ÉGLISE SAINT-MARTIN D ANGERS
traces facilement appréciables ; mais cela a moins lieu de surprendre lorsqu’on croit, comme nous le faisons qu’il n’a intéressé que l’intérieur de la tour, dont l’extérieur et les massifs datent vraisemblablement du même temps que les parties évidemment les plus anciennes de l’édifice. Il est d’ailleurs un document, cité par Hiret, et qui prouve qu’en 1020 l’église Saint-Martin a été restaurée par le comte Foulques ; c’est une charte commençant par ces mots : « Cornes andegavensis Fulco uxorq. ejus Uildegardis comitissima dolentes ecclesiam « Sancli Martini andegavensis , longo tempore tam destnictam esse ut vix a duobus presbyteris Deo inibi scrvi- « relur, eam reœdificarc tantum conati sunt ut tredccim eanonicos ibi ad serviendum Deo constituèrent , resque « eis necessarias quœque ecclesiœ hœredilarie perlinerent a debiloribus proprio censu mercarentur , etc. » Il résulte certainement de ce texte, non pas que l’église a été complètement rebâtie par le comte Foulques (on sait, en effet, combien souvent les chroniqueurs religieux ont donné le nom de fondateurs ou de reconstructeurs aux personnages dont tout le mérite était d'avoir contribué. pour une part importante à la réparation de leurs églises), mais que ce comte y fit faire de grands travaux. II nous paraît probable que c’est à lui qu’on doit la construction de la coupole existante ; nous préférons cette hypothèse à celle qui supposerait que les travaux de l’érection du monument se sont assez prolongés pour atteindre le Xe siècle, ce qui n’est que fort peu admissible, et dans tous les cas serait loin de résoudre la question d’une manière satisfaisante. Une chose positive, c’est que le chœur étant évidemment du XIIe siècle (*), il est impossible de rien attribuer à Foulques, dans l’édifice actuel, si ce n’est la coupole et les colonnettes dont nous parlons, circonstance qui tend encore à confirmer notre opinion.
L'église de Saint-Martin était desservie par un college de chanoines qui, au XVIIe siècle, étaient au nombre de dix et présidés par un doyen. Le service du culte s’y faisait à part pour les paroissiens. Elle a cessé d'être employée comme église en 1791. Vendu pendantla révolution, ce monument, qui était comme la Sainte-Chapelle des comtes d'Anjou, et renfermait les tombes d’un grand nombre d’entre eux, ainsi que celles de saint Loup, évêque d’Angers, de saint Laurien et de saint Eusèbe, a eu cruellement à souffrir de l’avidité et de la négligence de ses acquéreurs. Ceux-ci l’ont dépouillé de son parement, ont causé la chute de la toiture de la nef, et par suite la démolition partielle de l’aile droite et totale de l'aile gauche {V oy. les planches). Il sert aujourd’hui de magasin de bois, circonstance qui en rend l’exploration fort difficile. 11 est vraiment déplorable qu'un édifice d’un si haut intérêt ait à subir chaque jour des dégradations nouvelles, et soit constamment exposé à une démolition entière. On doit d’autant plus s’en affliger que, sans des dépenses très-considérables, il serait possible de le rendre au culte. Xe pourrait-on donc pas, pour sauver cette noble ruine, soustraire quelque chose des sommes énormes qu’engloutissent ces monstrueuses bâtisses prétendues religieuses, qui révoltent la raison, blessent le goût et violent même les lois de la décence?
L’église de Saint-Martin offre un plan cruciforme. Elle se composait d'une nef flanquée de collatéraux, d’un transsept fort long, et d’une apside sans doute unique et semi-circulaire, dont la courbure commençait vraisemblablement très-près du transsept. Cette disposition, fort simple et fort belle, est toute primitive; elle rappelle celle des basiliques de Sainte-Praxède et de Sancta-Maria in ara cceli à Rome. Elle n’est autre chose que la reproduction du système de la basilique païenne, mais modifié par le symbolisme chrétien.
Le portail, tourné vers l’ouest suivant la coutume, et aujourd’hui engagé dans une construction moderne qui gêne pour l’étudier, présente une porte en avant-corps , réminiscence des porches des basiliques. Cette porte est curieuse à étudier : elle ne présente aucune moulure; mais ses pieds-droits et leurs assises séparées par trois briques; d’autres briques, variant en nombre de trois à une, se trouvent également placées entre les 13 claveaux de l'arc qui forme la fermeture de la baie à l’extérieur. A l’intérieur, au contraire, il y a 2G claveaux (v. la pl. de détails, fig. 1 et 2) sans briques. Cette alternance de briques et de pierres, qu’on retrouve dans le même édifice aux premiers piliers de la nef et a ceux de la croisée, est empruntée aux constructions romaines des bas temps; mais ici, comme à Savenières, comme à Gennes, elle n’a d’autre but que la décoration. Elle offre en effet un aspect agréable. Le rouge brun des briques, se détachant vigoureusement sur le blanc jaunâtre du tuffeau, produit une marqueterie qui supplée à l’absence de la sculpture. Les briques de Saint-Martin n’ont point la finesse de pâte de celles qui proviennent de fabrication romaine; elles sont aussi de dimensions irrégulières : elles varient en épaisseur de O"1 025 à 0"‘ 0 iû ; les plus grandes ont jusqu’à 0"' 43 de côté. Elles sont séparées par d’épaisses couches d’excellent mortier, qu’on retrouve aussi entre les pierres de tuffeau qui forment toutes les
(*) C’est pour cette raison que nous ne le décrirons pas, et que nous ne l’avons pas reproduit sur nos planches : c’est le monument carolingien que nous voulons faire connaître.
— STYLE LATIN
parties appareillées de l’édifice. Ces couches ont environ O"1 03 d'épaisseur ; elles forment des joints saillants sur le parement : on y remarque des traces de coloration en rouge, comme cela se voit si souvent au XIe et au
XIIe siècle.
Au-dessus de la porte se trouvent trois fenêtres, dont l’une, celle du milieu, a de largeur lm 20 a 1 extérieur, tandis que les deux autres n’ont que 0"' 80. Ces dernières commencent à 6,u 50 du sol. Elles sont ébrasées et ont leur appui fort incliné de même que toutes celles de l’édifice. Comme on voit sur nos planches, la partie supérieure du portail manque; mais il est assez facile de le restituer par la pensée. Il devait présenter un fronton très-peu élevé, dont la hauteur était vraisemblablement limitée par le cordon de billettes, aujourd’hui fort dégradé, qui se trouve à 2"1 50 en contre-bas des baies aveugles de la tour. Telle était aussi la hauteur du toit de l’ancien choeur, dont nous avons retrouvé des traces sous le comble du chœur actuel. Le portail était flanqué de chaque côté par les murs formant l’extrémité des collatéraux , et qui ne semblent pas avoir été percés de fenêtres, d’après ce que nous avons pu voir au milieu des embarras de toutes sortes qui gênaient nos recherches.
La nef a de longueur 21"' 85, et de largeur 1 1 m 30. Elle est divisée en cinq travées par des piliers prismatiques rectangulaires, comme à la Basse-Œuvre de Beauvais. Ces piliers ont 1"' 10 de largeur sur une face, et seulement 0'" 75 sur l’autre. C’est au XVe siècle sans doute qu’on a chanfreiné leurs arêtes et qu’en les a ornés de fleurons, formés d’une feuille de chou, reproduits sur la pl. de détails, lig. 3. Ces piliers sont couronnés par une imposte dont le profil est formé d’un larmier, d’un anglet, d’un chanfrein et d’un tore ; elle reçoit la retombée d’arcs en plein cintre, ayant chacun 31 claveaux, et ne présentant aucun ornement. Jusqu'au niveau de l’extrados de ces arcs, l’appareil est régulier, et se compose d’assises de tuffeau de 0m 20 à O"1 25 de hauteur; mais le reste du mur consiste en un blocage de cailloux noyés dans du mortier, qui présente une extrême dureté, et forme le noyau de toutes les parties de l’édifice, revêtues d’un parement, suivant le système qui n’a pas cessé d’être en usage pendant tout le moyen âge. Les fenêtres qui éclairaient la nef sont au nombre de cinq, et placées sans symétrie par rapport aux arcades , mais symétriquement entre elles, quoique d’après une disposition bizarre , dont il n’est pas aisé de se rendre compte : ainsi la première est à 2m 80 de la seconde, la seconde seulement à 2“ 70 de la troisième, la troisième encore à 2,n 80 de la quatrième, et celle-ci seulement aussi à 2m 70 de la dernière. Toutes ces fenêtres sont coupées au niveau de leur appui ; elles ont O1" 80 de largeur à l’extérieur, et sont placées à 7IU 45 du sol actuel. C’est près d’une de ces fenêtres, et en partie engagée dans la maçonnerie, que nous avons trouvé, placée là nous ignorons par quel hasard, la brique reproduite pl. des détails, fig. 9. Elle a 0"’ 025 d’épaisseur et O1" 115 de côté ; l’ornement qu’on y a peint au moyen d’un émail blanc est gracieux; il se compose de quatre fleurs de lis réunies par le pied. Nous croyons assez difficile de déterminer ] âge exact de cet intéressant spécimen d’une branche de l’art dont les produits sont devenus fort rares; nous croyons cependant qu’on peut en faire remonter l’origine jusqu’au XIIIe et peut-être jusqu’au XIIe siècle, époque à laquelle la construction du chœur dut occasionner de grands travaux dans l’église de Saint-Martin.
11 est à peu près certain que la nef n’a jamais été voûtée, et, suivant toutes les probabilités, dans l’origine, les fermes du comble étaient apparentes; mais des restes de badigeon, qui dessinent une forme plein cintre, prouvent que dans l’autre siècle la nef était recouverte par un lambris tangent aux arbalétriers du comble qui a remplacé la charpente primitive, et dont la trace est très-visible. Les bas côtés ont 3m 50 de largeur. Leur muraille, construite en blocage, n’a que O1" 60 d’épaisseur environ; elle est percée de fenêtres en plein cintre, placées dans l’axe de chaque arcade. Le haut de cette muraille a été démoli ; elle s’élevait sans doute assez pour que le toit ne présentât qu’une pente peu considérable; des corbeaux placés de distance en distance tendent à faire croire que la charpente primitive devait avoir de l’analogie avec celle qui existe maintenant. 11 semble impossible qu’elle n’ait pas coupé la fenêtre des croisillons la plus rapprochée de la croisée, à moins que cette croisée n’ait eu son appui placé beaucoup plus haut que l’autre, ce que l’obscurité ne nous a pas permis de constater. Les collatéraux s’ouvrent dans les croisillons par une arcade un peu moins élevée que celles de la nef.
Le transsept est remarquable par sa longueur, qui lui fait faire une grande saillie sur la nef principale ue l’église, qu’il excède de près d’un tiers en longueur. !1 n’a pas moins de 28'" dans œuvre. Les deux croisillons sont semblables et ont 8,n 20 de largeur. llssont éclairés chacun par cinq fenêtres : deux dans chacun des murs latéraux et une plus grande dans le mur de face. Ces fenêtres sont entièrement nues (*). Les plus pe-
(*) Parmi ces fenêtres, les unes sont bouchées , les autres ont été remaniées ; mais leur restitution ne présentait point de difficultés; c’est pour cela que nous nous la sommes permise. Nous répétons que , ayant pour but de faire connaître exclusivement le monument carolingien , nous avons dù le purger de tout ce qui lui était étranger.