick Gamodia et l’Italien Marco da Campione. Cependant, tout porte à croire que c’est encore là une erreur, et qu’on ne peut attribuer cette conception à aucun de ces deux artistes; car, ainsi que l’ont démontré MM. Giulini et Franchctti, d ns leur ouvrage sur la cathédrale de Milan, Henrick ne dut avoir, pendant son court séjour en Italie , qu’une très-minime influence sur la construction de cet édifice; et, lors même que Marco da Campione eût été l’architecte du dôme, ce serait plutôt un motif pour ne point le croire celui de l’église de la chartreuse, attendu que les parties de cette dernière, érigées dans les premiers temps de la construction , présentent un caractère italien qui tranche, d’une manière évidente, avec le style tout septentrional qui domine dans la cathédrale. Mais on sort de doute à cet égard en apprenant que Marco da Campione était déjà mort depuis plusieurs années, lorsqu’on commença les premières constructions de l’église carthusianne. Lecomte Giulini voudrait, sur le rapport d’un ancien historien milanais, en faire l’honneur à Nicolo da Selli, d’Arezzo, ou à Jacopo da Campione, qui y furent en effet employés; mais il n’en donne pas, selon nous, de preuves assez concluantes; d’autres écrivains, d’ailleurs, signalent seulement ces artistes comme des ouvriers distingués, et coopérant à l’œuvre dès les premiers travaux de l’édification; fait, du reste, qui ne parait pas invraisemblable, lorsqu’on se rappelle qu’à une certaine époque, des artistes ou des ouvriers d’un degré inférieur, dont le hasard avait conservé les noms, furent pris pour les architectes eux-mêmes. Au reste, le silence absolu qui règne sur l’auteur de cette église n’a rien qui doive nous étonner, puisqu’il existe la même incertitude à l’égard des architectes d’un très-grand nombre d’autres monuments du moyen âge et des premiers temps de la Renaissance. Tout ce qu’on peut faire aujourd’hui, grâce aux recherches de MM. Durelli et du marquis de Malaspina, c’est de réunir, en forme de liste, un catalogue des principaux architectes, sculpteurs, peintres, mosaïstes, etc., qui concoururent, par leur talent et leurs œuvres, à la construction et à l’embellissement de tout ou partie de cette église. Ce sont : Antonio Amadeo ou Omodeo ; Benedetto Brioschi; les frères Mantegazza ; Hettore d’Alba ; Antonio daLocate; Battisto et Cesare da Sesto; Francesco Piontello ; Jacopo Nava ; Marco Agrate ; Angelo Marino, siculo; Andrea Fusina ; Cristoforo Solari ; Cristoforo Romano ; Battisto Gattoni ; Agostino Busti ; Antonio Tomagnini et Jacopo délia Porta (*).

Cette église décrit, en plan, la figure d’une croix latine , et elle est surmontée, au-dessus de la croisée, d'un amortissement pyramidal, disposé par étages en retraite, à l imitation des flèches centrales des grands monuments religieux du moyen âge (**). Sa longueur est d environ 80 mètres ; sa largeur, sur les nefs, de 20 à 25 mètres , et le développement du transsept de 50 à 55 mètres.

Les dispositions principales de cette construction comportent, pour la partie antérieure, celles des églises en arc aigu, c’est-à-dire, quelle se compose d’une nef centrale, accompagnée de collatéraux, sur les flancs desquels sont placées deux files de chapelles secondaires. Le chevet et le transsept, seuls, qui forment la partie postérieure, offrent ici quelques particularités qu’on ne peut réellement bien saisir qu’à la vue du plan, mais qui rentrent, plus ou moins du reste , dans la série nombreuse des combinaisons inventées à toutes les époques par les architectes.

Par une singularité remarquable, mais qui fut d’ailleurs employée avec un certain bonheur dans quelques autres monuments de la Lombardie, la chartreuse et son église présentent, dans leurs matériaux de construction, la combinaison de la brique et du marbre; combinaison qui, en se mariant, donne à ces édifices un aspect et un ton qui se détachent d’une façon agréable à l’œil au milieu d’une végétation luxuriante et variée. Les murs et les voûtes de l’église sont entièrement construits en briques ; la façade est toute en marbre.

La description de cette église se divise, comme son histoire, en deux parties, qui correspondent chacune aux deux principales phases de sa construction. La première comprend toutes les parties qui furent élevées à l’origine et sous l’influence de l’art septentrional , modifié par le goût italien, c’est-à-dire, le chevet, le transsept, l’intérieur et les faces latérales. A la seconde se rapportent certaines parties de ces mêmes faces latérales, le couronnement de la croisée, la façade, ainsi que les différentes œuvres d’art qui concourent a sa décoration intérieure; travaux qui montrent, par leur caractère particulier, un changement de style et le triomphe définitif de la révolution artistique opérée en Italie.

(*) Quelques auteurs attribuent au peintre Ambrogio Fossano la composition architectonique de la façade.

(**) La disposition de cette construction pyramidale, si elle eût été achevée, nous semble beaucoup plus convenable, comme couronnement de la croisée des églises, que l’imposition d’une coupole , dont la forme lourde et disgracieuse est, à nos yeux , un très grand défaut.

— STYLE DE LA RENAISSANCE

Étudions d'abord les constructions primitives. Toute la partie postérieure, celle qui comprend le chevet, le transsept, etc., comporte, à l’extérieur, des dispositions qui rappellent un certain nombre d’églises romanes, érigées sur les bords du Rhin vers la fin du XIIe siècle ; mais on sent ici, par l’introduction de plusieurs éléments, une modification et un cachet qui décèlent et un autre âge et un autre pays. Les particularités principales que présentent ces premiers travaux consistent surtout dans l’agencement de niches semi-circulaires disposées en saillie sur les faces externes du chevet et des croisillons du transsept, et dans la distribution de galeries ouvertes sous les corniches qui régnent à la naissance des différentes parties de la toiture. Les angles ou les redans nombreux que décrivent extérieurement le chevet et le transsept sont renforcés par des espèces de constructions rectangulaires formant l’effet de contre-forts , ornés , à la partie supérieure , de clochetons à jour dans le goût italien du XV siècle; des escaliers, disposés à l’intérieur de quelques-uns d’entre eux , conduisent au sommet de l’édifice. Mais il est une autre particularité sur laquelle nous voulons appeler encore l’attention de nos lecteurs : toutes les corniches de cette partie primitive, qui offrent une ornementation si riche , ont été exécutées eu terre cuite , genre de décoration en usage à cette époque dans le nord de l’Italie, et qu’ou pratiqua aussi, dans certaines régions de la France, de l’Allemagne, etc. , aux XIVe, XVe et XVIe siècles (*).

Quant aux dispositions intérieures de l’église , elles présentent , sous le rapport de leur agencement et de leur construction, assez peu d'intérêt en elles-mêmes. L’arc aigu domine généralement , et il s’y trouve combiné, de même qu’à Orvietto , à Sienne, à Arezzo, etc., avec le plein cintre de la renaissance. Cependant les voûtes sont encore construites, ainsi qu’on le voit dans les églises de transition , d’après le système de la dernière moitié du moyen âge; ce qui tendrait à prouver qua cette époque les artistes n’avaient pas abandonné l’ancienne manière , ou bien que leur talent et leur science dans l’art de couvrir les édifices n’allaient point encore jusqu’à savoir établir une voûte en berceau, comme on l’exécuta plus tard. En général, toutes les parties constituant les voûtes, c’est-à-dire, les pendentifs , les doubleaux, les formerets et les nervures d’arètes, sont en arc aigu; tandis que les doubleaux des bas côtés, les arcades servant d'entrée aux chapelles latérales et les baies affectent spécialement la forme en plein cintre. La composition des travées intérieures diffère, quant à leur disposition ou à leur étagement, de celles usitées dans les monuments du nord de l’Europe. Ainsi, on ne voit point, au-dessus des arcades, un triforium surmonté de larges baies ou claires-voies aux meneaux plus ou moins nombreux; elles sont seulement composées de hauts piliers fasciculés, couronnés d’arcs, sur lesquels naît verticalement un mur percé d’espèces d'oculus à quatre lobes , disposés diagonalement; des pendentifs et des arêtes , formant la voûte, couronnent cet ensemble. Or, il n’y a point la, comme en France et dans le nord de l’Europe, ce magnifique système d’étagemeut dont on fit un si fréquent usage dès la fin de la période romane et pendant tout le règne de l’arc aigu.

Celte notice étant plus particulièrement consaorée à l’étude et à la description de la façade de cette église, nous ne nous appesantirons point sur ce qui concerne sa décoration intérieure. Disons, toutefois, en quelques mots, qu elle consiste particulièrement dans l’ameublement du sanctuaire et des chapelles, dans une grande profusion de marbres, de dorures et de mosaïques, dans la peinture des voûtes, enfin dans les tombeaux, tous monuments ou œuvres d’art qui ont été exécutés depuis la fin du XVe siècle jusques et y compris le XVIIe.

Maintenant, il convient de passer à l’examen de la façade, c’est-à-dire à l’œuvre capitale de cet édifice, a celle qui constitue le morceau le plus saillant de la seconde phase ou période de l’histoire de sa construction. Des auteurs prétendent qu’il s’écoula un certain laps de temps entre les derniers travaux du corps de l’église et l’érection de cette partie : c’est là , nous l’avouons, une opinion qu’il nous est impossible, faute de documents , de combattre d’une manière positive , mais que nous ne partageons point, par suite de la liaison qui nous semble exister entre le caractère des derniers travaux extérieurs et intérieurs avec le style de cette immense page. Toutefois, et sur un autre point, nous serions assez porté à admettre celle de Joseph Mulder, qui dit que cette façade, dans l’état où elle se trouve aujourd’hui, n’est point complète, et, par conséquent, qu’elle est inachevée. On sent, en effet, qu’au-dessus de la galerie, formant comme une espèce d’altiqne , devraient exister quelques motifs d’architecture, disposés en forme de couronnement, motifs dont on pourrait, peut-être , trouver des analogues parmi les éléments divers de cette étourdissante composition. Quoi qu’il en soit, à l’époque où cette œuvre fut exécutée, l’art italien de la Renaissance était décidément établi et le style septentrional, c’est à'

(*) Voyez la Notice sur une maison existant à Hanovre.

Page 1