‹ Monuments anciens et modernesChapitre 52 sur 58 · CHAPELLE FUNÉRAIRE, A MONTMORILLON · texte numérisé non relu

CHAPELLE FUNÉRAIRE, A MONTMORILLON

C’est â une erreur de Montfaucon que le monument connu sous le nom d 'Octogone de Montmorillon doit la grande célébrité qu’il possède encore de nos jours. Si en effet le savant bénédictin avait su que cet édifice n était qu une construction du moyen âge, remarquable seulement par sa disposition et son usage, il n’y eût donné que fort peu d attention, et ne 1 aurait point sans doute signalé 5 mais il crut y voir un temple de druides, et, fier de cette prétendue découverte, qui, évidemment, eût été infiniment intéressante, si elle avait pu être vraie, il se hâta de la faire connaître au monde savant, en faisant graver des dessins de l’Octogone pour son grand ouvrage de 1 Antiquité expliquée , et en y joignant des commentaires à l’appui de son étrange assertion.

Il serait parfaitement oiseux de réfuter ici l’opinion de Montfaucon, que personne ne pense plus à soutenir. Les études archéologiques sont beaucoup trop avancées pour permettre le doute sur l’àge de l’Octogone de Montmorillon, et l’on sait d’ailleurs aujourd’hui que les druides n’élevèrent vraisemblablement jamais d’autres constructions que ces agglomérations informes de blocs de pierre qu’on appelle dolmens , cromlechs , etc. Mais au commencement du XVIIIe siècle, les affirmations de l’auteur des Monuments de la monarchie française avaient trop de poids, pour qu’on s’imaginât d’en discuter la valeur; elles furent donc généralement adoptées comme des vérités incontestables ; et on les retrouve plus ou moins développées dans Y Histoire de la religion des Gaulois de D. Martin , dans Y Histoire du Poitou de Thibaudeau, etc.

Ce qui est plus singulier, c’est qu’au commencement du XIXe siècle on ajoutait encore foi à l’extravagante supposition de Montfaucon, comme le témoigne assez le nom de Temple des druides qu’on appliquait alors avec le plus grand sérieux à l’Octogone. Millin, le premier, combattit cette opinion, et déclara que le temple supposé gaulois n 'était autre chose qu’une église chrétienne du Xe ou XIe siècle , et bientôt après Alexandre Lenoir, secondant sur la présence des ogives qu’on remarque dans le monument, lui assigna sa véritable date, le XIIe siècle. Depuis lors l’opinion de Montfaucon a été abandonnée, et aujourd’hui que l’édifice a été fréquemment étudié par des archéologues instruits, tout le monde est d’accord sur l’âge de son érection et sur sa destination chrétienne.

Ce qui avait surtout frappé Montfaucon, et ce qui a surtout exercé 1 imagination de ceux qui sont venus après lui, du moins jusqu’à nos jours, où on n’en a plus exagéré la valeur, ce sont les statues singulières qu’on observe à la porte de l’Octogone. Ces statues, exécutées en haut-relief, sont adossées à quatre petits piliers de lm,13 de hauteur, qui divisent une baie rectangulaire pratiquée au-dessus de la porte (Voy. PI. III). Elles sont au nombre de treize ; mais du temps de Montfaucon et de D. Martin, huit seulement étaient visibles ; les autres étaient engagées dans une maçonnerie qui bouchait les vides existant entre les piliers, et que Dreux- Duradier a fait enlever vers le milieu du dernier siècle.

Il n’entrait pas dans le plan de notre monographie de reproduire les figures beaucoup trop célèbres de Montmorillon ; il n’entre pas davantage dans le plan de cette notice d’essayer d’en élucider la véritable signification par une dissertation spéciale. Le temps d’ailleurs, nous l’avouons, nous a manqué pour les étudier convenablement sur les lieux mêmes, celui dont nous avons pu disposer ayant dû être avant tout consacré à relever le monument. Nous laisserons donc aux iconographes la tâche de déterminer définitivement le sens véritable de ces statues, sur lesquelles on n’a pas encore, à notre connaissance, dit le dernier mot, et nous nous bornerons à en donner une description aussi courte que possible.

Deux figures sont sculptées sur le premier pilier, en commençant par la gauche du spectateur , l’une sur la face extérieure, et l’autre sur la face intérieure ; la première est celle d’une femme nue, aux cheveux épars , et aux jambes de laquelle s’enroulent deux serpents quelle saisit dans ses mains, et qui lui mordent les mamelles ; la seconde ne diffère de l’autre que par cette circonstance que, au lieu de serpents, ce sont des crapauds qui sont suspendus à ses seins, qu'ils paraissent teter. Le seçoud pilier a des figures sur ses quatre faces; sur la face extérieure est la statue d’un homme barbu, dont la tète et les pieds sont nus ; il porte une tunique recouverte d’un manteau. Les figures latérales offrent la plus grande analogie avec cette dernière; celle de gauche porte un livre, et celle de droite un phylactère, sur lequel on peut distinguer les lettres RO. La figure de la face postérieure est celle d’un ange aux ailes déployées ; il ne porte aucun attribut particulier, mais il est à remarquer qu’il n’est point nimbé ; il faut en conclure que, de l’absence du nimbe qu’on observe aussi chez les autres figures, on ne peut tirer cette conséquence, qu’elles ne sont point en réalité des saints , ou plutôt des prophètes, ainsi qu’elles en ont l’apparence.

Sur le troisième pilier se trouvent cinq figures : celle de la face extérieure est un jeune homme sans barbe,

— STYLE OGIVAL

peut-être saint Jean, comme on l’a dit : il porte des tablettes ; ses pieds sont chaussés. A la face postérieure est un groupe de deux femmes, s’appuyant mutuellement une main sur l’épaule. La plus âgée de ces femmes a la tète couverte d’un voile, la plus jeune l'a nue ; toutes deux, de même que celles qui sont accolées aux faces du pilier, offrent des costumes semblables à ceux des deux figures du quatrième pilier. Ce costume consiste en un justaucorps très-étroit, dessinant les formes, et descendant fort bas. Les manches sont étroites chez trois des statues, et larges chez la quatrième. Toutes ont une ceinture ou cordelière flottante à la naissance du jupon, qui forme une foule de petits plis serrés ; toutes portent également leurs cheveux tressés en longues nattes qui, chez l’une, descendent presque jusqu’à terre. 11 est hors de doute que ce costume, fort riche, fort élégant et parfaitement connu, est celui des femmes de condition du XIIe siècle, ainsi que celui qu’on prêtait alors aux saintes. I! en est de nombreux exemples, dont un des plus connus est celui de la prétendue Clotilde, provenant de la cathédrale de Corbeil (*). Comme rien n’est mieux établi que la date de ces statues, nous ne croyons pas avoir à insister pour prouver que les statues de Montmorillon sont contemporaines du monument, ce qu’on a été fort longtemps à admettre, et ce qu’a nié encore en î 840 M. de Chergé, dans une notice d’ailleurs exacte sur ce monument.

Il est vraiment récréatif de lire les dissertations dans lesquelles ont louvoyé les anciens auteurs qui ont entrepris d’expliquer le sens des sculptures de Montmorillon. Il y reluit une foule d’hypothèses du pédantisme le plus pur, de l’excentricité la plus drôle. Dans ces modestes images, dont l’auteur ne prévoyait certes pas la célébrité future, Montfaucon voit des divinités celtiques; D. Martin y découvre un symbole de la lune, et discourt savamment sur le chiffre mystique de ces six statues, qui sont au nombre de onze; Siauve met en lumière que l’ensemble des groupes représente un mariage; il y constate la présence des époux , des témoins, du tabellion, nous allions dire de l’adjoint au maire. M illin seul fut à peu près dans le vrai, car il affirma, mais non sans quelque timidité, qu’il n’y avait là que des saints et des saintes.

Il est évident en effet que les statues de l'Octogone, de même que toutes celles qu’on retrouve dans les églises de la même époque, sont hiératiques et symboliques. Le sens de la plupart est difficile à préciser, mais il en est trois au moins qu’un seul coup d’œil suffit pour juger : l’ange et les femmes nues; ces dernières sont très-certainement une image du châtiment qui attend certains vices. Quels sont réellement ces vices? On a cru longtemps que c’était la Luxure; mais un document découvert récemment par M. Godard Fautrier, croyons-nous, établit qu’il s’agit ici, non des femmes impudiques, mais bien des mauvaises mères.

Le monument de Montmorillon n’est autre chose qu’une chapelle funéraire élevée dans le cimetière d'un établissement de charité, qualifié de Maison-Dieu, destiné aux malades et aux pauvres, et fondé vers le commencement du XIIe siècle par Robert du Puy, à son retour de Jérusalem, où il était allé, soit comme guerrier, soit comme pèlerin. Cet hôpital, un des plus riches de l’Aquitaine, fut ravagé en 1562 par les protestants, et, après d’interminables procès, adjugé aux moines Augustins eu 1613. Administré par des laïques pendant la révolution, il fut vendu à l’administration diocésaine en 1806, et fut transformé en séminaire, usage auquel il est encore consacré aujourd’hui.

Lachapelle sépulcrale de Montmorillon présente, en plan, un octogone régulier de 5ra,96 de côté, dont les murs ont lm,50 d’épaisseur au niveau du sol. A cet octogone est accolé, vers l’est, un avant-corps rectangulaire de 4™, 93 de saillie, sur une largeur de 6m,40. L’édifice est divisé en deux étages (Voir la coupe). L’étage inférieur est en partie au-dessous du sol (**); il est circulaire en plan, et son diamètre est de 1 lm,48. La voûte,

(*) Cette statue apocryphe de Clotilde, et d’autres tout aussi authentiques de Clovis et de Childebert, figurant en tête de toutes les collections de costumes français, ont été acceptées avec candeur par les peintres et les sculpteurs, comme types de figures mérovingiennes; oo leur a même fait les honneurs du musée de Versailles, et, ce qui est pis, de Saint-Denis! Disons-le, c’est une chose déplorable que de trouver dans des monuments publics la consécration d’une magnifique méprise, à peine excusable lorsqu’elle a été faite pour la première fois, c’est-à-dire du temps de l’Empire. Il serait temps vraiment que les artistes et les administrateurs des Musées se montrassent un peu plus forts en archéologie que les costumiers de théâtre. Les statues de Corbeil datent aussi évidemment que possible du XIIe et non du VIe siècle; il est donc aussi absurde de donner leurs vêtements à des personnages mérovingiens, que d’affubler un saint Louis d’une redingote; il ne l’est pas moins, d’ailleurs, de les accepter comme des types conventionnels, sinon exacts , du moins respectables par leur antiquité, de princes et princesses de la première race, car on sait pertinemment aujourd’hui que ces sortes de statues sont uniquement religieuses et non pas historiques; qu’elles représentent des rois et des reines de la Bible , et non pas des rois et des reines de notre histoire. Nous raillons avec raison le grotesque inouï du costume de ces chevaliers-fro/<6a(fowrs tels qu’on en inventait il y a une trentaine d’années; tâchons que nos oeuvres ne servent pas à leur tour au divertissement de ceux qui nous suivront dans la carrière.

(**) Le sol actuel est plus élevé du côté du nord que du côté du midi ; de ce dernier côté on voit que l’édifice avait une sorte de soubassement uni d’au moins 0,n,85 de hauteur.

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