‹ Monuments anciens et modernes (volume 4)Chapitre 2 sur 62 · PORCHE DE L’ATRIUM DE L’ÉGLISE DE LORSCH · texte numérisé non relu

PORCHE DE L’ATRIUM DE L’ÉGLISE DE LORSCH

S’il est permis de douter qu’il existe aucun monument d’architecture mérovingienne, il est certain que nous avons plusieurs édifices carlovingiens qui nous permettent d’étudier le caractère et les particularités qu’ils offrent à l’antiquaire et à l’architecte. Nous rappellerons ici l’église Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle , d’une date certaine et sur l’àge de laquelle il n’y a aucun doute. Nous nommerons encore, mais non sans quelque réserve, l’église Saint-Julien de Hochst, sur le Mein, près de Francfort, dont on ignore l’époque de fondation, mais qui, vers l’année 1090, menaçait déjà d’une ruine imminente, ce qui pourrait faire supposer qu elle était trèsancienne et peut-être du règne de Charlemagne. Elle forme une basilique; les colonnes qui la composent sont du style corinthien abâtardi. Leur tailloir conique a un caractère tout à fait antique, mais antique chrétien, tel qu’on le voit à Saint-Vital de Ravenne et dans plusieurs autres édifices chrétiens primitifs. L’ensemble de l’église de Hochst est simple et imposant, complètement dénué d’ornementation, à l’exception des dix chapiteaux dont nous venons de parler. Nous citerons en troisième lieu l’église abbatiale de Saint-Aurélien à Hirschau sur la Nagold, dans le royaume de Wurtemberg ; quatrièmement, l’église d’Ottmarsheim en Alsace, copie curieuse de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle ; et cinquièmement, enfin, les restes d un octogone à colonnes avec coupole, dans les substructions de l’église d’Essen, dans la Prusse rhénane, à trente kilomètres de Dusseldorf.

Mais après Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle, le monument carlovingien le plus curieux, sans contredit, c’est le porche de l’atrium de l’abbaye de Lorsch. Lorsch, appelé Lauresham pendant le moyen âge, est situé sur la rive droite du Rhin, sur la Weschnitz, vis-à-vis de la ville de Worms, à environ quinze kilomètres de cette antique cité entre Mannheim et Darmstadt, dans le grand-duché de Hesse. Parmi les restes d’architecture qu’on y rencontre, se trouve encore le porche de l’atrium de l’ancienne église abbatiale, incendiée en l’année 1090. Ce porche, comme nous venons de le dire, servait d’entrée à une cour entourée d’une colonnade , ou atrium comme ceux de l’église de Saint-Clément à Rome et de l’abbaye de Laach près Andernach, sur le Rhin. Il est isolé des quatre côtés. Le porche de Lorsch, converti aujourd’hui en chapelle, nous rappelle déjà l’architecture du Midi et celle de l’Italie surtout. Il nous rappelle encore des particularités des plus anciennes églises chrétiennes de Rome, cet atrium où s’assemblaient les catéchumènes et les pénitents pendant l’office, et dont l'entrée était aussi permise indistinctement à tout le monde, tandis que la nef, l’église proprement dite, n’était réservée qu’aux fidèles baptisés, laïques et prêtres.

Le porche de Lorsch est un petit monument de 10m 88 de longueur sur 7m 18 de largeur hors œuvre, et de 7m 40 de hauteur à partir du seuil. Il se compose à l’extérieur d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage. Le rez-de-chaussée, à l’Orient et à l’Occident, est formé par trois arcades à plein cintre, flanqué de quatre colonnes à base ionique et à chapiteaux composés de la corbeille corinthienne surmontée du chapiteau ionique. L’architecte a fait un mélange un peu barbare de ces deux beaux chapiteaux antiques. Les feuilles d’acanthe sont singulièrement travaillées, et semblent offrir déjà l’origine de l’ornementation des siècles postérieurs, jusqu’à l’année 1200.

La petite frise qui sépare les deux étages de 0,255 de hauteur, n’offre rien d’antique que la rangée de perles du bas. Le feuillage qui la compose a tout à fait le caractère de ceux des XIe et XIIe siècles. Il est déjà roman. Des trois filets supérieurs de cette frise, les deux inférieurs ne sont pas perpendiculaires. Ils sont inclinés afin de porter une ombre plus forte.

L’étage a une hauteur de 2m 80. Il se compose de neuf petites arcades formées par dix pilastres cannelés, de lm 55 de hauteur. Ces arcades sont fort remarquables parce quelles ne sont point formées par l’arc à plein cintre, mais bien par une archivolte triangulaire isocèle, sorte de fronton qui s’élève jusqu’à l'entablement supérieur. Cette archivolte triangulaire est éminemment septentrionale. On en voit des traces , à la vérité, en Orient et en Italie. Mais là, elle semble être accidentelle et créée plutôt par le caprice que par un système arrêté. « Un arc de cette espèce, dit M. Hope, occupe le centre de l’ancien frontispice qui fait partie des murs de Constantinople, en face de la mer de Marmara ; c’était probablement le fond d’une tribune élevée où se plaçaient les empereurs pour voir les petites guerres, ou reyattas. Je crois m’en rappeler d’autres de la même sorte dans l’ancien édifice du quartier de Blachernœ , nommé le palais de Constantin. On peut en voir, mais rarement, dans un petit nombre des plus anciens édifices de l’Italie et du reste de l’Europe; à Ancône, dans le centre du singulier portail de Sainte-Marie délia Piazza; à Rome, dans la partie sud de Sainte-Marie Transtévérine ; à Côme, au-dessus de l’entrée méridionale de la vieille église de San Fidale ; à Poitiers, dans l’ancienne église de Saint-Jean ; à Valenee, où cet arc alterne avec l’arc plein cintre, sous la corniche, autour de Saint-Apollinaire ; et même au Nord, en Allemagne, au vieux couvent de Lorschen, sur le Bersgtrasse( '*).» Cette forme d’arc triau-

(*} Histoire de l’Architecture , traduite de l’anglais, par A. Baron ; Bruxelles et Paris, 1839, pages 1 19 et 120.

STYLE LATIN.*

gulaire formant le fronton se retrouve surtout d’une manière très-prononcée en Angleterre, où elle est attribuée à l’architecture des Saxons. On la voit à la tour de l’église d Earls Barton, dans le Northamptonshire ; dans celle de Saint-Pierre de Barton-sur-Humber, dans le Lincolnshire ; aux églises de Basingham, dans le Norfolk ; de Barnack, dans le Northamptonshire, et à la tour de l’église de Sompting, dans le Sussex. Mais tous ces monuments sont passablement barbares , et l’arcade triangulaire à lignes droites n’y apparaît que d'une manière accidentelle et en même temps très-rustique, car elle n’a aucune moulure, taudis que celle de Lorsch est ornée de trois filets et d’une doucine.

Les chapiteaux des dix pilastres cannelés de ce premier étage se composent d’une rangée d’oves, d’un filet et de trois grands oves encadrés de deux volutes. Le travail de ces chapiteaux est très-naïf et annonce la grande inexpérience du sculpteur. Enfin, la corniche de couronnement, inspirée de l’ordre ionique, est une réminiscence romaine, mais très-inhabileinent rendue.

Les quatre colonnes de chacune des façades au rez-de-chaussée, la frise qui sépare ce rez-de-chaussée du premier étage, les dix pilastres, les archivoltes triangulaires et leurs pleins intermédiaires, ainsi que la corniche supérieure, sont en pierre blanche dure noircie par les siècles. Tout le reste de la façade où se voient des compartiments carrés, est en marbre blanc et rouge du pays. Le damier renversé sous la corniche et entre leschapiteaux des quatre colonnes du rez-de-chaussée, forme une espèce de frise, cela est évident. Ces sortes de mosaïques, telles que nous les voyons dans le porche de Lorsch, rappellent bien le goût des couleurs que manifestent les peuples dans leur enfance.

Nous 11e pensons pas que les fenêtres du premier étage sur les deux faces longitudinales soient primitives. Elles auront été ajoutées à la fin du XIe ou au commencement du XIIe siècle, lorsque l'église abbatiale fut incendiée et que notre atrium fut transformé en chapelle pour remplacer le sanctuaire détruit par le feu. Alors aussi l’on boucha les trois arcades du fond au rez-de-chaussée à l’orient ; ou ajouta les deux colonnes à gauche et à droite de l’arcade centrale, ainsi que l’archivolte à fuseaux. Les chapiteaux de ces deux colonnes offrent déjà le style de l’ornementation de nos monuments romans primitifs des XIe et XIIe siècles. L’autel est évidem * ment aussi de cette époque. Au-dessus de l’archivolte fuselée, il y avait sans doute un fronton, de forme aiguë peut-être ; on en voit la naissance perpendiculaire sur les deux côtés de l’arcade fuselée. Nons ne déciderons pas quelle était sa forme.

L’abbaye de Lorsch a été fondée en l’an 764, sous le règne du roi Pépin, et en 774 l’église fut consacrée en présence de Charlemagne, de sa femme ïlildegarde, et de ses deux lils, Charles et Pépin. Dans la chronique de Lorsch, il est rapporté que l’abbé Gundelande, fondateur de cette abbaye de bénédictins, éleva cet établissement religieux non dans le style moderne, ce qui veut dire le style contemporain, mais bien dans le goût des anciens et à l imitation de l’antique (*). Cette appréciation est fort judicieuse et exacte ; elle concorde parfaitement avec le monument que nous avons sous les yeux, et nous apprend, de plus, qu’il y avait déjà, à cette époque, une école novatrice en architecture, dont il ne nous reste plus d’une manière certaine que l’église Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle, bâtie en 796, c’est-à-dire seulement trente-deux ans après l’abbaye de Lorsch. Lorsque l’on étudie attentivement l’ensemble et les détails de notre porche de Lorsch, il est impossible de mer qu'on ait pris pour modèle l’architecture romaine du temps de l’Empire. Quelque impression bizarre que présente ce monument, quelque étranger qu’il paraisse au premier abord, il est certain, toutefois , que si nous analysons ses détails et ses différentes parties, nous n’y découvrirons que des éléments romains, dont l’assemblage arbitraire ne doit surprendre personne, si l’on se rappelle les monuments romains de cette époque et ceux qui l’ont précédé, car le temps y avait opéré certaines métamorphoses ; des parties essentielles de la construction avaient été converties en purs ornements ; l’on voit que ces derniers ont changé de place et de destination, et que beaucoup de moulures enfin ont été omises entièrement, tandis que le caprice et l’ignorance en ont créé un grand nombre de nouvelles, s’éloignant beaucoup de l’antique. Dans le grand et ancien poëme épique allemand des Nibelungen, composé à différentes époques et par plusieurs auteurs, coordonné ensuite au commencement du XI IIe siècle par divers diascevastes, il est question de l’abbaye princière de Lorsch, appelée Lorse dans le poëme. La fondation est attribuée à dame Ute (lutta , Oda, Ida), sœur de Pilegrin, veuve de Dankrat et mère de la célèbre Chrimhilde. C’est aussi dans ce monastère qu’elle fut inhumée , selon les Nibelungen. En 1231, l’empereur Frédéric II et le pape Grégoire IX firent don de l'abbaye de Lorsch à 1 archevêque de Mayence, Siegfried III, qui y établit des moines de l’ordre de Citeaux, auxquels succédèrent bientôt après des religieux de l’ordre de Prémontré. C’est dans le couvent de Lorsch que le duc de Bavière Thassiio termina sa vie, accusé d'avoir trahi l’empereur Charlemagne. En 1501, l’abbaye de Lorsch fut pillée

(*) More antiquorum et imitaiione veterum. Oheontcon L.iufishamense. Pans la collection de Struve, T. I, p. 82.

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