CHAPELLE FUNÉRAIRE, A FONTEVRAULT
Il existe une classe de monuments funéraires dont on ne s’occupe que depuis un petit nombre d’années, et qui ne sont pas moins intéressants , au point de vue architectural, que sous le rapport de l’histoire des mœurs et coutumes au moyen âge : ce sont ceux auxquels on donne le nom de lanternes des morts , colonnes creuses ou fanaux de cimetières. Ces curieuses constructions furent sans doute d'un usage à peu près général, mais elles ont évidemment été beaucoup plus communes dans certaines contrées que dans d’autres: en effet on peut parcourir, en France, de vastes espaces sans en rencontrer une seule, et, au contraire, sur une étendue de pays assez restreinte, on en a découvert un assez grand nombre, auxquelles il faut encore ajouter celles qui sont détruites aujourd’hui, mais dont l’existence à une époque peu éloignée de nous a été constatée. Le Poitou est la province où sont situées la plupart de celles qu’on a signalées ; 1 Auvergne en possède également plusieurs, et l’on en a découvert dans les départements de l’Indre, de la Sarthe, etc.
On ne sait rien de positif sur l’origine des lanternes des morts; l’observation apprend seulement qu’il n’eu est pas d’antérieures au XIIe siècle, et que presque toutes datent de cette époque, ou du siècle suivant, ce qui peut d’ailleurs être en grande partie le résultat de ce que la grande majorité des édifices anciens que renferme la France ont été élevés pendant cette période.
Sans être encore complètement dégagée de l’obscurité qui l’enveloppait, la destination des lanternes des morts a cependant été déterminée d’une manière assez satisfaisante pour en faire apprécier l’importance. Plusieurs archéologues ont en effet écrit sur ce genre de monuments, et, il faut le constater, à la louange de l’école moderne, leurs conjectures paraissent généralement très-vraisemblables , appuyées qu’elles sont sur des textes authentiques et interprétés avec intelligence. Nous allons en donner ici un résumé succinct.
Les colonnes de cimetières, toutes creuses et percées de baies à leur partie supérieure, étaient destinées à contenir une sorte de fanal qu’on allumait, soit chaque soir, soit seulement en certaines circonstances. L’existence de ces fanaux ne saurait être contestée, car plusieurs documents l’établissent formellement. Ainsi, il existe une donation faite, en 1268, à la cure de Mauriac (Cantal), par un de ses curés, afin qu’on allumât tous les samedis une chandelle dans la lanterne qu’il avait fait élever au milieu du cimetière ; il paraîtrait même que cet usage remontait à une époque reculée, car il se trouvait un phare de cette espèce ( pharus ignea) à Saint-Hilaire de Poitiers, lors de la bataille de Clovis contre Alaric.
La principale destination des fanaux de cimetières, et celle dont il n’est pas permis de douter, c’était de constituer une sorte d’hommage rendu aux morts. L’emploi de lampes, brûlant devant les objets sacrés, était commun parmi les anciens chrétiens, pour lesquels elles rappelaient l’idée du chandelier à sept branches dont parle l’Ancien Testament ; il est donc naturel qu’on ait eu, plus tard, la pensée de placer de semblables lampes dans les champs de repos, avec le désir d honorer la mémoire des morts. Voici d’ailleurs un texte précieux, cité par M. de la Villegille, et qui en est une preuve irréfragable; il est extrait d’un ouvrage de Pierre de Cluny, dit le Vénérable, mort en 1 156 (*), et il y est question de la petite tour contenant le fanal du monastère de Cherlieu, diocèse de Mâcon : « Obtinet medium cimelerii locum structura quœdam lapidea, habens in summi- « taie sua quantitatem unius lampadis capacem , quœ ob reverentiam fidelium ibi quiescentium , tolis noctibus « fulgore suo locum ilium sacratum illustrât. Sunt et gradus , per quos illuc ascenditur ; supraque spatium duo- « bus vel tribus ad standum vel sedendum hominibus sufficiens..., etc. » Cette description se l’apporte parfaitement aux lanternes des morts que nous connaissons.
Les colonnes de cimetière servaient certainement aussi à plusieurs cérémonies religieuses relatives aux funérailles. La présence de l’autel orienté qui se trouve faire partie de plusieurs d’entre elles ne peut s’expliquer autrement; il est à supposer qu’on y disait la messe lors des inhumations, et lors de certaines fêtes.
M. Le Cointre du Pont, ayant remarqué que les fanaux se rencontraient particulièrement dans les cimetières qui bordaient les chemins de grande communication, ou qui étaient dans des lieux très-fréquentés, en a tiré cette conséquence, qu’ils avaient dû être élevés afin de préserver les vivants de la peur des revenants et des esprits des ténèbres ; de les garantir, comme il le dit, de ce timoré nocturno, de ce negolio perambulanle in tenebris dont parle le Psalmiste. Sans contester positivement cette opinion, nous croyons que M. Le Cointre est beaucoup plus dans le vrai lorsqu il ajoute que les fanaux conviaient les passants à prier pour les morts. Nous croyons aussi que les fanaux ont pu être destinés à servir de guides aux voyageurs; la tradition l’affirme en effet en plusieurs endroits, et Mabillon, lui-même, dit que les fanaux servaient à éclairer la route des per-
(*) De Miraculis, lib. U, in Bibliotheca patrum, t. XXII, p. 1121.
— STYLE OGIVAL
sonnes qui se rendaient la nuit aux églises (*). Les citations que nous avons rapportées dans notre notice sur la Tour de Boston, démontrent d’ailleurs que plus d’une fois les monuments religieux ont été utilisés en vue d’un résultat analogue.
Les lanternes de cimetières ont généralement la forme d’une petite tourelle cylindrique, carrée ou polygonale, exhaussée sur un soubassement, et coiffée d’un amortissement conique; mais il en est également quelques-unes qui, beaucoup plus vastes, forment de véritables chapelles, où avait probablement lieu l’exposition des corps, et dans lesquelles pouvaient facilement se célébrer toutes les cérémonies funéraires. Cette collection renferme le monument le plus important de cette espèce, l’Octogone de Montmorillon. Celui qui fait l’objet de cette notice peut être considéré comme un type intermédiaire entre ce dernier et les simples colonnes creuses ; il est connu sous le nom de Chapelle Sainte-Catherine.
Ce petit édifice est situé dans l’ancien cimetière des religieuses de Fontevrault, aujourd’hui transformé en promenade. 11 sert maintenant d’habitation particulière, destination qui en a fait diviser l’intérieur en deux étages ; mais comme la décoration en a été conservée intacte, il a été facile de le reproduire dans son état ancien. La planche qui contient le plan par terre, celui de la voûte, l’élévation extérieure et la coupe, est beaucoup trop aisée à comprendre pour qu’il soit nécessaire de donner une description du monument, sur la curieuse voûte duquel nous nous contenterons d’attirer l’attention de nos lecteurs.
M. l’abbé Martin a découvert un document qui constate que la chapelle Sainte-Catherine est du commencement du XIIIe siècle; c’est une charte datée de 1225, de Berthe, dixième abbesse de Fontevrault, élue en 1217, par laquelle elle confirme une fondation que la duchesse de Bourbon fit en faveur de cette chapelle, qu’elle avait fait bâtir. En voici l’extrait : « Bcrtha Dei gratia Fontis Ebraudi ahbatissa omnibus présentes litteras « inspectons salutem in Domino. Noventes quod venerabilis Ala quondam ducissa Borbonii post vero multo « tempore religiosa monialis et benefaclrix nos Ira 7 dédit nostro consilio et assensu inpuram et perpetuam elee- « mosynam capellam quant adstrui fecit de suo proprio in medio cimeterii nostri, in honore Bealœ Catha- « rinœ XLIX solidos quatuor denarios minores singulis annis percipiendos... Dédit iterum octo solidos dictæ « capellœ... in festos sancti Michealis percipiendos... et duos solidos apud Fonteneirecipiendos... et XXX sectaria « frumenti... ad luminare prœfatæ capellœ f aciendum ... in eodem feslo similiter recipienda. Ut autem hœc do- « natio firmaet slabilis in perpetuum perseverel ad petitionem supra dictæ Alœ, présentes litteras sigilli nostri « munimine fecimus roborari. Actum anno graliœ MCCXXV. » ( Gallia christ ., t. 2, Instrumenta, col. 363.)
(*) Annales sancti Bénédictin t. VI.
— BIBLIOGRAPHIE
1° De Caumont. Couis d’antiquités monumentales, vp partie. Caen, 1841, in-8°, pl.
2° Le Cointre du Pont.
3" De la Villegille. Notice sur les fanaux de cimetière, dans le vie vol. du Bulletin monumental.
4° Godard, Faultrier et Hawke. L’Anjou et ses monuments. Angers, 1840, 2 vol. in-8°.
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