HOTEL DE VILLE DE SÀUMUR
Dès la fin du XIe siècle, des documents historiques établissent l’existence de villes constituées en communes ; mais c’est surtout dans le siècle suivant que ces sortes d’institutions se propagèrent. La civilisation qui renaissait alors devait réveiller , parmi les populations abruties par un long esclavage , ces sentiments d’indépendance qu’on peut comprimer, mais qu’on ne peut jamais détruire chez l’homme, car ils sont inhérents à sa nature. Au XIIe siècle, d'ailleurs, la société, sortant de la barbarie et profondément remuée par les croisades , entrait dans de nouvelles voies, où elle ne pouvait s’engager sans révolutious. Les sciences et les arts faisaient de grands progrès; le commerce et l’industrie, en prenant un nouvel essor, répandaient la richesse dans les classes moyennes formées par les marchands et les artisans qui vivaient dans les villes, et leur inspiraient le désir naturel d’en jouir en paix. Or, tes exactions incessantes et l’atroce tyrannie de leurs seigneurs laïques ou religieux ne leur en laissant pas la possibilité, ils durent rechercher les moyens d’y résister. Le procédé le plus sûr pour arriver à ce but consistait à former de vastes associations ayant pour objet la protection mutuelle des membres dont elles étaient formées ; on vit donc les habitants des villes se réunir en grandes assemblées, et s’engager par les serments les plus solennels à se soutenir les uns les autres : telle fut l’origine des communes.
Il est impossible de déterminer le lieu où a pris naissance la révolution communale ; ce mouvement semble avoir eu son foyer partout où , depuis les Romains , subsistaient d’anciennes villes municipales (*). C’est en effet sur le modèle de la municipalité romaine que furent établies les autorités communales. Elles se composaient de magistrats appelés jurés , échevins , et dans le Midi consuls , qui avaient pour mission de rassembler les bourgeois au son de la cloche banale, et de les conduire en armes sous les bannières de la ville, pour faire face aux ennemis qui les menaçaient. Ces magistrats , nommés par voie d’élection , surveillaient également l’érection et l’entretien des remparts de la cité , administraient ses finances, organisaient sa police intérieure, lui ménageaient des alliances , en un mot avaient tout pouvoir pour assurer sa sécurité , en faisant respecter scs privilèges, qui, presque toujours, avaient été achetés au prix du sang, ou au moins de nombreux sacrifices, et dont pour cette raison les bourgeois se montraient fort jaloux. Les privilèges des communes étaient considérables, au reste , dans les grandes villes où le système communal avait pu atteindre un entier développement : ils les transformaient en États indépendants faisant à leur gré la paix ou la guerre.
Parmi ces privilèges , se plaçait en première ligne celui de posséder un beffroi. On appelait ainsi une sorte de campanile élevé, plus ou moins considérable, au sommet duquel veillaient sans cesse des hommes nommés guetteurs , dont les fonctions consistaient à prévenir les bourgeois qu’un danger était imminent pour la cité, ce qu’ils faisaient en mettant en volée la grosse cloche contenue dans la tour , et au son bien connu de laquelle les habitants étaient tenus, sous peine d’amende, de se rendre à leur poste. Cette cloche prenait différents noms empruntés à sa destination ; ainsi on la désignait sous celui de tocsin (toque seing, frappe signal), et de ban cloque, ou cloche banale , parce quelle servait à convoquer le ban des milices bourgeoises. 11 faut dire quelle n’était pas toujours exclusivement réservée à annoncer les événements malheureux ; on la sonnait souvent en effet dans les grandes fêtes , et quelquefois elle servait aussi à tinter le couvre-feu.
Le beffroi, dont la tour se voyait au loin, annonçait la commune, comme le donjon signalait le château féodal ; aussi le démolissait-on , ou tout au moins lui enlevait-on son nom quand on voulait retrancher à une ville ses privilèges municipaux. Ainsi, en 1331 , Philippe de Valois, voulant punir les habitants de Laon de ce qu’ils avaient violé le droit d’asile de leur église pour en arracher des chevaliers qui avaient maltraité un bourgeois, ordonna qu’il n’y aurait plus à Laon de tour de beffroi , et que la tour ainsi nommée, perdrait cette désignation. Mais si le beffroi a toujours caractérisé la commune, il n’en est pas de même de l’hôtel de ville , car il ne paraît pas que dans l’origine on ait construit des édifices spéciaux pour la réunion du conseil des bourgeois. Ces réunions eurent d’abord souvent lieu dans les églises, qui offraient de vastes locaux tout disposés pour cet usage; plus tard, on affecta fréquemment cà cette destination des salles pratiquées dans la partie supérieure des portes de ville, ou des maisons particulières achetées dans ce but. Ce ne fut guère qu au XIV1 , et principalement au XVe siècle, qu’on commença à construire des maisons de ville vraiment dignes du nom de monuments; du moins presque toutes celles que l’on voit encore datent-elles de cette dernière époque, où , comme on sait , un grand nombre de communes furent fondées par Louis XL
C’est surtout dans le nord de la France et en Belgique qu’on rencontre fréquemment d’anciens hôtels de ville ;
(*) Augustin Thierry , Lettres sur l’histoire de France.
— STYLE OGIVAL
dans ce dernier pays , se rencontrent les plus beaux et les plus vastes qui existent. On en trouverait difficile ment , en effet , pour rivaliser avec ceux d’Ypres , de Bruges, de Louvain et de Bruxelles. Il est facile de comprendre, en les voyant, que les villes qui les ont élevés se sont piquées d émulation , afin de donner aux étrangers une plus haute idée de leurs richesses et de leur puissance.
Tl est impossible de généraliser la description des anciens hôtels de ville ; lorsqu’on en compare plusieurs les uns aux autres, on s’aperçoit sur-le-champ qu’on ne peut assigner à leurs plans aucunes données générales. Un seul caractère leur est commun : c’est la présence du beffroi ; et encore celui-ci a-t-il quelquefois consisté en une simple tour isolée , et placée loin de la maison commune. Généralement, d’ailleurs, ils n’offrent point une physionomie militaire qui puisse rappeler les luttes auxquelles ils doivent leur existence ; ce qu’il faut sans doute attribuer à ce que ceux qui subsistent encore sont peu anciens. Les premiers qu’on a élevés devaient vraisemblablement présenter des dispositions favorables à la défense ; la façade de celui de Saumur prouve qu’on est parfois resté fidèle à ce système, jusqu’à une époque avancée. Ce monument, dont on ne donne point la fondation, ne peut effectivement dater que de la fin du XVe siècle ou du commencement du XVIe. Son front principal , qui regarde le nord, est flanqué de deux tourelles en encorbellement (Voy. la vue perspective), et muni à sa partie supérieure d'une suite d’élégants mâchicoulis. Immédiatement au-dessous de ces mâchicoulis sont percées deux fenêtres à croisillons, et au-dessus des mêmes mâchicoulis est une lucarne également à croisillons , et qui se termine par un fronton aigu orné de crochets. Au sommet du toit est un petit campanile.
L élévation intérieure offre six fenêtres , dont les pieds-droits sont garnis de colonnettes torses qui annoncent la décadence de l’architecture ogivale. Elle s’appuie à l’est sur une tour octogonale à la partie inférieure, et carrée à la partie supérieure, dont l’appareil est remarquable. Il est formé de briques et de pierres qui figurent une sorte d’échiquier et produisent un effet très-pittoresque. Ce genre d’appareil , dont il existe quelques autres exemples, un entre autres à la porte de l’abbaye de Bonneval en Beauce , signale le retour de l’emploi des briques, qui, fort communes à l’époque latine, ont presque complètement cessé d’être employées en France dans le XIU siècle, époque à laquelle l’usage en était devenu très-rare.
- BIBLIOGRAPHIE
1° De Caumont. Cours d’antiquités monumentales, 5e partie, in-8", pl. Caen, 1835.
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