PORCHE DE L’ATRIUM DE L’ÉGLISE DE LORSCH
et dévastée par les hordes sauvages de Guillaume de Hesse, et en 1555 les moines en furent chassés par le comte palatin Frédéric II. Pendant la guerre de Trente Ans, les bâtiments de l’abbaye eurent cruellement à souffrir. L’antique et belle bibliothèque de Lorscli, si riche en monuments précieux, fut transférée à Heidelberg.
Les Allemands, qui ont une si haute réputation d’exactitude dans leurs travaux, ne la méritent pas dans beaucoup de cas, ainsi que nous allons le prouver. L’on connaît généralement en France le grand ouvrage, en deux volumes in-f°, intitulé Monuments de V Architecture allemande , par G. Moller; Darmstadt, 1815 à 1822. Les quatre premières planches du premier volume donnent l’ensemble et quelques détails du porche deLorsch. Il suffit de comparer les planches allemandes aux nôtres, pour s’apercevoir immédiatement de l’inexactitude et de la légèreté des premières. L’étage a 0 17 de hauteur de plus dans le dessin de M. Moller que dans le nôtre, dont nous pouvons garantir la scrupuleuse exactitude. Sur la quatrième planche, le chapiteau des pilastres du premier étage est complètement faux. Les deux volutes sont simplifiées ; l’on voit entre elles quatre oves, tandis qu’il n’en existe que trois. En dessous, Fauteur allemand a mis sept oves, tandis qu’il n’y en a que cinq en regard et deux en retour, un de chaque côté. Ce chapiteau n’a point d’astragale comme celui que donne la quatrième planche de l’ouvrage allemand. La terminaison des trois cannelures est incorrecte. Elles sont interrompues par un petit filet horizontal que nous ne voyons pas dans la gravure allemande. La base de ces mêmes pilastres est fausse. Dans l’ouvrage allemand, elle ne se compose que d’un filet et une scotie ou gorge. Elle est formée d'un carré, d’un chanfrein et d’un petit filet supérieur. Quant aux chapiteaux des colonnes du rez-de-chaussée, ils sont beaucoup moins hauts que dans le monument. M. Moller leur donne 0 46 de hauteur : ils en ont 0 65. Le feuillage qui compose le chapiteau n’a aucune ressemblance avec celui du monument. 11 a de l’élégance dans l’édifice ; il n’en a point du tout, dans la gravure de l’ouvrage allemand. Mais, pour bien juger de la différence du chapiteau de notre planche avec celui de M. Moller, il faut absolument les mettre en regard. C’est un parallèle curieux à faire. La frise qui divise le rez-de-chaussée de l’étage est complètement d’invention dans l’ouvrage allemand, et les côtes des feuilles représentées dans l’ouvrage de l’architecte de Darmstadt forment l’opposé de celles de l’atrium de I.orsch. Nous recommandons l’orle ou l’astragale du chapiteau, ainsi qu’il est indiqué dans l’ouvrage allemand, à l’étude des connaisseurs, et nous les engageons à îe comparer à celui que donne notre planche. Quant au travail ou revêtement de mosaïque, M. Moller s est contenté d’indiquer par des lignes irrégulières des compartiments complètement faux. Tous les dessins en sont faux. Il en met où il n’y en a pas, par exemple dans les pleins entre les arcades et frontons aigus.
Quant à la restitution des deux frontons latéraux, aucun vestige ne peut venir la justifier. C’est donc une pure invention de l’auteur allemand, qui nous semble très-hasardée. Sur la deuxième planche, représentant le plan et la coupe longitudinale, M. Moller a placé deux escaliers, tandis qu’il n’en existe qu’un. Ce dernier, évidemment, a été ajouté pour donner accès à une mauvaise tribune en bois, qui n’a certes pas appartenu au monument primitif, comme l’œil le moins exercé pourra l’apercevoir.
Nous avons été surpris que l’auteur allemand d’une récente Histoire de l’Art, publiée en 1842 (*), ait pu douter de l’âge du porche de l’atrium de l’abbaye de Lorsch. « L’intéressant et élégant porche du couvent de I.orsch, entre Darmstadt et Mannheim, que l’on pense être du règne de Charlemagne, appartient plus justement au XIIe siècle. Je reviendrai plus bas à ce monument p. 356. — Cette imitation des formes antiques , vers la fin du XIIe siècle, se distingue surtout, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, par une vivacité plus indépendante que ces rudes réminiscences qu’on rencontre pendant la période ‘de l’art chrétien primitif et dans l’origine du style roman. C’est pour cette raison qu’il me paraît très-vraisemblable, pour toucher ici en passant quelques points de critique de l’histoire de l’architecture en Allemagne, que l’élégant portail du côté oriental du dôme de Mayence, presque romain dans ses détails (Moller, T. I, pl. 6) et que l’on dit être du Xe siècle, appartient au contraire à la deuxième moitié du XIIe, et qu’il faut donner la même date au curieux porche de l’abbaye de Lorsch, avec ses colonnes engagées et ses pilastres romains (Moller, pl. I à 4), que l'on considère ordinairement comme une construction du VI IIe siècle. Au lieu de lui assigner le VIIIe siècle pour son origine, on pourrait placer ce porche encore dans l’époque romaine, si l’on n’y trouvait pas en même temps des motifs tout à fait romans, tels qu’une arcade à zigzag dans l’intérieur. Au reste, nous donnerons dans la suite encore quelques exemples caractéristiques de cette imitation de formes antiques. »
Deux années plus tard, un autre auteur allemand, M. C. Schnaase, dans son Histoire des Beaux-Arts pendant le moyen âge , semble être tombé dans la même hérésie que M. Kugler. A la page 492, M. Schnaase s’exprime ainsi : « Un porche du couvent de Lorsch, sur la Bergstrasse, qui offre des formes très-originales avec un mé lange de divers détails antiques, nous rappelle l’époque carlovingienne. Toutefois, ces deux édifices (le porche
C*"' Handbuch der Knnstgeschichte von F. Kugler ; Stuttgart . 1842, un volume in-8°.
— STYLE LATIK.
de Lorsch et le palais de Nymègue) semblent être postérieurs à cette époque, et pourraient appartenir au XIIe siècle. » Et dans la note, au bas de la page : « Les formes de ce porche offrent, en effet, beaucoup de particularités qui correspondent à l'époque carlovingienne. J'y rangerai les chapiteaux romains du rez-de-chaussée, encore de forme tout à fait antique, la frise à damier renversé entre ces chapiteaux, les pilastres cannelés de l’étage, et au-dessus de ceux-ci, au lieu d’arcades ou d’entablement, le fronton aigu, forme que nous retrouvons dans l’architecture des manuscrits de l’époque carlovingienne, ainsi que dans les plus anciennes constructions de France. Mais l’exécution matérielle de la bâtisse, de la maçonnerie, est infiniment meilleure qu a Aix-la- Chapelle, et pourrait conduire à présumer certaines tentatives d’imitation des formes antiques faites pendant le XIIe siècle. »
Nous ne pouvons concevoir comment ces messieurs ont pu se tromper à ce point, de nos jours, où la science archéologique a fait des pas immenses. Cela nous prouve, cependant, que pour écrire sur les monuments d’architecture, il ne faut pas être seulement bon historien et savant archéologue. Il faut y joindre les études sérieuses et pénibles de l’architecte, qui, lorsqu’il sait véritablement son métier, saisit le génie de l’ensemble d’un monument, pénètre dans le caractère des détails et surtout des ornements, d’où il forme ensuite librement son opinion sur lagc d’un édifice, et qu’il sait encore étayer des documents que l’histoire lui fournit.
Les Allemands écrivent beaucoup plus sur l’histoire de l’art que nous. Leurs travaux sont-ils plus solides, plus critiques et surtout plus justes et plus concluants que les nôtres? Nous nous permettrons d’en douter. L’ouvrage de M. G. Moller prouve la légèreté des Allemands dans les travaux graphiques qu’ils entreprennent. Les ouvrages de MM. F. Kugler et C. Schnaase, comme archéologues et historiens de l’art monumental, nous apprennent qu’on est encore un peu arriéré sur la rive droite du Rhin , en fait de critique d’art, puisque ces messieurs n’ont pu saisir dans le monument de Lorsch, cette greffe du XIIe siècle, qui, en présence des caractères éminemment romains de l’édifice et de tous ses détails sans exception, les a induits à doter la fin du XIIe siècle d’un monument qui est incontestablement du huitième. Il semble vraiment que le génie de la critique des monuments fait faute aux descendants des anciens Germains, comme le génie des créations parfaites, eu fait d’architecture, leur a manqué également. C’est ce qu’un examen approfondi des deux architectures française et allemande peut prouver à tout homme libre de préjugés et dont l’intelligence s’est adonnée à ce genre de travail. M. G. Kinkel est plus judicieux que les deux auteurs que nous venons de nommer, dans l’âge qu’il donne au porche de l’abbaye de Lorsch. Dans son Histoire des Beaux-Arts chez les peuples chrétiens , depuis l'origine de 1ère chrétienne jusqu'à nos jours, après avoir fait une description aussi claire que juste et concise du porche de Lorsch, il résume, en disant, page 163 de son livre, « que toutes ces remarques donnent droit à conclure à l’origine carlovingienne du monument, quoiqu’on ait voulu la mettre en doute récemment , » faisant allusion sans doute aux observations de ses deux prédécesseurs immédiats, MM. Kugler et Schnaase.
Les observations que nous venons de présenter sur les travaux d’archéologie entrepris récemment en Allemagne, prouvent, nous semble-t-il, qu’il ne faut pas leur donner plus de valeur qu’ils n’en méritent réellement. Les Allemands sont patients, scrupuleux dans leurs recherches ; mais ils ne sont pas toujours vrais, ainsi >jue nous venons de le faire voir. Cela n’empêche pas que MM. Kugler et Schnaase ont offert au public un travail remarquable et fort utile à la science, et qui servira, sans aucun doute, à faire avancer les connaissances archéologiques.
1° Geschichte der zeichnenden Künste in Deutschland und den vereinigten Niederlanden von J. D. Fiorillo; Hanno ver , 1815 à 1820, 4 vol. in-8°.
V Denkmaler der Deutahen ] Baukunst dagestellt von D. Georg Moller ; Leipzig et Darmstadt, 1815 à 1822 ; T édition, 1836, 2 vol. in-f°, 127 planches.
3“ Handbuch der Kunstgeschichte von Dr. Franz Kugler ; Stuttgart, 1842, l vol. in-8°.
4® Rheinreise von Strassburg bis Düsseldorf mit Ausjlügen nach Baden, Heidelberg und Frankfurt, an die Bergstrasse, durch
die Rheinpfalz, die Taunusbàder , das Aahe-Ahr-und Wupperthal und nach Aachen. 4<e Ausgabe von J. A. Klein ; Coblentz, 1843, 1 vol. in-8°.
5° Geschichte der bildenden Künste im Mittelalter. von Dr Cari Schnaase; Düsseldorf, 1844, 1er volume.
6° Geschichte der bildenden Künste bei den chrisllichen Vôlkern, vom Anfang unserer >Zeitrechnung bis zur Gegenwart, von Gottfried Kinkel; Bonn, 1845, 1 vol. in-8°.
7° Dabi Geschichte des Fürstenthums Lorsch ; Darmstadt, in-4®.
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