‹ Monuments anciens et modernesChapitre 46 sur 58 · STYLES ROMAN ET OGIVAL · texte numérisé non relu

STYLES ROMAN ET OGIVAL

de raison, conjecturer que ce qui distinguait ceux de cette période, c’étaient des piles lourdes, des arches étroites et souvent bandées en briques , une ornementation nulle , un appareil rappelant celui des ponts gallo-romains , et enfin des proportions peu vastes. A partir du XIe siècle, l’architecture des ponts n’est plus problématique , et quoiqu’elle n’ait encore été que fort peu étudiée, il est possible d’en indiquer avec quelque précision les principaux caractères. Nous allons essayer de le faire.

Les ponts du moyen âge, lorsqu’ils ne sont pas fortifiés, n’offrent ordinairement dans leur disposition rien de bien différent de celle des ponts modernes. Les piles, généralement plus espacées vers le milieu de la rivière, sont munies d’un avant-bec arrondi, en ogive, ou bien plutôt triangulaires, et d’un arrière-bec semblable ou carré, de sorte à former, en plan, un pentagone ou hexagone allongé. Quelquefois l’arrière-bec manque, et quelquefois aussi il n’y a pas non plus d'avant-bec ; mais c’est là une exception, ce membre étant nécessaire pour diminuer l’effort de l’eau contre la pile. Les avant-becs se terminent le plussouvent à la hauteur delà naissance des arches par une pyramide triangulaire appliquée aux reins des arches et disposée en larmier. Sur cette pyramide porte parfois une petite tourelle triangulaire aussi, ou de toute autre forme, qui monte jusqu'à la chaussée du pont et forme ainsi un retrait, autour duquel le garde-fou fait ressaut, et qui présente un espace où les piétons peuvent s’abriter lorsque le pont est parcouru par un chariot ou des cavaliers. On rencontre aussi de ces petites tourelles disposées en encorbellement ; dans d’autres cas, elles sont formées par l’avant-bec luimêine; elles existent fréquemment des deux côtés du pont.

Beaucoup d’anciens ponts ont leurs piles percées, dans le sens de leur longueur, d’une galerie destinée à faciliter le passage des eaux dans les crues. Quelques piles sont creuses dans leur partie supérieure et peuvent servir à plusieurs usages. Ainsi le château de Chenonceaux , bâti sur un pont, a ses cuisines établies dans les piles.

Il existe souvent une imposte à la naissance des arches ; celles-ci ont naturellement été en plein cintre pendant la période romane, et en ogive après; mais cette dernière forme a, dans certaines contrées, été tronquée vers les retombées , afin d’offrir un intrados plus plat, disposition favorable à la navigation et au passage des eaux. C’est dans ce but qu’en Angleterre on a beaucoup fait usage des arcs à quatre centres, dits Tudor; nous ne pouvons affirmer que l’arc en anse de panier, qui correspond en France à l’arc Tudor, ait été employé dans ce dernier pays , car nous ne nous rappelons pas en avoir rencontré d’exemple avant le XVIe siècle; mais il nous parait fort probable qu’il en existe. Les arches où l’on retrouve encore des briques au XIe siècle, sont formées d’un , de deux , et même de trois rangs de claveaux de très-petites dimensions. Elles sont parfois ornées d'un cordon, d’un retrait ou d’un chanfrein, et même, à une époque avancée, d’une archivolte (*). La voûte quelles forment est en berceau, au XIe et au XIIe siècle ; elle est fréquemment soutenue par un ou plusieurs arcs-doubleaux carrés; plus tard on remarque quelquefois, à la place de ces arcs-doubleaux, des nervures qui servent au même usage. On dit aussi qu’il se trouve des arches disposées en voûte d’arête ; mais nous ne pourrions citer aucun exemple. Généralement les voussoirs ne sont pas placés en liaison par rapport les uns aux autres; de sorte que les arches se trouvent formées par la réunion d’arcs juxtaposés et indépendants les uns des autres.

Nous avons dit que les piles sont généralement plus éloignées vers le milieu de la rivière ; il en résulte que l’arche centrale est plus haute que les autres , dont les naissances se trouvent placées à différentes hauteurs, mais cependant de manière à ne pas nécessiter l’emploi des arcs rampants. Il en résulte encore que la chaussée offre une double montée souvent très-rapide. Par contre, quelques chaussées sont tout à fait horizontales. Toutes , au reste, sont fort étroites, ce qui rendait nécessaire l’emploi de ces retraits que nous avons signalés plus haut. On ignore au juste quels étaient les matériaux dont on formait le sol du pont ; du cailloutis cimenté et des dalles ont sans doute dû être employés pour cela(¥*). Il parait même qu’il est arrivé parfois que l’extrados des voussoirs n’était préservé par rien du contact des roues. Les garde-fous sont garnis d’une tablette d'appui dans les ponts les moins anciens, et, comme dans les ponts modernes, ils sont ornés à l’extérieur d’un cordon au niveau de la chaussée; quelques-uns étaient crénelés et atteignaient la hauteur d'un homme. Un document relatif au vieux pont de Straffordle Bow, près de Londres, prouve que dans certains cas les parapets ont été remplacés par des balustrades en fer.

Les ponts, au moyen âge, ont souvent été le théâtre de cérémonies ou fêtes ; on y faisait volontiers ce

(") Les ponts sont généralement simples ; mais ils le sont moins au XVe siècle qu’à toute autre époque.

(**) D'apres le témoignage de Geoffroy de Saint-Victor, historien contemporain, au XIIe siècle le Petit-Pont était pavé, et avait ses piles garnies d’airain.

Page 1