CATHÉDRALE DE SAINT-MARTIN DE MAYENCE
L’église dont nous allons retracer l’histoire et donner une description, a été commencée en l’année 978 par le cinquante-septième évêque de Mayence, le célèbre Willigis, chef de l’église germanique, chancelier de l’empereur Othon II, homme d’une haute intelligence, savant, aimant les lettres et les arts, et par-dessus tout, grand constructeur de monuments destinés au culte. Willigis eut le bonheur de voir terminer son œuvre au bout de trente et un ans, c’est-à-dire, en l'année 1009 , et il dédia la cathédrale nouvelle à saint Martin et à saint Élienne. Mais par malheur, le jour même de sa dédicace, l’édifice fut incendié. Les cérémonies pour l’inauguration du nouveau dôme attirèrent dans son enceinte plusieurs évêques et autres personnages distingués: vers le soir on illumina l’intérieur : soit imprudence ou malveillance, la couverture prit feu subitement, et en un instant le monument devint la proie des flammes. L’histoire ne rapporte pas ce qui échappa au feu, de la construction de l’archevêque Willigis ; mais ce qui parait positif , c’est que son église était bâtie en pierre. Nous en avons d’abord en partie la preuve par le long espace de temps qu’on mit à la construire, et ensuite une sorte de confirmation par le témoignage d'un auteur du XVe siècle, de Tritheim , qui rapporte qu’à cette époque Willigis commença à bâtir richement et depuis les fondements , la nouvelle et grande église de Saint-Martin en assises de belle pierre de taille (*), et cet auteur puisa , pensons-nous, à des sources authentiques, qui n’existent probablement plus aujourd’hui.
La couverture qui brûla en l’année 1009 était sans doute en bois , et n’était autre que la charpente apparente, enrichie de peintures, des anciennes basiliques. A la fin du Xe siècle, on bâtissait fréquemment en bois ; l’art de voûter de grands espaces n’était point encore très-avancé en Allemagne , et lorsqu’on élevait un monument du culte en pierre , la couverture était le plus souvent simplement en bois.
L’archevêque Willigis, sans perdre courage, recommença immédiatement, et avec une extrême ardeur, la reconstruction de sa malheureuse et bien-aimée cathédrale ; mais il n’eut pas le bonheur de la voir achevée comme primitivement, car il mourut deux ans après, en l’année 1011 , dans un âge très-avancé, après une administration de trente-six ans. Ses successeurs ne continuèrent que lentement les travaux commencés , et ce ne fut que sous le pontificat de Bardo , soixantième archevêque de Mayence , que la restauration de la cathédrale fut achevée en 1037 ; il la consacra de nouveau en présence de l’empereur Conrad II.
Quarante-quatre ans plus tard, en 1081, un second incendie la détruisit de nouveau, avec trois autres églises qui se trouvaient dans son voisinage.
Le style général , les détails comme profils et ornements , et le caractère bien prononcé de la partie orientale de la cathédrale de Mayence , font présumer qu’elle pourrait bien dater, en partie, de la fondation du monument par Willigis. Les deux portes latérales, d’un aspect encore si antique , viennent confirmer cette opinion. L’abside circulaire et les deux tours nous semblent appartenir à l’œuvre de l’archevêque Bardo. L’hémicycle , avec son élégante galerie supérieure à l’extérieur, a une ressemblance parfaite avec celui de la cathédrale de Spire, qui date de la seconde moitié du XIIe siècle, et auquel il a pu servir de type.
La belle nef de notre cathédrale a été bâtie par l’archevêque Bardo, de 1011 à 1037, à l’exception des voûtes, qui datent de la fin du XIIe siècle ou du commencement du XIIIe. En l’année 1 191, un nouvel et quatrième incendie ruina encore plus complètement notre cathédrale , que ceux qui arrivèrent auparavant. La restauration de la nef, entreprise par l’archevêque Conrad de Wittelsbach , a dû être terminée vers l'année 1 1 90 ; car les chroniques rapportent qu’à cette époque le toit même de la grosse tour de l’orient fut remis en parfait état. Il est présumable qu’on n’acheva pas la partie la plus élevée sans avoir terminé celle qui était en contrebas. Deux années plus tard , en 1 198 , l’empereur Philippe de Souabe, fils de Frédéric Barberousse , fut couronné à Mayence par l’archevêque de Tarentaise; Conrad étant en terre sainte. S’il était possible de démontrer que ce couronnement eut lieu dans la cathédrale, et il y a toutes raisons pour croire qu’il en fut ainsi , on aurait une preuve que la restauration de la nef était au moins en voie d’achèvement.
A la fin du XIIe siècle, ou dans les premières années du XIIIe , on construisit la croix et le chœur de l’ouest. Mais les travaux n’avancèrent que très-lentement, le pays étant épuisé par la guerre et le pillage, et les sources des revenus publics et ecclésiasliques n’abondant que faiblement dans le trésor de l’église. 11 y eut enfin si peu de ressources, que l’archevêque Siegfried III fut obligé de publier un mandement (**), le 27 juin
(*) His temporibus Willigisus majorein Ecclesiam de domo S. Martini novam a fundamentis pulchro tabulato lapideo pretiosissima extruere cœpit.
(**) Gudenus, Cod. Dipl., tom. I, p. 526.
- STYLE EOMAN. —
1233, dans lequel il déclarait que la construction de l’église métropolitaine n’avançait que lentement, faute de moyens (propter rerum defectum), et que pendant longues années encore elle ne pourrait être continuée avec les fonds de son propre trésor. Le pieux archevêque promettait des indulgences de quarante jours à tous les fidèles qui contribueraient à l’édification de l’édifice. Dans cet âge de foi vive, la voix du pasteur fut écoutée, et sa promesse eut l’effet désiré. L’état florissant de la ville et du pays amena de nombreuses offrandes, qui permirent enfin d’achever la cathédrale. Le 4 de juillet de l’année 1239, Siegfried consacra son église métropolitaine, qui avait été restaurée et renouvelée quatre fois de suite dans l’espace de cent quatre-vingt-deux ans.
Depuis cette époque, l’ensemble de la cathédrale n’a pas subi d’altérations notables. Seulement c’est au XIIIe siècle que fut commencée la construction des chapelles le long des deux bas côtés ou collatéraux. Celle de Sainte-Barbe date de l’année 1260 : elle est située au nord de la cathédrale et touche le chœur oriental. La chapelle de Saint- Victor, la plus orientale du même côté, a été construite entre les années 1279 et 1284; celle de Saint-Lambert est de l’année 1291, et celle de Saint-Magne est un peu antérieure. La chapelle de Sainte- Marie , la plus occidentale du côté du nord, a été bâtie seulement en 1 500.
Des sept chapelles méridionales , la plus belle est celle de Tous les Saints : elle est décorée d’une fenêtre magnifique (*). C’est l’archevêque Gérard II d’Eppstein qui la fit bâtir en l’année 1317. Elle est la plus orientale des sept chapelles de ce côté. Après la chapelle de Tous les Saints vient celle de Saint-Thomas, qui existait déjà avant l’année 1328. La troisième du même côté est dédiée à saint Jean : elle date de l’année 1279. La chapelle de Sainte-Marguerite est la quatrième. On ignore l’annce de sa fondation. Vient ensuite celle dédiée à saint Laurent, élevée en l’année 1306. La chapelle de Saint-André est la sixième : elle est de l’année 1323. La septième et dernière enfin , à l’occident, est consacrée à l’archange saint Michel : elle est de l’année 1332.
En l’année 1458, le sol de la cathédrale fut exhaussé de deux marches. Il y a lieu de présumer aussi que vers cette même époque on éleva le grand étage de la tour principale avec ses hautes et larges fenêtres. Le style de l’architecture de cette partie correspond à celle usitée dans la seconde moitié du quinzième siècle. L’étage octogone de la tour orientale, dite de la Passion, avec ses grandes fenêtres couronnées de tympans très-aigus et triangulaires, semble également être de cette époque. En 1580, on surmonta cette tour d’une coupole en bois, qui la couvrit jusqu’en 1793. C’est probablement aussi vers la fin du XVe siècle qu’on éleva à l'entrée du chœur de l’est , dit de la Paroisse , ce pilier carré et massif pour maintenir plus sûrement le poids de la tour octogone qu’on venait d’ajouter au monument.
Depuis l’incendie de 1 196 , la cathédrale traversa sans accident six siècles, non de paix et de tranquillité, mais de révolutions et de guerres. La guerre de Trente Ans même respecta le monument. C’est seulement pendant l’occupation de la ville par les Suédois que notre cathédrale fut menacée de destruction. Ce fut eu 1632 que le roi Gustave- Adolphe, en contradiction avec les points essentiels de la capitulation, donna i ordre de démolir tous les couvents, églises et chapelles de la ville de Mayence; ce ne fut que sur les pressantes instances de l’ambassadeur de France, le marquis de Brézé, agissant d’après les ordres exprès du roi Louis XI II, que le roi vandale renonça à son projet barbare. La cathédrale fut prête à être détruite par le feu des mines, les ingénieurs suédois ayant proposé de bâtir à sa place une citadelle (**).
En 1767 , un cinquième incendie vint désoler notre antique cathédrale. Cette fois c était la foudre qui tomba sur la tour principale, et en consuma le sommet qui était en bois. De là , le feu se communiqua à la toiture du Iranssept et des deux tourelles de l’ouest, qui furent consumées. Le chapitre de la cathédrale prit aussitôt soin de rétablir le dégât. François-Ignace Neumann, né en 1733, architecte à Würtzbourg, fut chargé des nouvelles restaurations. Il couvrit les deux tourelles occidentales d’un sommet en pierre, ainsi que la grosse tour principale.
Pendant le siège que la ville de Mayence eut à soutenir contre les Français en 1793 , un sixième incendie i int fondre sur la malheureuse cathédrale , et détruisit la toiture du chœur oriental , de la nef et du transsept. Elle resta dans cet état de ruine pendant dix ans. Le ministre des cultes Portalis la sauva. Il obtint sa restauration par un ordre du premier consul, Bonaparte, en date du 6 novembre 1803. Le 15 août de 1801, la cathé-
(*) Voir l'ouvrage de Moller sur l’architecture allemande, planche 44 du Ier volume , où est reproduite cette fenêtre.
(“) Selon une tradition popidaire encore vivante de nos jours a Mayence, le roi de Suède, pour faire voir que la destruction de ee monument avait été en son pouvoir, fit abattre les angles des bases des piliers. On dit même qu'il mit la main à 1 œuvre en cassant ceux des deux pilastres de l’entrée conduisant au cimetière et auprès de l’escalier. Les mutilations qu on y remarque protiennent donc des coups suédois. La même tradition dit encore que le roi Gustave- Adolphe entra à cheval dans le dôme , et qui! fit boire son coursier dans le bénitier placé à la gauche de la porte en question.