‹ Monuments anciens et modernes (volume 4)Chapitre 29 sur 62 · EGLISE DE NOTRE-DAME DU PORT, A CLERMONT · texte numérisé non relu

EGLISE DE NOTRE-DAME DU PORT, A CLERMONT

Voisine du Midi de la France, où les traditions de l’art antique se sont conservées si longtemps encore après la chute de l’empire romain , et en dehors des influences novatrices par sa position et sa contexture topographique, l’Auvergne présente, dans la construction de ses églises les plus anciennes, l’emploi d’un style particulier, participant à la fois du roman et de celui dit byzantin , style qui est propre à ses monuments religieux, et auquel nous pourrions en conséquence donner le nom de romano-arverne . Nous disons qu’il participe du byzantin parce que nous croyons qu’on ne peut nier, en dépit de l’assertion de quelques archéologues émérites, que le style néogrec de Byzance a eu une certaine influence sur les régions centrales de la France, témoin Saint- Front de Périgueux , Saint-Martin d’Angers, etc. L’un des types les plus remarquables et les plus complets de cette architecture romano-byzantine est l’église de Notre-Dame du Port à Clermont; une analogie si parfaite, sous le double rapport des dispositions et de la décoration , existe entre elle et ses contemporaines en Auvergne, qu’il nous suffira de la décrire seule pour que nos lecteurs puissent se former une idée complète de toutes celles qui émanent du même style.

C’est non loin de la gracieuse fontaine Delille que s’élève Notre-Dame du Port, ainsi nommée du lieu où elle est située, qui jadis recevait les marchandises et les approvisionnements. Commencée en 571 , l’église primitive dut être achevée avant 594, époque de la mort de saint Avit , son fondateur ; incendiée plus tard par les Normands, elle fut rebâtie de 863 à 868 par les soins de l’évêque Sigon ; nommée à cette époque Sainte-Marie- Principale, elle paraît avoir devancé la cathédrale actuelle dans les attributions métropolitaines. Du premier bâtiment il ne nous reste qu’une brève description que nous devons à Grégoire de Tours; du second, nous ne possédons que quelques fragments réemployés dans la construction de l’édifice actuel, qui date seulement du XIe siècle, bien que beaucoup d’auteurs, pour le moins fort enthousiastes, veuillent le faire remonter au IXe et même au VIe siècle ; il semblerait, d’après eux, que le mérite des monuments grandit eu raison de leur antiquité. A nos yeux, l’âge de l’église actuelle de Notre-Dame du Port ne doit être l’objet d’aucun doute, et si ce n’était sortir de notre cadre que d’entrer dans une dissertation à ce sujet, les preuves les plus palpables ne nous manqueraient point à l’appui de notre assertion ; du reste, nous aurons occasion plus loin de faire quelques remarques à cet égard. Après avoir traversé les siècles du moyen âge sans avoir subi ni remaniement ni reconstruction partielle, l’édifice qui nous occupe fut dévasté, comme tant d’autres églises, pendant les orages révolutionnaires de 93 ; mais à part la démolition de la partie supérieure du clocher et quelques dégradations insignifiantes, il se présente aujourd’hui à nos yeux dans un état de conservation remarquable.

Le plan de Notre-Dame du Port n’est plus celui de la basilique latine; il est tout à fait roman : une nef avec faisceaux de colonnes pour points d’appuis, et accompagnée de bas côtés pourtournant un chœur semi-circulaire, un transsept saillant, des chapelles apsidales, en sont les caractères principaux; mais il n’en est pas tout à fait de même pour les parties en élévation que pour le plan : des arcades sans archivoltes et à vives arêtes, de petites fenêtres, des voûtes en berceau ou en cul de four, une coupole carrée à sa base, reposant sur de grands arcs et dont la forme hémisphérique est obtenue à l’aide de pendentifs , tels sont , avec quelques parties de la décoration, les caractères byzantins de l’édifice. Pour achever ce que nous avons à dire sur l’ichnographie de cette église, faisons remarquer que le plan du chœur reproduit exactement celui de la crypte placée au-dessous, et que les chapelles apsidales sont en nombre pair, celle qui devrait occuper l’axe du chevet , et qui toujours est dédiée à la Vierge, ayant été supprimée comme un hors-d’œuvre, puisque le monument tout entier est placé sous l’invocation de la mère du Christ. Au centre de la crypte dont nous venons de parler, entre quatre colonnes d’un moindre diamètre qui semblent supporter le maître autel de l’église, se trouve un puits sacré de forme hexagone, décoré de rosaces sur ses parois externes ; l’eau de ce puits passait et passe encore, aux yeux de quelques rustiques habitants des montagnes, pour avoir des propriétés merveilleuses, et il n’est nombre de guérisons miraculeuses qu’on ne lui ait attribuées, ainsi qu’à la statue de la Vierge, qui occupe l’une des chapelles de ia crypte. L’architecture de cette petite église souterraine , surtout dans l'état où elle se trouve actuellement, est d’une très-grande simplicité ; douze colonnes cylindriques dont les bases, semblables d’ailleurs à celles de l’église haute, sont enfouies par suite de l’exhaussement du sol, supportent des voûtes en arêtes qui reposent sur des tailloirs sans chapiteaux, et qui, pour ce motif, paraissent au premier abord n’avoir aucun caractère d’authenticité; c’est avec plus d’étonnement encore qu’on remarque, dans les voûtes, des ouvertures fermées par de grandes dalles, et dont on ignore l’ancienne destination.

L’église du Port est construite d’une espèce de grès à gros grains, taillé en grand appareil, et nulle part on n y remarque l’emploi de la lave, dont les coulées, exploitées plus tard, ont fourni des matériaux pour l’érection d’un

— STYLE ROMAN

grand nombre d’églises ogivales de l’Auvergne ; des pierres blanches et d’autres de couleur noire forment des espèces de mosaïques d’un dessin très-varié et qui concourent, avec les dispositions architectoniques, à donner à cet édifice, comme à ses analogues, cet aspect particulier qui les distingue de leurs contemporains des autres régions de la France. La façade occidentale est d’une nudité complète; une simple porte à plein cintre, sans aucun ornement, abritée par un avant-porche en ogive, donne entrée à l’église, et au-dessus une petite fenêtre, percée après coup eu ogive bâtarde, éclaire le dessus du porche intérieur. Sur les faces latérales de la nef et au-dessus des grandes arcades feintes dans lesquelles sont inscrites les fenêtres éclairant les collatéraux, règne une suite de baies aveugles accouplées trois à trois ; l’abside, par la disposition de son plan qui prête aux effets lumineux, par l’absence de triforium et par la profusion des mosaïques, présente une apparence beaucoup plus belle que les façades de la nef. Cet appareil en mosaïque dont nous avons parlé, de nombreuses consoles ou corbeaux répandus dans une corniche richement ornée, les sculptures de la porte méridionale et les chapiteaux de l’intérieur, font tous les frais de la décoration de l’édifice. La composition de ces derniers brille surtout par une grande variété, mais cependant ou peut les ranger en deux catégories bien tranchées; la première comprendrait ceux qui empruntent tous leurs motifs au règne végétal, et qui, pour la plupart, ont une grande analogie avec ceux de l’ordre corinthien antique; dans la seconde classe viendraient se grouper les chapiteaux historiés ou à personnages. Les sujets qui décorent ceux de cette dernière espèce sont , en général , tirés de l’Écriture ou de la vie du Christ, témoin celui de la façade méridionale du transsept, sur lequel on voit le sacrifice d’Abraham, interprétation d’autant plus facile à induire que l’inscription : Abraam, Isaac et immolacio , gravée sur le tailloir, ne laisse aucun doute à cet égard. Les chapiteaux historiés tirent, il est vrai, leur origine de quelques licences décoratives de la décadence romaine ; mais leur usage fréquent ne remontant pas au delà du XIe siècle, nous y voyons une preuve de plus à l’appui de notre assertion sur 1 âge de l’édifice auquel ils appartiennent; une analogie frappante, sous le rapport du costume, de la pose et du style, existant entre les guerriers sculptés sur quelques chapiteaux de Notre-Dame du Port et les soldats normands de la Tapisserie de Bayeux, vient encore corroborer notre dire et pour se convaincre que cette église date seulement du XIe siècle, il suffira de faire des rapprochements, d’établir des comparaisons, moyen aussi simple que décisif, et dont cependant on s’est rarement servi en pareil cas. Nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots de la porte méridionale de l’église, partie remarquable qui emprunte toute sa décoration à la sculpture au détriment des lignes architecturales; la naissance et le baptême du Christ, l’adoration des Mages et le Sauveur entouré de chérubins, occupent le tympan de l’arc en décharge et le linteau en forme de fronton; ce dernier repose sur deux grandes figures en bas-relief placées à droite et à gauche de la porte, et représentant, l’une le prophète Isaïe, l'autre l’évangéliste saint Jean. L’exécution matérielle de ces sculptures est trèsbelle, principalement celle des deux figures dont nous venons de parler, qui, par leur style d’un caractère antique, peuvent avoir appartenu à l’un des édifices antérieurs à celui que nous admirons aujourd'hui.

Les planches que nous avons consacrées à la belle église du Port nous dispensent de parler de la grâce et de la légèreté de son architecture, qualités qu’il est rare de rencontrer dans les monuments de cette époque. Nous croyons inutile aussi de revenir sur l’àge de cette église ; la disposition toute romane de son plan, sa décoration, le caractère des inscriptions et surtout ses chapiteaux historiés, tout prouve ce que nous avons avancé. Ce qui a pu induire en erreur la plupart de ceux qui croient pouvoir lui assigner une antiquité plus reculée, c’est la présence de l’appareil en mosaïque, comparable, il est vrai , par les dessins qu’il représente, à celui de la partie supérieure de la Pile do Saint-Mars en Touraine; mais il est bon de remarquer que, si remploi des briques ou des pierres de couleur a subsisté jusqu’au XIe siècle dans la construction des églises de nos régions septentrionales, il a dû, à plus forte raison, en être de même pour un édifice bâti dans une contrée voisine du Midi et soumis à l’influence des traditions antiques et à celle de l’art byzantin.

— BïDLIQGRAPHEE. —

1° Cil. Nodier, J. Tajlor et Alph. de Cailleux. Voyages romantiques et pittoresques dans l'ancienne France; Auvergne. 2 vol. gr. in-fol. Paris, 1829-33.

2° A. Mallay. Essai sur les églises romanes et romano-liyzanlines du département du Puy-de-Dôme. Petit in-fol. Moulins, 183S.

3° Chapuy. Moyen âge pittoresque. Pet. in-fol. Paris.

4° Chapuy. Moyen âge monumental et archéologique. Pet. in-fol. Paris. 5° Ad. Michel. L’ancienne Auvergne et le Vélay. 3 vol. pet. in-fol. et pl. Moulins, 1843-47.

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