‹ Monuments anciens et modernes (volume 4)Chapitre 18 sur 62 · ÉGLISE DE SAINT-VITAL A RAVENNE · texte numérisé non relu

ÉGLISE DE SAINT-VITAL A RAVENNE

Les Goths , vainqueurs de l’Italie , établirent à Ravenne le siège de leur puissance ; un de leurs rois , Théodoric , prince éclairé et ami des arts , en fit restaurer les anciens édifices , et ce fut sans doute sous son règne qu’on a élevé de nombreux autels aux martyrs de la religion qu’il avait embrassée ; une étroite chapelle y fut dédiée à saint Vital, patron de la ville, sur le lieu même où il mourut au milieu des tortures; mais lorsque Justinien eut expulsé les Goths de l’Italie , et 'que, maître de l’empire, il enrichit l’Orient de temples qui sont devenus à jamais célèbres, l’Occident ne fut pas oublié , et l’église de Saint-Vital, celle qui se voit encore de nos jours presque dans son intégrité première, fut commencée d’après ses ordres, vers l’an 547 de notre ère, par l’évèque Néo; Julianus, chef du trésor, en fit continuer les constructions ; enfin, l’archevêque Maximianus , qui décora cet édifice de mosaïques , le consacra en présence de l’empereur et de Théodora, impératrice.

La disposition générale du temple , tous les détails de sa décoration présentent une physionomie particulière qui appartient exclusivement au style byzantin , et dont sont empreintes toutes les productions des artistes orientaux de cette époque. Les analogies frappantes qui régnent entre le plan de Saint-Vital et ceux des églises de Sainte-Sophie et de Sergius (la petite Sainte-Sophie), doivent faire supposer que les fondateurs employèrent des architectes de Constantinople.

Le plan de l’église de Saint-Vital ( voyez planche de détails , fig. 1) est un octogone, auquel sont accolées de nombreuses tours rondes et une abside à trois faces. La nef, reproduisant dans son plan le même nombre de pans coupés que le périmètre extérieur, étend sa surface sur la galerie qui L entoure, par des exèdres, A, B, C , D , composés chacun de deux colonnes disposées symétriquement sur un arc de cercle. Devant le sanctuaire E, les colonnes n’ont pas été reproduites, afin que leur présence ne vînt pas nuire à l’effet de l’abside et de l’autel.

La partie la plus sainte du temple est accessible sur ses faces latérales par trois entre-coloimements G G','*au moyen desquels on communique entre le chœur et les sacristies.

Le vestibule moderne H H' qui précède l’édifice est dans une direction biaise relativement à l’axe. Le porche primitif J n’était point ainsi disposé , comme on peut le voir sur le plan ; moins étendu qu’aujourd’hui , il n’occupait que la face du temple qui est opposée au sanctuaire; deux tours rondes LL' s’élevaient à ses extrémités, et contenaient sans doute les escaliers qui conduisaient à la tribune du premier étage (*).

Cette tribune ou galerie supérieure , imitée de celles qui décorent toutes les églises byzantines , fut sans doute destinée au même usage , c’est-à-dire , à placer les femmes qui , dans le rite grec , doivent toujours être séparées des hommes, ainsi qu’on le pratiquait originairement dans l’Église latine. Cette tribune occupe toutes les parties du plan qui sont comprises entre le mur extérieur du temple et les sinuosités curvilignes que forme la nef centrale. L’orientation du plan est celle qui fut généralement usitée dans toute la chrétienté : l’abside est tournée vers l’est.

Les façades extérieures de l’église de Saint-Vital offrent peu d’intérêt aujourd’hui; dénaturées par la construction du vestibule moderne et par de fréquentes réparations , elles ne conservent d’ancien que l’ensemble qui se rapporte aux descriptions que fait Eusèbe des temples élevés par Constantin et sa mère sur plusieurs points de la Syrie et de l’empire oriental : « ils sont très-élevés, dit-il ; leur forme est celle d’un octogone, - figura octaedra (**). »

C’est à l’intérieur que le bel édifice de Ravenne laisse voir toute l’originalité de sa distribution et des détails de son architecture, tout le luxe qui présidait à sa décoration première.

Comme on peut le voir par la coupe gravée sur la planche de détails et par la vue perspective, chacune des faces de l’octogone qui forme la nef intérieure est occupée par une arcade d’une très-grande élévation , dans laquelle sont placés les deux étages de galeries qui établissent la circulation autour de la partie centrale de l’édifice ; au-dessus de ces grands arcs s’élève le dôme , dont la base se lie au polygone inférieur par de petits pendentifs placés sur chacun des angles rentrants que forment à leur rencontre deux des faces de l’octogone. La partie inférieure de la demi-sphère est percée de huit fenêtres placées chacune en dessus des grands arcs intérieurs ; enfin la counole se complète au-dessus de ces fenêtres , et sa construction singulière , dont tous les

(*) Barozzi, qui publia un plan de Saint-Vital, restaure ainsi le vestibule d’après des substructions découvertes, sans doute lorsqu’on fit les constructions modernes.

(**) Eusèbe , liv. ni . ch. 50.

— STYLE BYZANTIN»

détails sont reproduits fig. 3 , 4 , 5 et 5 bis , est l’exemple le plus complet qu’on connaisse de l’emploi des poteries dans la construction des voûtes. Les anciens avaient donné l’exemple de ce moyen de leur donner de la légèreté ; on en voit à Rome dans les voûtes du temple de Minerve Medica , du cirque de Maxence , etc. Dans ces édifices , les poteries sont noyées dans le mortier ; les architectes de Saint-Vital ont donné plus de développement à cet ingénieux système de construction. Depuis le grand cercle horizontal qui forme la base de la voûte jusqu’au sommet des pénétrations dont les fenêtres sont surmontées, la partie courbe est formée de grands vases en terre cuite, fig. 4, placés verticalement, et ayant précisément la forme des amphores dans lesquelles les Romains renfermaient le vin. La partie inférieure et pointue de chacune de ces poteries entrant dans le col de celle qui est placée immédiatement au-dessous , il résulte de là une liaison parfaite entre elles. Au-dessus des fenêtres, le système se modifie; les vases deviennent beaucoup plus petits, fig. 5 et 5 bis; ils ont la forme d’un cylindre ouvert à l’une de ses extrémités , et fermé à l’autre bout par une pointe , comme les amphores. Ces poteries emboîtées les unes dans les autres prennent une position horizontale , et forment une spirale continue , dont les cercles s’élèvent jusqu’au sommet de la voûte.

La décoration architecturale de l’église de Saint-Vital est, comme nous l’avons dit plus haut, complètement byzantine ; les colonnes , assez élégantes dans leurs proportions , ont été taillées pour ce monument , comme on peut s’en convaincre par les larges listels qui les terminent à leurs extrémités supérieure et inférieure ; le galbe camard des bases rappelle celui qu'on voit à la plupart des édifices de Constantinople ( voyez fig. 6); les chapiteaux massifs , et dont la forme est à peu près celle d’une pyramide tronquée et renversée ( voyez fig. 7, 8 et 9) , sont d’invention purement orientale , puisque leurs analogues se rencontrent dans la plupart des églises de l’ancien empire grec ; la sculpture peu saillante , taillée en biseaux , et généralement aiguë , qui les décore , est une conséquence de l’ornementation fine et accentuée des anciens peuples de l'Orient , et ne laisse aucun doute sur la patrie des artistes qui furent chargés d’exécuter ces chapiteaux.

De nombreux monogrammes , parmi lesquels on reconnaît ceux de Neo , évêque fondateur, et celui de Julianus (fig. 7, 7 bis et 8) , décorent une espèce de double chapiteau, ou dosseret orné, qui sert d’intermédiaire entre l’ordre et les arcs qu’il supporte (fig. 10). L’adjonction de ce rudiment d’architrave paraît être aussi d’invention byzantine , l’Occident n’offrant que des exemples très-rares de cette disposition singulière qui donne aux arcs une forme surhaussée , imitée plus tard dans l’architecture romane. Quelques-uns de ces doubles chapiteaux sont décorés de sculpture ; la figure 9 en offre un sur lequel sont représentés deux oiseaux entourés de palmes et de feuillages et buvant dans un vase, sujet mystique très-fréquent en Orient, et dont la seule ville d’Athènes présente de nombreux exemples.

Les corniches et entablements de l’ancienne église de Saint- Vital sont, autant que le reste de l’édifice, d’un style peu conforme aux productions de l’Italie ; on y retrouve bien à peu près les mêmes distributions de moulures , mais les détails de l’ornementation ont un caractère particulier, une exécution aiguë qui appartiennent à l’Orient. La figure 1 1 de la planche de détails reproduit un fragment de ces corniches.

La décoration intérieure de l’église de Ravenne offrait un mélange de marbres plaqués et de mosaïques ; généralement les marbres occupaient les parties basses , comme préservant mieux les constructions de l’humidité du sol , et comme offrant moins de chance à la destruction. C’était au-dessus de l’imposte des arcs inférieurs que commençaient les nombreuses peintures dont quelques-unes ont survécu à tous les principes de ruine qui se sont présentés depuis quatorze siècles. Les mieux conservés se voient dans le sanctuaire et autour de l’abside.

Le sanctuaire, comme on peut s’en convaincre sur la vue perspective , ainsi que par le plan et la coupe, est couvert d’une voûte d’arêtes entièrement décorée de mosaïques ; à son sommet, dans un cercle qui indique la place qu’occupe la clef de voûte, est représenté un agneau dont la tête est nimbée; un fond étoilé l’environne. Les arêtes qui tendent à ce centre commun , sont figurées par quatre cordons de feuillages encadrés dans des lignes d’or ; au sommet des lunettes formées par la voûte , quatre anges vêtus de blanc et montés chacun sur une sphère élèvent les bras de manière à supporter ce cercle étoilé. De nombreux enroulements composés de fruits et de fleurs dans lesquels se jouent des animaux , complètent l’ornementation des quatre compartiments. L’arc doubleau qui, vers la nef, termine cette décoration, contient quinze médaillons, le portrait du Christ, ceux des douze apôtres, distribués six par six , et aux extrémités inférieures saint Gervais et saint Protais.

Sur les faces latérales du sanctuaire , autour des tribunes , on voit d’autres peintures en mosaïque non moins curieuses que celles de la voûte. Du côté de l’Évangile, saint Jean est représenté assis, vêtu de blanc et tenant son livre ; un monopodium est auprès de lui et porte l’écritoire , la poudrière et le style ; l’aigle symbolique plane auprès de sa tête.

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