‹ Monuments anciens et modernesChapitre 30 sur 58 · CLOTURE DU CHOEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS O · texte numérisé non relu

CLOTURE DU CHOEUR DE NOTRE-DAME DE PARIS O

Au commencement du XVIIe siècle, avant les prétendus embellissements qu’elle a subis, Notre-Dame de Paris devait constituer un musée d’un immense intérêt. Sa décoration primitive était à peu près intacte alors. De magnifiques verrières garnissaient ses fenêtres ; son pavement était semé de curieuses pierres tombales ; son trésor regorgeait d’objets plus précieux encore par leur antiquité que par les riches matières dont ils étaient formés. Aujourd’hui, tout cela est disparu ; car la tourmente révolutionnaire d’une part, et de l’autre le vandalisme classique, infiniment plus destructeur et infiniment moins excusable, ont passé sur le malheureux édifice. L’un a fondu les calices et les châsses, et brisé çà et là quelques têtes de saints ; l’autre a fait disparaître le monument sous d’innombrables couches d’un jaune immonde , anéanti ses vitraux, débité ses pierres tombales, mutilé son portail, défiguré ses bas côtés, et, ce qui n’est pas le moindre de ses crimes, jeté bas, pour y substituer une détestable décoration, rien moins que la moitié de la magnifique clôture (*¥) historiée qui en entourait le chœur. C’est, en effet, sans autre nécessité, que, vers 1699, les chanoines ont accompli cei acte de brutalité. Dans leur aveuglement vraiment inconcevable, ils n’ont pas même respecté la statue agenouillée du naïf imaginier dont nous avons essayé de reproduire l’œuvre. Cette statue, qui faisait partie de la clôture, était située en face de la porte Rouge; on lisait au-dessous, écrite en caractères gothiques, cette inscription heureusement parvenue jusqu’à nous :

Crst maistre 2cl)an Rouv qui htet massoii (***) be ttostre Dame bc )3am par Irspare bc .01)3 nue rt commettra rro uoim elles histoires , et inoistve 3ct)an le ôouteillcr son nepoeit les a pavfairtes lait itt€(£CC2.

On sait donc d’une manière positive la date de l’achèvement de la clôture du chœur de Notre-Dame , et le nom des artistes qui l’ont exécutée. C’est là une circonstance rare et fort heureuse ; mais ce n’est pas la seule

(*) Quoique, par sa position et les événements importants qui s’y sont passés, Notre-Dame de Paris soit un des monuments les plus célèbres de la France, c’est moins comme édifice historique qu’elle mérite d’attirer l’attention, que comme œuvre d’une haute valeur sous le rapport de l’art et de l’archéologie. Nous espérons donc que nos lecteurs trouveront ici avec quelque plaisir les dates véritables de l’érection des différentes parties de la sublime basilique. Nous les extrayons d’un travail spécial que nous avons entrepris à ce sujet, et dans lequel nous donnons les preuves de chacune de nos assertions, telles qu’elles résultent pour nous d’une étude minutieuse du monument, et d’un examen sérieux des textes originaux, authentiques ou apocryphes. Le manque d’espace ne nous permet pas d’administrer ici ces preuves. Qu’on ne s’étonne donc point de nous voir en opposition sur quelques points avec tous les auteurs qui ont écrit sur Notre-Dame, sans que nous en articulions les motifs.

Il n’est absolument rien dans le monument actuel qui soit antérieur à l’évêque Maurice de Sully, lequel, vers 1163, en fit poser la première pierre par le pape Alexandre III. En 1 177,1e chœur et ses bas côtés étaient achevés, à l’exception de la voûte ou couverture principale ( majoritectorio ). En 1183, le grand autel fut consacré; trois ans plus tard, on y célébrait habituellement le service divin.

En 1195, Maurice mourut en léguant cent livres pour couvrir de plomb l’édifice. Il est pour nous certain que ce prélat ne construisit pas seulement le chœur, mais qu’il fit encore jeter les fondements de tout le monument; nous croyons que les bases des piliers de la nef, et les sculptures dans le style roman, qu’on retrouve à la porte Sainte-Anne, doivent lui être attribuées.

La nef et ses bas côtés doivent dater de la première moitié du XIIIe siècle; ils devaient être fort avancés à l’avénement au trône de saint Louis (1226). La façade occidentale était sans doute terminée alors, mais jusqu’aux tours seulement; celles-ci, ainsi que la jolie galerie qui les relie, datent du second et plutôt encore du troisième quart du XIIIe siècle.

Le portail méridional^a été commencé en 1257, comme l’établit l'inscription qu’on y lit encore. Il y eut alors une grande reprise de travaux, qui paraissent avoir langui pendant un certain temps auparavant; c’est lors de cette reprise que furent élevés, simultanément avec le portail du sud, le portail du nord, les chapelles latérales de la nef et les quatre premières travées, au nord et au midi, des chapelles qui entourent le chœur. Le portail du nord n’a donc point été bâti sous Philippe le Bel (*), comme on l’a universellement avancé, et la porte Rouge n’est donc point du commencement du XVe siècle, comme en l’a non moins généralement admis, contrairement à toute possibilité archéologique.

Les chapelles qui entourent le chœur, à l’exception de celles que nous venons d’indiquer, datent du commencement du XIVe siècle : elles ont été fondées en 1311 et 1324.

Ainsi la construction de la cathédrale présente quatre grandes phases, correspondant, à peu de chose près, 1° au dernier tiers du XIIe siècle, au premier quart du XIIIe, 3° au troisième quart de ce même siècle, 4° au premier tiers du XIVe. Elle a conséquemment duré environ 170 ans.

(**) Voyez, sur les clôtures de chœur en général, quelques renseignements dans notre notice sur le jubé de Troyes.

(***) L’expression de mcisson était synonyme de celle d’ architecte au moyen âge. Les architectes d’alors étaient aussi sculpteurs ; mais cette dernière profession se désignait particulièrement par le nom à'yrnagier ou ymaginier.

(*) Les savants architectes qui dirigent la restauration de la cathédrale avaient d’abord cru que ce portail et la Porte Rouge étaient du commencement du XIVe siècle ; mais l’étude du monument a modifié leur opinion, et ils partagent actuellement la nôtre. L’un d’eux, auquel nous avions soumis quelques réflexions à ce sujet, a bien voulu nous l’écrire. Nous sommes heureux d’avoir vu notre jugement corroboré par celui d’archéologues aussi éminemment distingués que MM. Viollet Leduc et I.assus. L’âge réel du portail septentrional et celui de la porte Rouge sont désormais, nous osons le dire, des faits acquis à la science. Nous répétons que nous en donnerons la preuve ailleurs.

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT

par rapport au monument , car on connaît aussi le nom d’un chanoine qui a donné deux cents livres parisis pour contribuer à son érection , et qui doit sans doute en être considéré comme le fondateur. Ce chanoine s’appelait Pierre de Fayet, et sa statue, qui se trouvait jadis placée dans le collatéral du sud, près du fond de l’apside, a été conservée; elle est aujourd’hui dans les ateliers du musée de Versailles, d’où on devrait bien la rapporter à la cathédrale. Cette sculpture représente le pieux donateur, agenouillé entre deux colonnettes , les mains jointes ; au-dessus de sa tète se déploie l’écusson de ses armes , et un peu en arrière de la figure se lit l’inscription suivante :

Jîlaistrc picr re îic .fayet rljaitaiite be Parie a bon jk €€#. par pour aibicr a faire ers üjvstoircs et pour tes no u elles noir riercs q sut sur te mer î>e rcans.

Suivant une disposition qui a été copiée depuis, la partie de la clôture qui existe encore, et qui a 1 7m,70 de longueur, est formée par une muraille ornée, sur sa face extérieure, d’un soubassement décoré d’arcatures, lequel sert de piédestal à une suite de bas-reliefs dont l’ensemble devait former une histoire illustrée de Jésus-Christ. Aujourd’hui , la clôture n’occupant plus que les trois premières travées du chœur, cette histoire est fort incomplète : les scènes principales y manquent, ainsi la crucifixion, l’ensevelissement , la résurrection. Il n’est pas aisé, au reste, de se rendre compte de l’ordre que présentent les bas-reliefs; ainsi le premier sujet de tous, la visitation , se trouve placé près du quatrième pilier au nord (*), et les sujets se succèdent par ordre chronologique. Le dernier de cette rangée, Jésus au jardin des Oliviers, se trouve toucher le premier pilier du chœur. C’est tout le contraire de l’autre côté : les sujets, postérieurs à la mort de Jésus, se dirigent de l’est à l’ouest. Les compositions principales devaient vraisemblablement se trouver vers la partie orientale du chœur. Les renseignements qu’on possède à ce sujet sont fort vagues. Le seul historien dont la description soit antérieure aux démolitions de la fin du XVIIe siècle , Du Breuil, s’exprime ainsi : « Le chœur de Notre-Dame est « clos d’un mur percé à jour autour du grand autel. En haut duquel sont représentées en grands personnages « de pierre dorez et bien peints l’histoire du Nouveau Testament , et plus bas l’histoire du Vieil Testament avec « des escrits au-dessous qui expliquent les dites histoires (** (***)). « Ce témoignage ne laisse pas aisément deviner quelle était en réalité la disposition de la clôture qui n’existe plus ; mais le passage suivant de la Description historique des curiosités de l’église de Paris, imprimée en 1763, et dont l’auteur avait pu recueillir des renseignements positifs , vient éclaircir un peu la question : « Avant la construction du nouveau chœur, on voyait « autour de l’ancien chœur, et en dedans, les histoires de l’Évangile et des Actes des apôtres, en statues de « pierre isolées, avec des inscriptions en bas, et au-dessous l’histoire de la Genèse en bas-relief. » Le témoignage de l’auteur dont nous venons de citer l’ouvrage est confirmé en partie par une gravure fort rare qui sert d’illustration à un livre in-folio publié à Paris en 1662, sous le titre de : L'entrée triomphale de levrs majestez Louis XIV roy de France et de Navarre, et de Marie-Thérèse d' Austriche , son espouse, dans la ville de Paris- Cette gravure, qui représente une vue du chœur de Notre-Dame , fait voir qu’il y avait à l’intérieur une décoration de sept arcatures encadrant des statues (YŸY). Ces arcatures, qui étaient apparemment découpées à jour, ce qu’on ne peut vérifier sur la planche à cause de son imperfection , sont sans doute ce qui a motivé la phrase de Du Breuil. Au reste, la gravure n’indique qu’une rangée de figures, de sorte qu’il faut supposer que les basreliefs représentant la Genèse se trouvaient de l’autre côté, à l’extérieur. Il est douteux aussi que les arcatures

(*) Voyez la vue perspective.

(**) Théâtre des ant. de Paris, p. 13, édition de 1612.

(***) Cette gravure montre également qu’il y avait à l’intérieur du chœur, au-dessus des stalles, une voussure formée de petits dais, dans le genre de celle qui couronne la partie méridionale de la clôture.

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