‹ Monuments anciens et modernes (volume 4)Chapitre 10 sur 62 · EGLISE SAINT-MARTIN D’ANGERS · texte numérisé non relu

EGLISE SAINT-MARTIN D’ANGERS

Lorsqu’on étudie 1 histoire de 1 architecture en France, il est impossible de ne pas être frappé de l’immense lacune qu elle présente depuis la chute de l’empire romain jusqu’au XIe siècle. Quelques données générales plus ou moins exactes, formulées d’après un fort petit nombre d’observations, et passées à l’état de lieux communs par les répétitions continuelles qu’on en a faites, sont en effet tout ce qu’on trouve dans les ouvrages spéciaux, même les plus recommandables. Cependant toutes les branches de l’archéologie monumentale progressent à grands pas : ainsi la période romane et la période ogivale sont l’objet de travaux sérieux et incessants qui les font connaître; mais il semble qu’on soit effrayé de la barbarie de celle qui les a précédées, ou , pour dire notre pensée entière, des difficultés qu’en présente l’étude. Cette étude est, en réalité, hérissée d’obstacles : les monuments antérieurs au X Ie siècle sont excessivement rares , et disséminés loin les uns des autres; ils sont ordinairement situés au fond des campagnes ; on les a peu signalés, et, parmi ceux qui l’ont été, la plupart sont apocryphes; la date de leur fondation est presque toujours inconnue , ce qui est conséquemment un grand obstacle à leur classement chronologique ; enfin ils ne possèdent pas ce charme qui, dans les monuments d’une époque plus avancée , captive les esprits superficiels. Il est d’ailleurs un préjugé qui a dû contribuer à ce qu’ils fussent peu recherchés : on a , fort à tort, posé en principe qu’il n’existait pas de monuments latins en France. Nous ne réfuterons pas cette assertion, que les faits détruisent complètement: nous ne voulons y voir qu’une exagération de la saine réaction qui s'est opérée contre les croyances naïves des archéologues d’une autre école, qui découvraient partout des édifices construits par Clovis, Dagobert ou Charlemagne. Quoi qu’il en soit, on est fondé à dire que l'histoire de l’architecture, pendant la première moitié du moyen âge, est encore infiniment obscure, et qu’il est temps d’essayer enfin de l’éclaircir. C’est dans l’espoir de contribuer à ce résultat que nous avons entrepris une longue suite d’études, dont cette notice et les planches qui raccompagnent sont en quelque sorte les prémices. Nous aurons, plus tard, dans cet ouvrage (*), une occasion de faire la description d’un édifice mérovingien ; aujourd’hui nous donnerons celle d’un monument dont l’origine est très-authentiquement carolingienne.

On sait que Charlemagne ne se contenta pas de la gloire immense que lui acquéraient ses armes, mais qu’il ambitionna aussi celle que procure la culture des lettres et des arts, qu’il s’efforça en conséquence défaire fleurir dans ses États. 11 favorisa particulièrement l’architecture, en faisant construire, indépendamment d’une multitude de monuments d’utilité publique, un grand nombre de villes et de châteaux, ainsi qu’en restaurant les anciennes églises et en en fondant de nouvelles, vastes et somptueuses. Or il est tout naturel que ce prince, de même que ses prédécesseurs, se proposât connue exemple, en fait de magnificence, celle des Césars, dont il finit par porter le titre. On comprend donc que sous son règne les monuments romains, les seuls d’ailleurs qui pussent alors servir de modèles dans les Gaules, aient été imités, ce que constatent l’histoire et l’archéologie (**). Mais ce serait une erreur de croire que, partout dans le vaste empire de Charles, l’architecture se ressentit de l’impulsion qui lui avait été communiquée sur quelques points ; il y a peu à douter que, pour le style au moins, il n’en fut rien; ce dut être seulement dans les monuments, comme à Lorsh, sur lesquels pouvait agir directement l’influence du monarque, qu'on imita l’architecture antique avec un parti pris. On remarque au contraire dans d’autres que les souvenirs antiques, sans être complètement éteints, s’effacent de plus en plus, en faisant place à d’autres influences qui, dès la fin du IXe siècle (***;, produisirent l’art roman. Nous pouvons citer l’église de Germignyles-Prés, bâtie par Théodulphe, évêque d Orléans, en 806, et qui existe encore, comme confirmant notre observation. Dans ce petit monument, où l’ornementation est assez abondante, l’élément roman, qu’on pourrait appeler germanique, l’emporte de beaucoup sur l’élément antique , et l’exécution, bien loin d’indiquer quelque

(*) Dans la notice sur le baptistère Satnt-Jean, de Poitiers, dont il sera publié une monographie complète.

(**) Voyez les planches et la notice relatives au portail de l’abbaye de Lorsh, 99e livraison.

(***) Tout le monde sait que les divisions adoptées p. ur classer les styles, depuis le commencement du moyen âge jusqu'il l’époque ogivale, sont celles-ci: 1" Période romane primitive, 2° id. secondaire, 3° id. tertiaire ou de transition ; ou bien ces autres : 1° Période latine, 2° période romane primitive , 3° période romane secondaire ou de transition. Ces deux classifications sont à peu près également rationnelles, mais dans toutes les deux la seconde période a été reportée trop tard, en étant placée au XIe siècle. Toutes nos observations tendent à nous cons'aincre que c’est une erreur, et que c’est des la fin du IXe siècle ou le commencement du Xe qu’il faut la placer; dès cette epoque, en effet, les monuments offrent le caractère roman nettement indiqué.

— STYLE LATIN

habileté, est d’une excessive barbarie. Au reste, on ne peut nier, dans tous les cas, que les efforts de Charlemagne n’eurent aucun effet après sa mort. Les arts continuèrent le travail de transformation qu’il avait tout au plus ralenti. L’intéressante église de Saint-Martin d’Angers met ce fait hors de doute.

Les documents sur cette église étant en fort petit nombre (*), on doit s’estimer heureux de connaître positivement la date de sa fondation et les circonstances dans lesquelles elle a eu lieu ; Bodin les raconte ainsi : « Quelques années après la mort de Charlemagne, les Bretons , que ce prince avait soumis par la force des ar- « mes, crurent que le moment de recouvrer leur indépendance était venu ; ils élurent un roi, et se préparèrent à « la guerre. Louis le Débonnaire, fils et successeur de Charlemagne, instruit de cette opération, se rendit à An- « gers avec une armée, et bientôt après il entra en Bretagne, accompagné de Thierry, son cousin, frère de « Boland et son successeur dans le comté d’Angers, lequel avait réuni sous sa bannière presque toute la noblesse « angevine.

« L’impératrice Hermengarde avait suivi Louis, son époux, jusqu’à Angers, où des fièvres opiniâtres la for- « cèrent à s'arrêter. Les médecins ne pouvant la guérir, elle eut recours à saint Martin, et dans les intervalles « que lui laissait la fièvre, elle allait à pied faire un pèlerinage à une petite chapelle qui était hors des murs de « la ville, entre l’abbaye de Saint-Jean-Baptiste et celle de Saint-Aubin. Cette petite chapelle, sous l’invoca- « tion de saint Martin, tombait en ruine, [/impératrice fit vœu défaire construire à sa place une belle église si « elle recouvrait la santé. Mais, remplie de confiance dans l’intercession de saint Martin, elle ne crut pas devoir « attendre le moment de sa guérison pour accomplir sa promesse. Elle ordonna aussitôt la construction de cette « église, en posa la première pierre, assigna des fonds pour son exécution, et en donna d’autres pour l’entretien ■< des chanoines qui devaient la desservir. Hermengarde n’eut pas la satisfaction de voir cette fondation terminée; « elle mourut le 30 octobre 819, et fut enterrée dans la cathédrale d’Angers » (**).

L’église de Saint-Martin est donc un type précieux qui exemplifie (qu’on nous pardonne cette expression étrangère) l’architecture sous les successeurs de Charlemagne. Elle sert d autant plus à ce résultat que, fondation d’une reine dont la cour se distingua par son luxe, elle fut sans doute construite dans l’intention de produire un monument remarquable. On y observe un effet des proportions vastes pour l’époque, un appareil soigné et solide, des lignes simples jusqu’à la lourdeur, il est. vrai, mais ne manquant ni de sévérité ni de grandeur ; par contre, on y remarque que l’ornementation est barbare et rare: il semble qu’on ait eu la conscience que sa grossièreté déparait l’édifice, dans lequel on a réussi pour tout ce que l’argent, le zèle et l’esprit religieux peuvent obtenir, mais où l’on a échoué dans tout ce que l’habileté et le goût peuvent seuls donner.

Il est à regretter qu’on en soit réduit à des conjectures sur l’époque de l’achèvement de l’église Saint-Martin d’Angers, car les monuments contemporains sont si rares et surtout si peu connus, qu’on ne peut en général se prononcer qu’avec beaucoup de circonspection sur les questions d’âge qu’ils peuvent offrir. Saint-Martin en présente ainsi une assez obscure, qu’on ne peut consciencieusement résoudre sans se défendre de quelque hésitation : nous voulons parler de la date de la construction de la coupole et des petites colonnes qui reçoivent la retombée des arcs sur lesquels elle s’appuie. 11 n’y a sans doute aucun obstacle à ce qu’on croie que le portail, la nef, les collatéraux et le transsept de l’église sont contemporains de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve ; mais en est-il de même de la coupole et des colonnettes? Nous ne le pensons pas, et voici sur quoi nous nous fondons.

Les chapiteaux des colonnettes ont un aspect tel, que, n’était le monument où ils se trouvent, on les attribuerait sur-le-champ au XIe siècle. Ce qui est bien certain , c’est qu’ils diffèrent fort sensiblement (voy. la pl. de détails) de ceux des grosses colonnes placées dans les redents de la croisée. Ces derniers sont disgracieusement trapus, d’une composition barbare, et coiffés d’un tailloir où figure la doucine, moulure commune dans les monuments les plus anciens du moyen âge ; les autres , au contraire, offrent un galbe et un motif qui ne manquent pas d’élégance , et leur tailloir à chanfrein est celui qui se trouve le plus communément dans les monuments du XIe siècle. D'un autre côté, la coupole est assez singulièrement agencée pour donner l’idée qu’elle n’est que le résultat d’un remaniement. J1 est vrai que ce remaniement n’a pas laissé de

(*) Nous parlons de ceux qui ont été publiés; il en est peut-être, et probablement même , d’autres manuscrits. Il serait bien à désirer qu’ils fussent mis ou jour.

(**) Bourdigné raconte le fait un peu différemment: il dit qu’Hermengarde guérit, et que c’est en pleine convalescence qu’elle voulut, « en l'honneur du glorieux amy de Dieu monseigneur sainct Martin, icelle chappelle somptueusement édiffier , ce que « dedans bref temps acomplit. » Mois la version de Bourdigné , dont l’histoire est d’ailleurs pleine de fables , est certainement fausse.

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