ÉGLISE SAINT-FRONT, A PÉRIGUEUX
églises, chapelles, sacristies, bâtiments claustraux, palais épiscopal, etc., qui y étaient annexés. Il n’entre point dans le plan de cette notice d’en faire une description (*) ; elle serait d’ailleurs inintelligible dans uo plan dressé exprès et que nous ne possédons pas. Nous nous bornerons à donner quelques renseignements sur la façade de l’ancienne église qui a précédé Saint-Front; cette façade a subsisté jusqu’à ces dernières années, où, par un acte de vandalisme stupide, on l’a jetée bas, sans même en faire prendre un dessin soigné. Tout ce qu'il en reste, en effet, c’est une petite gravure, publiée dans l’ouvrage de M. de Taillefer ; elle est fort inexacte, de l’aveu même de l’auteur, et bien plutôt faite pour exciter la curiosité que pour la satisfaire.
En avant, c’est-à-dire, à l’ouest du porche, se trouvait une cour fermée de hautes murailles, d’une longueur de 17m,85 sur une largeur de 15m,90, qui aurait eu la forme d’un parallélogramme, si de gros piliers placés à ses quatre angles ne lui avaient donné celle d’une croix. En avant de cette cour, il en existait une autre beaucoup plus étroite, puisqu'elle n’avait que9m,I0 de largeur; c’était le porche de l’église ancienne, dont le mur qui séparait les deux cours était la façade.
Elle était flanquée de deux ailes moins hautes que la partie centrale dont le fronton s’élevait à 10m,45 au dessus du sol du porche actuel. Cette partie centrale , la seule intéressante , était construite en moyen appareil, d’un aspect antique ; elle avait 8m,25 de largeur et était épaisse de lm, 1 5. La porte placée au milieu était en ogive ; mais on distinguait facilement la porte ancienne , en plein cintre , qui encadrait l’autre. Au-dessus de la porte étaient trois fenêtres, et plus haut régnait une première corniche à modillons. Elle soutenait une suite d’arcatures , dont les archivoltes étaient formées de trois fasces et d’un bandeau, et qui étaient séparées par des pilastres cannelés à vive arête, d’une hauteur de tm,19. Sur le chapiteau de ces derniers , portait une seconde corniche aussi à modillons. Au-dessus et à lm,30 de cette dernière, se trouvait un cordon dont le profil était un listel, un quart de rond tors et deux filets. Un quatrième cordon, orné de moulures en échiquier, venait ensuite, et entre ce dernier et le second, étaient disposées deux grandes losanges dont les moulures formaient des espèces de rudentures. Ils avaient leur angle inférieur appuyé sur la seconde corniche , leur angle supérieur en partie caché par la quatrième , et leurs angles latéraux engagés sous la troisième. De leur angle inférieur s’élevait de plus une colonne engagée servant de piédestal à une statue ; trois autres statues existaient également dans les triangles qui formaient les losanges avec le troisième cordon. Des losanges plus petites, au nombre de deux de chaque côté , et laissant un espace vide au milieu, avaient été sculptées entre le quatrième cordon et un cinquième , et entre celui-ci et un sixième et dernier. La moulure de ces petits frontons était une sorte de corniche bizarrement travaillée , et dans quelques-uns ornée de glyphes On remarquait encore entre le quatrième cordon et la corniche une baie en forme de croix et une pierre rectangulaire sur laquelle était gravé un entrelacs. Un fronton écrasé formait le couronnement de la façade.
La construction dont nous venons d’essayer de donner une idée d’après les notions fort imparfaites que nous en possédons, passait pour être antérieure à l’an mil. Tout fait penser qu’elle l’était effectivement , et nos lecteurs pourront remarquer qu elle présentait quelques points de ressemblance avec la façade du Baptistère de Poitiers. Nous sommes loin , au reste, d’affirmer qu elle remontait à une époque aussi reculée , et l’oo conçoit que nous ne puissions formuler aucune opinion relativement à sa date (**). Quoi qu’il en soit, la destruction de cette façade est un malheur irréparable ; la perte des statues, s’il est vrai qu’elles fussent contem poraines du reste , est surtout regrettable, car c’étaient alors, suivant toutes les probabilités , les plus anciennes qui existaient en France.
L’appréciation du stylç que caractérisent les dispositions si étranges en France de l’église Saint-Front, sou lève une question de la plus grande importance : celle de l’influence vraie ou fausse qu’a exercée l’art byzantm sur l’art occidental. Nous pouvons à peine effleurer ici cette question si intéressante, les limites dans lesquelles nous sommes contraint de nous renfermer ne nous permettant pas de la traiter , comme nous voudrions le faire , in extenso.
Il est vraiment singulier que, dans toutes les sciences où les faits ne peuvent pas se prouver mathématique-
(*) Nous renvoyons nos lecteurs curieux de les connaître, à l’ouvrage de M. de Taillefer, qui les a toutes décrites avec une minutie extrême. Il est fort regrettable que l’auteur, animé du plus grand zèle, mais qui a malheureusement écrit à une époque où il était fort difficile de ne pas commettre d’erreur en parlant du moyen âge , n’ait pas fait accompagner son texte, lequel n’est rien moins qu’un véritable état de lieux , d’un plan soigné et sur une grande échelle, qui en donne la clef. Il en est résulté que le plus souvent sa description est impossible à suivre. Un plan de Saint-Front où seraient indiquées, plus ou moins foncées suivant leur date, les différentes annexes, détruites ou existantes encore, de cette curieuse basilique, serait un monument d’un grand intérêt.
(**) Le fronton du mur de face du croisillon sud de l’église de Chauriat (Puy-de-Dôme) présente uoe décoration formée 4e losanges, qui ressemble à celle de la vieille église de Saint-Front. Celle de Chauriat ne date que du XIe ou du Xir siècle.
— STYLE ROMAN
ment , la principale difficulté consiste moins à démontrer la vérité qu’à déraciner les erreurs qui s’opposent à ce qu elle se manifeste pour tous ; au reste , ce qui doit encourager ceux qui s’efforcent d’en faire briller le flambeau , c’est que tôt ou tard ils doivent y réussir , l’esprit humain étant ainsi organisé qu’il tend incessamment, et souvent à son insu , vers la perfection, en d’autres termes, vers le bien , qui n’est autre chose que le vrai. Nous en trouverions au besoin la preuve dans les progrès qu’a faits depuis peu l’archéologie monumentale du moyen âge; naguère encore c’était un fatras d’absurdités; aujourd’hui c’est une science souvent incertaine encore , comme toute science jeune , mais qui donne déjà de nombreux résultats positifs , exacts , ccceptés de tous. Ainsi, par exemple, il y a une quinzaine d’années, si quelques esprits éclairés protestaient contre cette supposition que l’architecture ogivale venait des Goths, on pouvait néanmoins la soutenir sans être ridicule ; aujourd’hui elle fait sourire.
Nous ne doutons pas que prochainement il en soit de même de l’expression de byzantine , appliquée à l’arehitecture romane de la France. Déjà cette expression , récemment encore adoptée par tout le monde sans conteste, a été changée pour celle de romano-byzantine ; or celle-ci, lorsqu’elle n’est pas appliquée aux seuls monuments de l’espèce de Saint-Front , fait tout simplement honneur au caractère conciliant des personnes qui S'emploient , car elle n’est pas plus fondée que l’autre. Non , l’art roman n’a rien emprunté à l’art byzantin , et si l’un des deux a réagi sur l’autre , c’est plutôt le premier , ce qu’expliquerait l’invasion de l’Orient par les peuples de l’OcCident , l’inverse n’ayant pas eu lieu.
D’ailleurs, quels sont les faits positifs sur lesquels repose le système que nous combattons? Il n’en existe pas un. On ne connaît encore que fort peu l’architecture vraiment byzantine , celle de la Grèce ; mais ce qu’on en connaît tend exclusivement à prouver que cetle architecture ne ressemble nullement à celle du XIe et du XIIe siècle dans les pays occidentaux. Plan, détails, système de construction, tout est différent ; et c’est à peine si on peut y trouver quelques analogies, lesquelles s’expliquent tout naturellement par une origine commune. Au reste, les archéologues qui ont foi dans l’influence byzantine deviennent chaque jour moins nombreux ; et, poussés par l’évidence jusqu’à leurs derniers retranchements, ils paraissent assez disposés à faire le sacrifice de leurs anciennes opinions, si l’on veut leur concéder au moins que les statues hiératiques des portails romans méritent réellement le nom qu’ils leur donnent. Pour notre part, nous ferions volontiers cette concession, si nous n’y voyions un obstacle : c’est qu’il n’est pas de sculpture byzantine , et que nous ne comprenons pas que les artistes romans aient pu rapporter d’Orient des types qui n’y ont jamais existé.
On ne trouve en France qu’une seule classe de monuments méritant réellement le nom de romano-byzantins ; ce sont ceux qui, presque tout entiers en style roman , du reste, accusent cependant , par leurs coupoles surmontées de dômes, des souvenirs des églises grecques. Ces monuments, en fort petit nombre, ne sont pas disséminés par toute la France , mais au contraire circonscrits dans un cercle assez peu vaste. Il paraît évident qu’ils sont dus à une même école , dont les chefs avaient infailliblement pris part aux croisades, et avaient ainsi en l’occasion de visiter des édifices sacrés de l’Orient. L’église Saint-Front est regardée avec raison comme le prototype des constructions dont nous parlons. Son plan et ses dômes élevés sans l’emploi du fer et du bois , absolument comme en Grèce , où le bois de charpente est souvent rare , ne permettent guère de douter qu elle soit la reproduction de quelque type byzantin. M. de Verneilh a soutenu que ce type devait être Saint-Marc de Venise ; nous croyons qu’il s’est trompé , car nous n’avons pu découvrir d’analogie véritable entre ces deux édifices ; et d'ailleurs, raisonnant dans son hypothèse que Saint-Front a été achevé en 1047, il serait impossible d'expliquer comment cette basilique a pu être imitée de celle de Saint-Marc, qui n’a été achevée qu’en 107!.
L’église Saint-Front , loin d’être une'arme pour les partisans de la prétendue influence byzantine, en est une contre eux : en effet, c’est seulement, disent-ils, dans les détails, que cette influence s’est montrée; or, nous voyons à Saint-Front, où cette influence est incontestable, et où les détails architectoniques devraient l’indiquer bien davantage qu’ailleurs, qu’il n’en est rien au contraire, l’ornementation et les moulures étant tout à fait et exclusivement celles des autres monuments de la même époque.
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