‹ Monuments anciens et modernesChapitre 8 sur 58 · STYLE ARABE · texte numérisé non relu

STYLE ARABE

gance, la richesse des portiques, sinon ces palais de fées qui n’existent que dans l’imagination des poètes. Au centre de ces bâtiments fantastiques se trouve une fontaine extrêmement intéressante , dont la vasque inférieure repose sur douze lions d’un style d’autant plus remarquable et curieux, quant à l’art, que l’on sait que les représentations animales sont interdites par le Koran, et que par conséquent les artistes orientaux devaient être d’une grande inhabileté dans l’exécution d’œuvres de ce genre ; aussi remarque-t-on dans ce monument une imperfection de dessin qui, jointe à un faire large et exercé, produit le contraste le plus singulier avec la svelte et élégante architecture des portiques qui l’environnent. Il est probable que l’intention d’imiter par cette fontaine la piscine de Salomon a motivé ou autorisé une dérogation aussi formelle aux ordres de Mahomet. Nous pourrions encore entrer dans un grand nombre de considérations sur la fontaine des Lions et sur les constructions qui l’entourent, mais le cadre dans lequel nous devons nous renfermer nous oblige à dire maintenant quelques mots des autres parties de l’Alhambra. Au nord de la cour dont nous venons de parler est une salle splendide, dite des Deux- Sœurs, à laquelle est annexée une autre petite pièce d'une disposition charmante, nommée cabinet des Infantes, et qui a dû être une chambre de repos, comme celles qu’on retrouve encore aujourd’hui dans de pareilles conditions, dans les palais de l’Afrique septentrionale; à l’est se trouve la salle de justice où les rois tenaient le divan; et au sud, à côté de celles renfermant les tombeaux royaux, existe la salle des Abencérages, ainsi nommée à cause du massacre de cette vaillante tribu, l’une des hontes du féroce Boabdil, que la tradition dit avoir été consommée sous ses voûtes resplendissantes.

L’Alhambra est entièrement bâti de briques, dont la couleur rouge lui a valu le nom qu’il porte aujourd’hui ( Medinat Alhamra, signifiant la ville rouge). Sa décoration est d’une richesse que rien n’égale et que la plume ne saurait décrire d'une manière satisfaisante; l’or, l’argent, le cinabre, et surtout l’outremer, dessinant des ornements, traçant des inscriptions, mêlés à des faïences colorées, couvrent partout la surface des murs et des voûtes, dont le revêtement en bois de cèdre imite, mais d’une manière plus régulière, ces stalactites fantasques appendues au ciel d’un grand nombre de grottes et qui brillent de toutes les couleurs du prisme ; les pavements de marbre des cours, les riches et capricieuses mosaïques qui couvraient le sol des salles, la toiture en tuiles peintes et vernissées, ajoutaient encore à la richesse de l’édifice. 11 semble que chaque pièce ait été faite à l’imitation des tentes tapissées des riches étoffes de l’Orient, qui furent les premières habitations des fiers conquérants de l’Espagne; le galbe frangé ou festonné des arcades, la forme conique des voûtes et la largeur considérable des portes de communication semblent en effet motiver cette opinion.

— BIBLIOGRAPHIE

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6° Le même. Choix d’ornements moresques tirés de l’Alhambra. In-fol.; Paris, 1837.

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CHAPELLE PALATINE, A PALERME

A l’époque où les Normands s’emparèrent de la Sicile et où ils y établirent leur puissance, ce pays renfermait une population appartenant à des civilisations différentes de croyances et de mœurs. En effet , soumis , dès le commencement du moyen âge, aux monarques de l’empire d’Orient, il fut ensuite envahi et occupé, vers le milieu du IXe siècle , par des armées arabes , parties des rivages de l’Afrique ; et , dès ce moment , vainqueurs et vaincus, en occupaient le même sol. Toutefois, nous devons ajouter que, si les enfants de l’Islam conquirent la Sicile par les armes, ils y importèrent, dès leur établissement fixe, une civilisation, des mœurs et des arts qui en avaient fait, à cette époque, l’un des peuples les plus éclairés et les plus savants du monde. On comprend que le contact de ces nations dut bientôt donner naissance à un mélange de coutumes, de lois et d’usages qui produisit , comme conséquence , un art particulier où vinrent se combiner les divers éléments de ces civilisations , éléments auxquels il faut joindre aussi l’influence que dut exercer la vue des vieux monuments grecs existant encore sur le sol de cet antique pays. Tel était donc l’état de la Sicile, et particulièrement celui de son art, au moment où les Normands y arrivèrent. Les Arabes y avaient imprimé, par le séjour des familles qui étaient venues s’y établir , tout un système qui avait singulièrement modifié les idées antérieures , et qui avait nécessairement produit un art nouveau dans lequel s’étaient fondues et les idées des vainqueurs et l’influence des monuments antiques et jusqu’aux pratiques mêmes de l’art chrétien d’Orient et d’Occident.

La victoire des Normands eut pour résultat immédiat leur occupation de la Sicile. Or, ceux-ci trouvèrent , en ce pays, ce genre de civilisation dont la plus grande partie des éléments avait été empruntée au génie oriental, génie qui contre-balançait alors, par l’éclat qu’il jetait sur le monde de la science et des arts, la célèbre ville de Constantinople. Cet état de la Sicile eut une grande influence sur les chefs normands : ils eurent même le bon esprit d’apprécier toute la supériorité intellectuelle des vaincus; et, dès lors, gouvernement, lois, coutumes et art furent empreints de ce cachet de l’Orient, modifié, toutefois, par les besoins et les exigences des nations en contact. Ces quelques mots suffisent pour faire sentir tout ce que la sagacité de certains chefs sut tirer de cette situation ; et l’on comprend alors que quelques-uns d’entre eux, dont l’intelligence fut développée par des savants arabes, purent, au jour de leur avènement au trône, introduire, dans la direction des affaires de l’État, dans les mœurs , dans l’industrie et jusque dans les sciences et les arts , une teinte et un reflet assez prononcés de ce caractère oriental. Tels se présentent, en effet, dans l’histoire, certains princes, de race normande, qui gouvernèrent la Sicile à cette époque. Mais, l’un d’eux surtout, le roi Roger, semble, par ses actes, lui avoir plus particulièrement donné ce cachet caractéristique; aussi, lorsque l’historien étudie attentivement cette grande figure, est-il embarrassé de savoir s’il ne doit point y voir plutôt un émir administrant ce pays , qu’un prince chrétien réunissant sous son sceptre les éléments hétérogènes de diverses nations. On conçoit donc que ce chef, ainsi que plusieurs de ses successeurs, qui avaient, en Sicile, puisé une initiation nouvelle, celle de l’intelligence, au contact de cette civilisation mahométane, aient, en suivant une pente toute naturelle, arabisé, si l’on peut s’exprimer ainsi, une grande partie des choses qui se firent pendant leur règne, et l'on s’explique alors la tendance, ou la propension de ces princes à accorder surtout aux Arabes certains postes éminents dans l’administration de l’État. L’infériorité intellectuelle des vainqueurs s’effacait ici devant la science des vaincus : ainsi, les actes, quoique chrétiens dans le fond, revêtaient souvent, par leur teneur, des formes qui les rapprochaient de ceux de l’islamisme; les pratiques administratives étaient empreintes des leçons de ces nouveaux maîtres; le commerce et l’industrie semblaient exercés à l’imitation de ceux de l’Orient, et ce goût des princes normands alla même si loin, en cette matière, que des inscriptions, exclusivement arabes, décorèrent quelquefois les édifices, les tissus et les monnaies exécutés sous leur règne.

Par cette rapide esquisse , il nous semble impossible de nier qu’épris à ce point du génie oriental , Roger et quelques-uns de ses successeurs n’y puisèrent point certaines idées d’art et plusieurs des questions qui s’y rat tachent. Des motifs impérieux , d’ailleurs, les y portaient tout naturellement : l’aide , le concours et les lumières des architectes mahométans, auxquels on joignit la participation des artistes chrétiens, suivant les exigences soit du culte catholique, en matière d’édifices religieux, soit de goûts particuliers, lorsqu’il s’agissait de la disposition ou de la décoration des palais, des châteaux et des grands édifices d’utilité publique. En effet, les monuments qui datent de cette époque présentent un ensemble unique et des plus intéressants, par la combinaison des divers éléments d’art qui furent employés à leur composition. Or, cet art siculo -normand offre à l’archéologue des œuvres complexes qui ne sont, en fin de compte, que la résultante de plusieurs arts en contact, qu’une main ou une volonté sut fondre et combiner en un tout, formant la synthèse caractéristique de cette période de l’histoire ; mais, on y reconnaît que le séjour des Grecs en Sicile et les relations des princes normands avec la cour de Cous-

tantinople modifièrent cette influence orientale, et l’on en acquiert, comme nous l'avons fait pressentir, la preuve dans le plan et les dispositions des monuments religieux, comme aussi dans l’emploi général des mosaïques, auxquelles vint se combiner encore l’art particulier des derniers vainqueurs, c’est-à-dire, les divers éléments propres à l’ornementation du style roman de la Normandie.

Pendant son règne, Roger fit tous ses efforts pour établir dans son royaume une administration équitable ; et, comme le remarque un historien, bien que son oeuvre fût interrompue par de longs temps de troubles, et qu’il ne pût toujours se soustraire à l’influence de l’esprit grossier de son siècle , il faut observer qu’il eut constamment à cœur d’assurer, par des lois sages, par des institutions utiles et des encouragements donnés aux arts, le bonheur et la prospérité de ses peuples. Les différentes nations qui occupaient le sol de la Sicile se gouvernaient par leurs propres lois; on y parlait quatre langues : le grec, le latin, l’arabe et le normand. Les lois et les contrats étaient rédigés ou écrits en trois idiomes ; enfin, dans les grandes cérémonies, la forme des vêtements ainsi que les usages du palais furent presque toujours copiés sur ceux de la cour de Constantinople; car c’était là qu’on allait chercher alors le modèle de l’élégance et du goût (*).

Affermi sur son trône, Roger, qu’animait un sentiment particulier pour les arts et le luxe , s’éprit aussi d’une noble passion pour l’architecture; et bientôt Païenne et d’autres cités virent s’élever des édifices qui attestent à la fois et du goût et des sentiments de ce prince. Mais il voulut, à ce qu’il semble, signaler particulièrement son règne par une œuvre splendide qui recommandât non-seulement son nom à la postérité, mais qui constatât aussi l’état des arts de son siècle. La construction dont il s’agit ici, constituait plutôt un édifice privé qu’un monument public ; car c’était une chapelle que le prince normand se proposait de faire ériger pour son usage particulier et pour celui des personnes qui l’entouraient. Roger se trouvait alors en relation avec Constantinople, qui était la ville d’art par excellence : il lui emprunta probablement des artistes qu’il adjoignit aux architectes arabes, et cette collaboration produisit l’œuvre dont nous allons esquisser maintenant une rapide analyse.

Ce fut dans le château de Païenne, bâti, dit-on, par les émirs, château devenu, depuis la défaite des Arabes, soit par appropriation ou par agrandissement, la résidence des chefs normands, que Roger voulut faire construire cet édifice; et, selon une coutume de l’époque, qui consistait à placer les lieux d’habitation dans la partie supérieure des donjons, le ou les architectes le construisirent au troisième étage de l’une des tours. Cette chapelle fut disposée sur l’une des faces du château-palais.

Les historiens ne sont pas d’accord sur la date de cette érection. Quelques-uns la fixent à l’an 1 129 ; tandis qu’un diplôme, rapporté par Fazello, Pirri et le Tabularium , porterait à croire qu’elle n’eut lieu que plus tard, en 1 132, et pendant la deuxième année du règne de Roger. Ce document, qui se trouve dans les archives de la chapelle, fait connaître, entre autres choses, que le prince dédia cet édifice à saint Pierre, prince des Apôtres; qu’il y établit , pour la desservir , un chapitre de chanoines , et qu’il lui donna aussi la juridiction sur 1 église de Saint-André, située hors des murs de la ville. Toutefois, un archéologue sicilien dont on doit toujours consulter les ouvrages lorsqu’il s’agit des antiquités de la Sicile, M. le duc de Serra di Falco, dit qu’en l’année 1 1 32, l'état de construction de cet édifice était déjà tel, que Pierre, archevêque de Païenne, l’érigeait en église paroissiale (**). La consécration de la chapelle paraît n’avoir eu lieu que le 28 avril 1 140, date qui est donnée par la teneur d’un diplôme et par celle d’une autre pièce, signée par tous les prêtres grecs et latins qui assistaient à cette cérémonie (***) ; on y voit comment furent instituées les huit premières prébendes ; quelle fut la dotation des chanoines, etc.; enfin, le roi termine en imposant des peines très-sévères contre tous ceux qui violeraient ses ordres.

Roger, qui était un prince fort instruit pour son siècle et un grand ami des sciences et des arts, semble avoir consacré à l’exécution de cette chapelle des sommes considérables et y avoir aussi donné des soins tout particuliers.

Pris à un certain point de vue, cet édifice accuse, quant à son époque, un art nouveau et tout à fait différent de celui que pratiquaient les artistes du nord de l’Europe, qui en étaient encore à l’arcade semi-circulaire. Ce lait est attesté, d’ailleurs, par l’adoption générale du style roman et par les constructions mêmes que les Normands firent élever , soit en France, en Italie, et en Sicile, antérieurement à cette date. Mais, à partir

(*) Gau. y Knigiit. The Normans in Sicilij.

(’*) Si de malheureuses restaurations n’eussent pas détruit ies inscriptions qui existaient, dit-on, sur les premier et dernier compartiments de son espèce de plaiond, on y verrait très-certainement le nom du fondateur de cet édifice, ainsi que l’indication des années dans lesquelles il fut commencé et fini.

1 ) Ce titre, comme le remarque très-bien M. Dusommerard, prouve que les rois normands, tout légats apostoliques qu’ils

étaient, moins absolus que leurs mandataires, s’attachèrent à marier les deux rites comme ils unirent les deux arts.

— CHAPELLE PALATINE, A PALEPME. —

du règne de Roger, l’architecture entre, en ce dernier pays, dans une voie nouvelle; et l’introduction d’un élément caractéristique, que les artistes, chrétiens ou musulmans, combinèrent dans leurs œuvres architectoniques, donna aux édifices un cachet de légèreté d’où sortit , plus tard , tout un style hardi , bien autrement savant que la modeste substitution de l’arc aigu de notre chapelle au lourd plein-cintre roman de l’art occidental. Au reste, tout dénote, dans le monument de Roger, l’origine incontestable de certains éléments constitutifs, éléments dont les prototypes étaient employés dans l’Orient, en Afrique et au Kaire, d’où vinrent naguère les Arabes qui avaient envahi la Sicile.

Rien que, sous le rapport de sa construction proprement dite, cette chapelle fût terminée sous le règne de son fondateur, néanmoins l’achèvement de sa décoration intérieure ne put avoir lieu, ainsi que l’attestent des inscriptions et des documents écrits, que sous l’administration de Guillaume Ier. Nous voulons parler ici de l’application, sur les parois , de ces brillantes mosaïques , alors en usage dans l’intérieur des monuments religieux , et dont on fit, à la chapelle palatine, un emploi tel que leur ensemble peut nous donner une idée exacte de la magnificence de ce système de décoration polychrome spécialement employé pendant toute une partie du moyen âge. Cette exécution, qui occupe une très-grande place parmi les travaux de l’édifice , a dù probablement réclamer le concours de mosaïstes constantinopolitains , si habiles en ce genre , auxquels on adjoignit sans doute la coopération d’artistes secondaires, mais versés dans la pratique, qu’on trouva soit en Sicile ou en Italie.

Or, ainsi constitué , le monument présente un de ces rares exemples de mélange d’art et de style qu’on chercherait vainement ailleurs que dans cette partie de l’Europe , exemple dans lequel chaque élément rappelle expressément et son origine et sa civilisation particulières.

Ces préliminaires établis, nous allons maintenant, à l'aide des dessins que nous en avons publiés, commencer la description de cet édifice, l’un des plus curieux monuments des arts, vers le milieu du XIIe siècle.

On y parvient en franchissant un escalier de construction moderne. Une porte élégante, décorée de mosaïques et pourvue de vantaux de bronze, en ouvre l'accès, du côté du nord ; deux autres portes, situées à l’occident, lui servent d’issues secondaires.

Il nous semble impossible de rendre, avec des mots et des phrases, l’impression qu’on éprouve en pénétrant dans ce sanctuaire, où tant de choses ont été, pour ainsi dire, réunies afin d’agir plus fortement sur l’àme du chrétien, ou de mieux étonner la pensée du visiteur. Tout ce que l’art religieux du XIIe siècle put inventer, se trouve ici marié aux capricieux produits des artistes arabes, traduit, soit en mosaïques brillantes, en peintures, en marbres précieux, en dorures, en pendentifs aériens, et combiné à ce système d’architecture étrange qui participe, à la fois, et de l’Orient et de l’Occident, pour former un ensemble extraordinaire, qu’augmente encore d’un aspect mystérieux le faible jour qu’y laisse pénétrer le petit nombre des baies!

Le plan de la chapelle palatine présente la figure d’un rectangle allongé, sur lequel s’inscrivent trois nefs parallèles, une grande et deux petites, et terminé, à son extrémité orientale, par trois appendices inégaux, de forme semi- circulaire, décrivant l’apside principale et les apsides secondaires. Ce plan, qui rappelle celui de certaines basiliques, élevées à Rome aux premiers siècles du christianisme, nous montre une nouvelle preuve de la persistance, chez les architectes méridionaux, à conserver traditionnellement, pendant le moyen âge, une disposition consacrée, ainsi qu’on peut plus particulièrement le voir dans un grand nombre de monuments érigés, à cette époque, sur cette partie de l’Europe.

Comme tous les édifices religieux du catholicisme, l’intérieur de cette chapelle est divisé en deux parties, qui furent spécialement affectées , l’une , au culte , c’est-à-dire, à la célébration des cérémonies , et l’autre, aux assis tants. Dans la partie antérieure ou occidentale se trouvaient les nefs, au centre desquelles brillait le siège royal de Roger ; la partie postérieure comprenait le sanctuaire et le chœur, lieux réservés aux membres de la hiérarchie sacerdotale.

Les dispositions particulières que présente cet intérieur méritent ici et un examen et une description assez étendus. — La partie antérieure se compose de trois nefs formées par deux files d’arcades , d’ouvertures inégales, placées sur des fûts de colonnes antiques, en marbre, en granit et en porphyre ; ces colonnes diffèrent entre elles par la matière et les proportions, et sont autant de débris enlevés aux monuments romains de l’ancienne Panorme. Toutefois, les chapiteaux qui les surmontent, dont la facture ou le travail accuse une exécution arabe ou normande, offrent, presque tous, de défectueuses imitations antiques. Ils ont été dorés. — Des murs verticaux, à parois lisses, dans lesquels on a ouvert d’étroites fenêtres, surmontent ces arcades, et servent de support et d appui à la partie supérieure qui couvre longitudinalement le milieu de l’édifice.

Cinq marches, disposées à l’extrémité postérieure de la nef centrale, introduisent dans le chœur. Cette partie

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT

décrit , en plan, la figure d’un rectangle allongé; elle est surmontée d’une coupole, de forme justinienne, dont l’origine et l’emploi, dans cette chapelle, tiennent évidemment aux motifs que nous avons fait connaître : les relations des princes normands avec la cour de Constantinople, et la participation probable d’artistes grecs. Quatre grandes arcades, dont l’une donne accès dans le sanctuaire, tandis que les autres communiquent avec la nef et les croisillons du transsept, supportent cette coupole. La forme de rectangle allongé qu’on donna à la partie inférieure, sur laquelle elle s’élève, détermina, tout naturellement, la figure un peu elliptique de celle-ci ; mais de petits arcs concentriques , disposés en retraite, furent construits aux angles de la jonction, afin d’établir et de ménager le rachat de la partie circulaire sur un plan carré. Des baies, ouvertes ou aveugles, sont distribuées sur deux zones, et rompent, par leur agencement, la monotonie des surfaces lisses de cette coupole.

Plus loin, et en avançant encore un peu à l’orient, s’ouvrent trois hémicycles, de grandeur et de profondeur différentes. Ce sont : au centre, l’apside principale ou le sanctuaire ; puis, à droite et à gauche, mais sur un plan moins avancé, les apsides secondaires. Cette disposition, qui a une grande analogie avec celle de plusieurs basiliques latines, offre cependant ici une particularité qui donne à cette partie de l'édifice un certain cachet de nouveauté : nous voulons parler des colonnes qu’on établit aux angles des renfoncements ; disposition dont on retrouve d’autres exemples dans quelques monuments contemporains, aux châteaux, dits de la Ziza et de la Cuba , à la cathédrale de Messine et ailleurs.

Toutes les ouvertures de la chapelle palatine, arcades et fenêtres, à la seule exception des portes, qui sont rectangulaires, présentent ici une singularité de forme, bien digne de remarque pour cette époque. Il s’agit de l’emploi d’une certaine figure d’arc aigu ou brisé, qu’on a, fort improprement, nommée ogive. Mais le genre d’arcade que produit cette figure, reçut encore, des architectes de cet édifice, une autre innovation ; elle consiste en un surhaussement qui augmente, dans la constitution de l’arcade, la base même de l’arc, afin de lui donner une plus grande légèreté. — Les baies sont, au contraire, très-lourdes, assez larges et peu élevées ; ce qui porterait à croire, comme le remarque fort bien M. Gally Knight, que, dans les contrées méridionales, où les rayons du soleil sont si brûlants, les constructeurs durent leur donner le moins d’accès possible dans les édifices, et que c’est surtout dans les monuments religieux, à la majesté desquels le demi-jour est d’ailleurs si favorable , qu’on a intérêt de leur interdire de pénétrer en trop grand nombre.

Après avoir fait connaître les dispositions générales ainsi que les formes différentes qui furent employées à la construction proprement dite de la chapelle palatine, mais avant de passer à l’énumération des divers travaux d’art qui lui servent de décoration, il nous reste à signaler à nos lecteurs un dernier membre d’architecture, dont la présence est certainement une particularité fort rare dans les églises de la chrétienté, et dont on ne retrouve d’application analogue nulle part ailleurs qu’en Sicile. Nous voulons parler de ce système de construction qui couvre ici la nef centrale , et qui n’est pas une des moins grandes singularités de l’édifice. Or, ce système, dont la nature tient , selon nous , beaucoup plus peut-être à la partie décorative des monuments qu’à l’art même de la construction, présente un aspect étrange et capricieux, offrant à la pensée quelque chose de magique qui rappelle, à sa vue, le souvenir des féeries de l’Orient. En effet, son emploi, qu’on ne peut évidemment attribuer qu’à l’influence et à la coopération d’artistes orientaux, signale tout un art dont les prototypes ont été reconnus dans des constructions généralement attribuées aux Arabes qui envahirent la Sicile bien avant la conquête normande, et, antérieurement à cette époque, dans les monuments de ce peuple, soit au Kaire ou ailleurs; et il nous semble d’autant plus raisonnable de rapporter aux artistes orientaux et l’origine et l’emploi de ce nouvel élément architectonique, qu’on le voit d’abord mis en usage par eux , et qu’eux seuls , aussi , continuèrent à s’en servir comme système de décoration dans la constitution de leurs édifices. Or ce système de- Mnt, dans la suite, un des principaux traits distinctifs de l’architecture mahométane (*). Toutefois, et malgré son originalité caractéristique , nous ne pouvons méconnaître , dans ce système de construction , tout un emprunt flagrant fait , encore ici , par les Arabes , à Tart dit improprement byzantin ; emprunt modifié , il est vrai, par les combinaisons qu’ils surent lui donner, mais qui n’en repose pas moins , dans son essence originelle , sur un élément d'art chrétien, le pendentif.

L espèce de plafond ou de voûte couvrant la nef centrale de cette chapelle se compose de deux parties distinctes : celle qui, verticalement, occupe les deux côtés, et vient, par son emploi, servir de transition entre les murs latéraux et le plafond proprement dit, et celle qui constitue, horizontalement, le plafond lui- même. Lu ce qui concerne la première partie, on doit surtout y reconnaître , comme nous venons de l'indiquer, cet

> ! v°yez> dans la division des Monuments ababes de notre ouvrage, les Mosquées du Kaire, V Alhambra , etc.

— CHAPELLE PALATINE, A PALERME

emprunt modifié d’un élément propre à l’art dit byzantin , que les Arabes surent, à l’aide de combinaisons plus ou moins nombreuses , disposer de telle manière , que cette appropriation devint presque, en passant par leurs mains, et une originalité et une caractéristique particulières à leur architecture. Ce genre de décoration est, dit-on, construit en bois, et les parties sont complètement recouvertes de capricieux arabesques , peints en or et en blanc, qui se détachent sur un fond bleu très-prononcé. Il sert comme d’encadrement à une série de vingt grands compartiments, de forme octogonale , dont la figure est spécialement produite par la saillie d’assez fortes lamelles de bois élégamment découpées dans le goût oriental et ornées de peintures. Ces compartiments portent aussi, sur les bords de leurs découpures, indépendamment de leur décoration intérieure, de nombreuses inscriptions en caractères coufiques (*).

Mais, tout n’est point dit encore sur cette région supérieure de l’édifice, à laquelle les Arabes donnèrent, par leur coopération , un si grand cachet d’originalité. Parmi les nombreux éléments qui servirent à sa construction, il est encore une autre partie qui mérite, sous tous les rapports, d’être signalée à l’attention de nos lecteurs, et cette partie n’en est pas la moins intéressante. 11 s’agit maintenant des charpentes apparentes qui couvrent les collatéraux. Tout ce que le goût et le luxe de la peinture ont su déployer à cette époque fut appliqué à leur décoration, afin que cette partie pût répondre , par sa richesse, à la magnificence de l’intérieur. Cependant , nous devons ajouter que l’emploi de ces charpentes n’était point ici une nouveauté , puisqu'on s’en sei’vait depuis longtemps : ainsi , sans faire remonter nos recherches jusqu’aux anciens , qui en firent usage pour la couverture de leurs monuments , nous rappellerons celles qu’on employait dans les basiliques latines et dans certaines églises romanes ; charpentes qui durent , probablement , inspirer les architectes de la Chapelle palatine, auxquelles nous en devons aussi d’autres non moins remarquables, existant encore soit au Kaire, à Messine, àMonréale, etc.

Ajoutons maintenant , pour compléter ce qui a trait à la grosse construction , quelques mots rapides sur son aspect extérieur. Assez vraisemblablement, la position élevée de cette chapelle, érigée, au milieu d’édifices divers , à l’un des étages supérieurs du château , semble avoir été le motif qui détourna les architectes à en décorer les parois externes dans un goût analogue à celui qu’on remarque à la cathédrale de Païenne , à l’abbatiale de Monréale, etc.; et ainsi, nous n’avons point à nous occuper ici d’un genre de décoration qui donne cependant à ces derniers monuments un cachet d’originalité qu’on chercherait vainement ailleurs. Au reste , cette chapelle, étant spécialement destinée à l’usage du roi Roger et des personnages de sa cour, devait recevoir seulement à l’intérieur tout le luxe de décoration dont on faisait un si grand usage alors.

Tel était, à très-peu près, cet édifice lorsqu’il sortit des mains de l’architecte que Roger avait choisi pour le construire , c’est-à-dire, à l’époque où la bâtisse proprement dite fut achevée. Mais , tout porte à croire que le prince normand dut songer alors à sa décoration , et que , dès ce moment même , les intentions du monarque étaient déjà fixées sur ce sujet. Les excursions des Normands dans les diverses ptyties de l’Asie , leurs relations avec Constantinople , et leur séjour dans l’Italie méridionale , tout cela , probablement , avait dû leur faire connaître le genre de décoration qu’on employait plus particulièrement à cette époque dans l’intérieur des églises , genre de décoration dont un certain nombre, au reste, parmi celles de la Sicile même, devait offrir d’assez nombreux exemples. C’était, comme chacun sait, l’emploi des mosaïques. Ce système connu, il ne s’agissait plus que de l’appliquer. Or , il est plus que probable que Roger prit aussitôt la détermination de faire commencer un ouvrage qui entrait , dès l’origine même de la construction (**) , dans le fond de sa pensée , et que c’est très -vraisemblablement à cette date qu’il fit mettre la main à l’œuvre. Mais il paraît que l’importance et la longueur de ce travail ne donnèrent point à ce prince la satisfaction de le voir terminé : Roger mourut avant la

'(*) On doit regretter que des restaurations, nécessitées sans doute par les ravages du temps, aient détruit les inscriptions qu’on avait placées sur le premier et le dernier compartiment; car il est à présumer qu’elles auraient très-vraisemblablement fait connaître le nom du fondateur de l’édifice, ainsi que les dates des années de sa fondation et de son achèvement. Quoi qu’il en soit, l’abbé Morso, qui a copié, traduit et étudié ces inscriptions orientales, a reconnu, en les comparant avec celles qui se trouvent exécutées sur le manteau offert à Roger par les Arabes de Sicile, qu’elles en étaient non-seulement la répétition presque littérale, mais qu’elles présentaient aussi la même forme de caractères.

(**) Les murs de celte chapelle présentent partout des surfaces planes et lisses qui ne peuvent laisser aucun doute sur les inten-' tions du pieux fondateur; et l’on en peut conclure, avec quelque raison, qu’il entra certainement dans la pensée du roi Roger d’en décorer les parois à l’aide de ces éclatantes mosaïques dont on faisait alors un si grand usage dans la décoration des édifices religieux et civils. Cette simple observation détruit tout naturellement, ce nous semble, l’opinion de ceux qui veulent contester ou règne de ce prince le commencement d’exécution de ce travail, et soutenir que ce ne dut être que plus tard qu’on s’occupa de l’application de ce système de décoration.

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT

fin de son exécution ; et c’est seulement à son successeur , Guillaume 1er , qu échut la gloire d en compléter 1 achèvement (*).

t Ces deux princes firent donc couvrir de mosaïques toutes les parois de la chapelle qui présentaient des surfaces rectilignes ou curvilignes , telles que les murs , les apsides , la coupole , 1 ébrasement des fenetres , 1 intrados des arcades, etc.; et ils en confièrent probablement l’exécution, soit à des mosaïstes constantinopolitains ou à des nationaux siciliens ou italiens , sous la direction d artistes grecs. Ces mosaïques , qui sont toutes exécutées sur un fond doré, représentent divers sujets , tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’expliquent des légendes inscrites dans les langues grecque et latine. Ainsi, dans la nef centrale, on a placé les faits de l’Ancien Testament, avec des inscriptions latines ; dans le chœur, les sujets du Nouveau Testament, avec des légendes grecques ; et, dans les collatéraux , les actes des Apôtres, avec des inscriptions latines (**).

Il faut renoncer à entreprendre la description de tous ces sujets , dont le détail exigerait des développements assez étendus. Nous nous contenterons seulement de signaler à l’attention de nos lecteurs les diverses élévations que nous en avons publiées sur les planches de notre monographie; elles fourniront d’ailleurs les moyens d’apprécier en même temps le caractère du dessin ainsi que le choix des sujets décorant , soit la partie antérieure, soit les nefs , ou bien encore la partie postérieure de l'édifice; le lecteur, aussi, saisira, nous l’espérons, avec facilité les divers rapprochements que provoquent , tout naturellement , et leur composition et leur exécution , dans les rapports qu’ils présentent avec les œuvres de l’art dit improprement byzantin, d’où ils semblent émaner et procéder en ligne directe. — Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet, que nous prenons ici l’engagement de faire connaître un jour d’une manière beaucoup plus étendue et beaucoup plus complète.

Les mosaïques ayant été réservées pour les parties supérieures de l’édifice , on revêtit , afin d’harmoniser le système général de la décoration , toutes les parois inférieures des murs , soit au chœur et dans les collatéraux , de grandes tablettes en marbres précieux et de couleurs variées ; et un riche travail de marqueterie , en pierre ou en verroterie , servant d’encadrement , fut encore appliqué aux chambranles des portes ou à des combinaisons de plaques de marbre , de formes diverses, décrivant, toutes cependant, d’élégantes figures rectilignes ou curvilignes.

Enfin, et comme pour compléter la splendeur et la richesse décoratives de cette étonnante chapelle, les princes normands firent couvrir son sol d’un magnifique ouvrage en opus alexandrinum, à l’imitation de ceux qui décoraient les basiliques latines et les églises dites byzantines. Cette partie de l’édifice, qui est certainement une des plus importantes et des plus caractéristiques en ce genre , présente , dans son ensemble , une riche et savante composition dans laquelle furent combinés les marbres précieux aux couleurs les plus variées.

En suivant ici un certain ordre méthodique de description, ou arrive maintenant à cette partie de la décoration qui a rapport à l’ameublement indispensable aux pratiques du culte ; et cette partie , il faut le dire, offre, dans la Chapelle palatine , un intérêt d’autant plus grand, que les différentes pièces dont il se composait à l’origine existent encore à peu prés toutes, de nos jours. Nous disons à peu près , parce qu’à l’exception des autels , qui furent refaits dans le style ancien, il n'y manque seulement que le siège ou le trône (***) sur lequel s’asseyaient Loger et les princes scs successeurs, chaque fois qu’ils assistaient aux cérémonies religieuses. — Ce mobilier , entièrement dans les formes et le goût de l’époque, répondait, par l’éclat de sa richesse et celui de sa magnificence, a tout ce luxe étincelant de dorures et de mosaïques au milieu duquel on l’avait érigé ; et son ensemble, qui eût paru d’une grande somptuosité pour tout autre édifice, se mariait ici, d’une manière des plus heureuses, en formant un tout harmonieux et vraiment remarquable.

Quatre espèces de monuments, ayant chacun une destination différente, composent encore aujourd’hui le mobilier religieux de la Chapelle palatine. Ce sont : les autels , les clôtures du chœur et du sanctuaire , l’ambon et le candélabre ; nous y ajouterons aussi les bénitiers. 11 nous eût été agréable de pouvoir entrer dans l’analyse et la description de chacun de ces meubles; mais l’exiguïté de notre cadre, eu égard aux développements qu’exige-

(*) Depuis cette époque, des parties de ces mosaïques ont été restaurées plusieurs fois, entre autres aux XVe et XVIIIe siècles.

(**) Ne pourrait-on pas conclure, de la forme graphique des légendes, que celles tracées en caractères grecs accusent un travail directement constantinopolitain, tandis que les sujets avec légendes en caractères romains ou latins seraient des œuvres exécutées par des artistes mixtes, c’est-à-dire, siciliens ou italiens, en collaboration avec des mosaïstes grecs? Peut-être même serait-on encore porté à supposer que les mosaïques à légendes grecques, celles du chœur, appartiendraient au règne de Roger, tandis que celles des nels et des collatéraux, etc., avec inscriptions latines, auraient été faites par ordre de son successeur.

) Ce meuble, qui était piobablement un siège mobile et portatif, aura sans doute disparu ou péri par suite de quelque catastrophe, à moins toutefois que la valeur de sa matière n’eût tenté la rapacité de ceux qui l’auraient anéanti.

— CHAPELLE PALATINE, A PALERME

rait un semblable travail, nous force , bien malgré nous , à en ajourner l’exécution à une autre époque. Nous renvoyons donc le lecteur, pour en apprécier les formes ainsi que la composition, à l’examen de nos planches.

Suivant une coutume assez généralement répandue pendant le cours du moyen âge , la Chapelle palatine fut élevée sur une crypte qui s’étend, longitudinalement, sous le chœur et sous le sanctuaire. Les formes architectoniques qu’on y remarque prouvent évidemment , quoi qu’en disent les hagiographes et les légendaires , que cette construction ne remonte pas au delà de l’époque des princes normands.

Telle est, encore aujourd’hui, la chapelle qui fut érigée naguère dans le château de Palerme, d’après les ordres de Roger, au moment de la plus grande puissance des Normands en Sicile. Or, cet édifice, d'une haute importance archéologique, mérite sans contredit, et par sa nature et par les questions qui s’y rattachent, toute sérieuse attention de la part des antiquaires. En effet, à l’intérêt capital que présente l’étrangeté de sa construction se joignent encore le luxe, le mérite et la valeur de ses marbres et de ses mosaïques, dont l’ensemble , conservé comme par miracle dans une intégrité complète , forme incontestablement une des pages les plus curieuses de l’histoire de l’art, celle de l’alliance et de la fusion des arts chrétien et musulman, de l’Orient et de l’Occident, donnant carrière à un germe qui, par son adoption, va révolutionner la science architectonique du nord de l’Europe, et produire bientôt , à l’aide d’une application savante, de gigantesques créations appelées à provoquer, un jour, et l’étonnement et l’admiration de l’univers.

Ces considérations nous amènent à dire ici quelques mots , avant de terminer, de la présence de ce germe , qui n’est autre qu’une certaine forme géométrique, nouvelle pour l’époque, qui fut introduite et pratiquée dans la construction. Nous voulons parler de cet arc aigu, qu’à l’exception des portes, on voit employé à toutes les ouvertures, arcades ou baies, de cet édifice.

Pendant fort longtemps, on a disserté sur l’arc aigu, à propos de sa présence et de son emploi dans les monuments normands de la Sicile ; et, tout autant de temps, jusqu’en ces dernières années toutefois, on a, par un aveuglement qu’on ne peut comprendre, confondu, dans cette discussion, ce qui concernait seulement l’arc aigu avec ce qui constituait essentiellement le style ou plutôt le système de construction dans lequel l’arc aigu sert de base. De là, des erreurs, des méprises et des malentendus, qui paraissent maintenant éclaircis. — Mais, pour en revenir ici à la Chapelle palatine et à la forme ou au genre d’ouverture employée dans sa construction, nous ferons remarquer que ce monument n’est point, ainsi qu’on le pensait alors, une construction de style dit improprement ogival, mais seulement un édifice à arcs aigus. Or, il y a loin, bien loin, d’une œuvre architectonique où l’arc aigu est simplement adopté comme forme d’ouverture des arcades et des haies, à ces grandes constructions des XIIIe, XIA’e et XVe siècles, dans lesquelles cette forme est non-seulement employée pour toutes les ouvertures, mais où elle entre surtout comme principe du système de construction et comme combinaison de statique. Nous le répétons donc : il faut distinguer ou savoir établir une distinction catégorique entre un monument à arcs aigus et un monument de style dit ogival. Dans le premier cas, l’arc aigu remplace simplement le plein cintre, comme à la Chapelle palatine; tandis que, dans le second, c’est sur cette forme que repose toute la combinaison de l’édifice. Et, ici, se présente tout naturellement cette remarque ou cette observation qu’on néglige souvent de faire, à savoir, que le style en arc aigu ne sortit pas tout formé du cerveau d’un artiste, mais bien des tâtonnements, des essais, des hardiesses même qu’on osa tenter , et que ce ne fut qu’après l’exécution des grandes conceptions de l’art roman au XIIe siècle que parut l’emploi de cette nouvelle forme d’arc. Selon notre opinion , le système de construction dite ogivale procède, par essence, de l’art roman, et les éléments de la théorie du XII 1 siècle paraissent se trouver en germe, lorsqu’on les cherche , dans les dernières œuvres de l’art à plein cintre, qui lui est antérieur. Quoi qu'il en soit, nous ne voulons que constater ici la présence de cet arc aigu, en le considérant uniquement comme un simple élément de chronologie ogivale ; et nous désirons seulement faire remarquer que cet édifice, dont le plan et les dispositions principales sont complètement latines et romanes, offre déjà ce genre ou cette forme d’aredès le premier tiers du XIIe siècle. Or, il nous semble démontré, d’après les observations précédentes, que les artistes septentrionaux, qui érigèrent plus tard les cathédrales de Paris, de Laon, de Noyon, de Chartres, etc., ne firent que continuer et développer les idées émises dans les grandes constructions d’architecture romane, telles que nous les voyons à Saint-Saturnin de Toulouse, aux églises de Caen, à Saint-Georges de Bocherville , à l’abbatiale de Cluny, etc.; mais, qu’en voulant donner à leurs œuvres des proportions plus considérables , ils durent chercher une autre forme; et que c’est probablement alors qu’ils créèrent ce système dont la théorie repose surtout, la forme trouvée, dans le calcul de la poussée et des points d’appui , où l’arc aigu , le claveau , le contre fort et 1 arc-boutant jouent de si grands rôles. Au reste, qu’on se le persuade bien : il a fallu trouver l’arc aigu pour arriver au système de construction établi sur cette figure. Cependant, cette forme, qui a soulevé tant de dis-

— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT-

eussions, ne date pas seulement du moyen âge ; elle était déjà usitée à une époque bien antérieure. Dès l'antiquité, on la voit employée , sous une figure plus ou moins nette , par presque tous les peuples, soit comme construction des voûtes ou comme ouverture des baies , sans cependant qu'il y eût là aucun système général dans son emploi. Mais , arrivé à une certaine époque de l’histoire d’Orient , celle des Arsacides en Arménie , la figure de l'arcade subit une grande modification : l’arc , de plein cintre qu’il avait été généralement , prend , au palais de Tigrane et ailleurs, une forme aiguë qui frappa sans doute les Arabes lorsqu’ils envahirent ce pays , vers le milieu du VIIe siècle ; et cette forme, qu’ils adoptèrent et qu’ils mirent bientôt en usage au Kaire et ailleurs, fut probablement importée par eux en Sicile, d’où elle passa ensuite dans le nord de l’Europe.

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