HORS LES MURS DE ROME
Au fond du sanctuaire de l’église de Saint-Laurent hors les murs de Rome, auprès des riches colonnes de marbre placées vers l’ancienne entrée de la basilique élevée par Constantin pour honorer la mémoire du saint martyr, on voit une cathedra ou trône d'évèque, dont la richesse décorative, l'étendue et l’importance des parties accessoires qui l’accompagnent, font un des plus beaux monuments de ce genre qu’il y ait en Italie. Placée sur un riche pavé de porphyre qui occupe tout le fond de l’église, elle fut construite au XIIIe siècle, en même temps, sans doute, que les deux ambons qui ornent la nef principale, et qui sont publiés dans ce recueil. Il est probable qu’on doit cet ensemble de décoration au pape Innocent IV, qui, lorsqu'on eut construit la façade occidentale de l'église sous l’un de ses prédécesseurs, Honorius 111, jugea nécessaire de meubler la nef et le sanctuaire. Une date qui se lit sur le siège reporte sa construction après le règne du premier de ces deux souverains pontifes. L inscription est ainsi conçue :
xpr. NASCENTIS. IM SECVLV VERO MAMEMTIS \
AMM VS MILLEMVS QVINQVAGEMVS QVARTVS , DVCEMTENVS.
Comme dans la plupart des églises des premiers temps du christianisme , ce siège est destiné à recevoir l’évêque pendant les cérémonies religieuses ; des bancs situés a droite et à gauche sont disposés pour le clergé. Ordinairement, ce meuble étant placé au fond de 1 abside , 1 ensemble des sièges qui 1 accompagnent prend une disposition courbe, comme le mur contre lequel ils s'appuient : ici le plan est établi sur une ligne droite , le fond du sanctuaire de l église de Saint-Laurent se trouvant dépourvu d’abside, parce qu’on entrait originairement dans l’église par le point qui est situé aujourd hui derrière la cathedra.
L’ensemble, gravé à la figure lrc de la planche jointe à cette notice, fait voir qu'une première marche règne sur toute l’étendue qui forme le fond du sanctuaire ; on arrive, par cette marche commune, aux deux bancs du clergé. Au-dessus des bancs , un socle en porphyre supporte deux chancels ou basses clôtures, qu’encadrent des moulures ornées dans le style antique, mais sur lesquelles on reconnaît la touche anguleuse du ciseau du moyen âge. Ces bas murs, divisés en quatorze panneaux chacun , sont richement ornés de fines mosaïques en émail qui font le tour des panneaux; on peut en voir les details à la figure 3 de la planche, et la coupe à la fig. 4. Chaque milieu des compartiments est formé d’un riche échantillon de porphyre rouge ou vert, dont les tons, brillants et colorés, produisent un grand effetau milieu des marbres blancs et des mosaïques dont ils sont entourés. Des pilastres d’un très-bon style , et décorés eux-mêmes de mosaïques, forment les limites des chancels; de petites colonnes torses isolées , placées en avant sur les angles, supportent les corniches de couronnement. Les riches et nombreux motifs de mosaïque qui remplissent les cannelures de ces colonnes, le bon goût qui a présidé à la composition et à la sculpture des chapiteaux et de la moulure supérieure de la corniche, donnent a cet ensemble une valeur artistique. Le siège de l’évêque est situé au milieu de cette clôture du sanctuaire; on y arrive par quatre marches, y compris celle qui est commune aux deux bancs du clergé et qui occupe la partie inférieure. L'ensemble du monument et la coupe tracée à la figure 2 font comprendre cette disposition ; un marchepied, peu élevé , précède le siège, et la partie destinée à s’asseoir est décorée d’une large table de porphyre rouge encadrée d'un filet de mosaïque en émail (voir la fig. 3) ; les bras du fauteuil, composés de deux plaques de marbre dressées debout, reposent sur des moulures, et en portent d’autres qui les couronnent. Deux riches bandes de mosaïques décorent les faces antérieures, au sommet desquelles sont des boules en marbre pour appuyer les mains; de profondes échancrures , faites sur les faces latérales de ces bras du fauteuil, permettent d’y appuyer les coudes ; la coupe, figure 2 , en fait voir la firme.
Toutes ces diverses parties du siège sont assez simples, et s’harmonisent avec le reste de la décoration ; mais {e dossier est d’une richesse extrême ; les seuls dessins peuvent en donner une idée approximative (figure 3). L’or et les tons brillants de l’émail, la couleur grave et la stabilité monumentale qui caractérise les porphyres, n’ayant pu être rendus ici que par du noir et du blanc, seules ressources que présente la gravure, on peut eucore se figurer l’effet que produisent ces cercles de diverses grandeurs, en porphyre vert la où la teinte est très-noire, eu rouge où elle est plus pâle ; tous sont encadrés de riches motifs de mosaïques, dont les détails, retracés aux numéros 5, 6, 7, 8, 9, 10 de la planche, font connaître le travail de patience inouïe qui présidait à ces travaux, pour la plupart exécutés dans les cloîtres par des religieux, dont l’unique but était de produire
— STYLE LAT£N
deux vases sur ses acrotèrcs; le milieu est occupe par un tableau surmonté d’un pyramidion et d’une croix. De chaque côté de l’autel sont deux portes, auprès desquelles des colonnes en marbre précieux complètent l'ordonnance du maître-autel, en l’étendant jusqu’aux parois latérales de la nef principale; des placages en marbre décorent les entre-colonnements ainsi que les piédestaux. L’ensemble de cette décoration forme une espèce d’iconostase analogue à ceux qui décorent le sanctuaire des églises grecques, pour établir une séparation entre le peuple et le clergé; en effet , à l’église de Saint-Sabas, le presbyterium , place réservée aux prêtres, ne peut se voir de la nef que si les portes placées latéralement au maître-autel restent ouvertes. L’église étant dépourvue de sacristie , le presbytérium en tient lieu.
La voûte de la tribune est décorée d’une grande peinture en mosaïque, représentant le Christ au milieu d'une gloire; deux saints sont placés à ses côtés : l’un d’eux sans doute est le patron de l’église. Au-dessous de ce tableau , dont les figures sont gigantesques, règne une frise dans laquelle sont représentés les apôtres sous la forme de douze agneaux.
Le sommet de la nef principale présente de rares fenêtres, placées à une grande élévation. Une frise, peinte suivant le style du moyen tàge , et composée d’arcatures croisées, dans lesquelles se mêlent de nombreux trilobés , fait le tour de la nef. C’est au-dessus de cette frise qu’est placée la belle charpente que fit établir François de Sienne, neveu du pape Pie II , ainsi qu'on l’apprend par une inscription peinte sur le mur oriental, et ainsi conçue :
FRANCISCUS CARDINALIS SENEÏNSIS PII PAPÆ II NEPOS. TECTUM HUJUS TEMPLI. . . MCCCCLXIII.
Cette charpente est composée de fermes doubles, portées par de riches consoles qui ont la forme de mouillons antiques; de larges feuilles sculptées en décorent la partie inférieure; entre ces consoles sont des ornements peints sur la muraille, ainsi que des portraits et des armoiries.
Dans la partie qui surmonte la voûte de la tribune, et à la hauteur de la charpente, le pignon oriental de la nef présente un immense tableau dans le style du XVe siècle, et qui fut exécuté, sans doute, aux frais de François de Sienne, lorsqu'il eut fait rétablir le comble. Le peintre y a figuré une Annonciation : parmi des édifices tracés en perspective, et formant, au milieu de la scène, une rue fuyante, un ange est agenouillé vers l’angle septentrional du pignon ; ses ailes azurées sont étendues; il tient à la main une branche de lis ; à l’angle opposé, une maison est ouverte sur toute sa largeur, et , dans une chambre située à rez-de-chaussée, on voit la Vierge devant un pupitre, et recevant la bonne nouvelle. Cette composition simple, et présentant tous les caractères de la peinture de l’époque, produit beaucoup d’effet à cette grande élévation. L’oculus, percé à travers le pignon, se trouve placé dans le ciel du tableau, dont le fond et l’architecture ont été composés de manière à s’arranger autour de cette ouverture, peu favorable au milieu d’un sujet peint.
Les nefs latérales de l’église offrent une particularité assez rare dans les basiliques latines : des arcs figurés sur les murailles répètent ceux que supportent les colonnes; ils reposent sur des chapiteaux incrustés dans la maçonnerie, et sans pilastres. Les deux petites chapelles ajoutées après coup dans ces nefs latérales, et qui ont été supprimées à notre plan, sont du XVIe siècle; leur face est décorée d’un arc placé entre deux pilastres composites, couronnés d’un entablement complet ; un autel occupe le fond de chacune de ces chapelles peu profondes , et deux tableaux sans grande valeur surmontent ccs autels.
L’église de Saint-Sabas est peu visitée des voyageurs, parce qu’elle ne renferme pas de ces objets d’art précieux qui les appellent dans la plupart des autres monuments de Rome ; elle est digne cependant d’intérêt par sa simplicité primitive, par sa crypte, qui est disposée d’une manière particulière ; sa charpente, et les peintures qui raccompagnent, forment aussi un ensemble qui doit fixer l’attention des artistes, if entrée du couvent, qui a été conçue d’une façon peu ordinaire , la solitude au milieu de laquelle se trouve aujourd’hui cette antique maison religieuse, lui donnent aussi quelque attrait pour qui aime à étudier les monuments des premiers siècles de l’Église, et y cherche les souvenirs de la vie simple et isolée des moines du moyen âge.
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