PONTS D’AVIGNON ET DE CAHORS
qu'on désirait montrer à la foule; leur position , qui les rend visibles de beaucoup de places , explique cela. Diverses constructions ont d'ailleurs été élevées sur les ponts. Les chapelles y étaient fort communes (*) , on les dédiait de préférence au saint sous la protection duquel s’étaient mis ceux qui naviguaient habituellement sur la rivière. Sur les ponts les moins considérables , une simple croix ou une image en tenait lieu. Sur le pont de Cradford, dans le Wiltshire, il y avait une prison; on dit que sur celi:’ d’York se trouvait uneécoie de chant. Jusqu’au XVIIe siècle, on a bâti des maisons sur les ponts ; avant la Révolution, celles du pont Saint-Michel, à Paris, se voyaient encore. Ces maisons, ordinairement bâties en bois, étaient souvent disposées en encorbellement, afin d’empiéter le moins possible sur la chaussée. Quelques-unes renfermaient des moulins ; d’autres étaient consacrées à ces industries qui ont besoin d’être à proximité d’une rivière , telles que la teinture, la buanderie, etc. Les boutiques que renfermaient ces maisons étaient très-recherchées, le pont formant une rue très fréquentée.
La nécessité d’assurer le péage ou de défendre un passage stratégique important a fait que souvent on a élevé sur les ponts une ou plusieurs tours en bois ou en pierre, quelquefois précédées et suivies de ponts-levis qui, étant levés, interceptaient complètement les communications entre les deux rives. Eu Corse, on remarque des ponts qui décrivent un zigzag en plan ; on croit que cette disposition avait pour but de rendre plus difficile une surprise telle que peuvent en tenter des hommes à cheval chargeant à fond pour forcer le passage (**). Ou observe aussi que, dans le but de mieux résister au courant , les anciens ponts formeut un angle tourné en amont; d’autres sont placés obliquement et non perpendiculairement au courant ; mais il est présumable que cette circonstance n'est que le résultat d’un changement dans la diret tou de la rivière. Dans les cours d’eau sablonneux , l’élévation du lit par les dépôts successifs, a fréquemment causé des reconstructions d’arches ; il est des ponts, placés dans ces conditions, qui ont été surélevés trois ou quatre fois.
Quant à la technique des ponts du moyen âge , il n’y a que bien peu de chose à en dire , car elle ne peut être étudiée à fond que par ceux qui les démolissent ; or ceux-là accomplissent généralement ces fonctions avec l’intelligence de la poudre qu’ils sont forcés d’employer, et dont on ne sera sans doute pas réduit à faire usage, un jour, pour se débarrasser de leurs propres œuvres. Cependant, quelques observations ont été recueillies ; on possède ainsi celles qui ont été faites lors de la démolition du vieux pont de Londres, bâti entre les années 1 176 et 1209. Ce pont, d’uno longueur de plus de 915 pieds anglais , et dans l’origine seulement large de vingt (***), avait ses arches en forme d’ogives tronquées, et composées d’un double rang de claveaux en silex. Les piles , en forme d'hexagone allongé, avaient leurs fondations dessinées par trois rangé s de pieux en bois d'orme , mesurant en moyenne dix pouces d’équarrissage et enfouis dans î sol de six à sept pieds. On avait rempli l'espace compris entre ces pieux par une quantité de blocaille sans ciment , et sur cette biocaille et portant sur les pieux, on avait placé trois fortes plates-formes en chêne d’environ 21 pouces de large sur 9 d’épaisseur ; elles servaient de base aux piles. Celles-ci avaient un revêtement en moellons de Kent , appareillés et reliés entre eux par des crampons de fer scellés en plomb (**** (*****)) et cimentés avec une composition de poix et de résine , particularité fort remarquable. Le massif était formé au-dessous du niveau des hautes eaux par du blocage, et au-dessus de ce niveau par de larges pierres de craie et de silex noyées dans de la chaux , évidemment employée à l’état liquide, et adhérant ensemble d’une manière extraordinaire ( *¥¥¥¥). Ce système déblocage,
(*) L'architecte du pont y était quelquefois enterré, comme au pont de Londres et au pont d’Avignon.
(**) Il existe , en Angleterre, un pont célèbre par la bizarrerie de son plan : c’est celui de Croyland. Placé au-dessus du confluent de trois ruisseaux , il est formé de trois portions d’arches, garnies à leur intrados chacune de trois nervures, qui viennent se réunir en un centre commun. Ce pont date du XIVe siècle ; il ollre une montée si rapide qu’elle est garnie de marches, et conséquemment inaccessible aux voitures. Des esprits infiniment trop ingénieux y ont vu un symbole de la Trinité.
(***) Le pied anglais vaut 304 millimètres.
(****) On trouve d’assez fréquents exemples de l’emploi des crampons en fer; pour mieux relier les pierres, on a été jusqu’à les assembler entre elles à queue d’aronde.
(*****) Les mortiers employés au moyen âge étaient presque toujours d’excellente qualité. Nous en'citons les deux exemples suivants , parce qu’ils sont relatifs aux ponts : « On voyait, il y a peu d’années eneore, à Agen , près de la porte du Gravier , les «• ruines d’un pont que l’on croyait antique , à cause de la dureté des mortiers ; il fallut employer aussi ( comme à la Bastille) la « poudre pour faire disparaître un reste de pile qui gênait la promenade. Ce j ont, dont les amis du merveilleux, auraient volontiers « fait remonter la construction aux Pélasges , fut bâti en 1180, en vertu d’une charte de Richard Ier, roi d’Angleterre, alors « maître d’une partie de la France. Le mortier du pont de Valeudré , bâti à Cahors en 1400 (cetle date est une erreur ) ressemble « en tout point , par la quantité de la chaux, les proportions et la grosseur durable , à celui d un théâtre antique dont les ruines « subsistent dans la même ville , à cinq ou six cents pas de la rivière. Des épreuves répétées plusieurs lois n ont donné qu une « très-petite différence entre la résistance du mortier antique et celle du mortier du pont; et cette résistance est toute en faveur « du dernier, » ( Magasin pittoresque , année 1839, p. 212,)