EGLISE NOMMEE LA MARTORANA A PALERME
A la fin du XIe siècle, lorsque les Grecs, les Sarrasins et les Normands se disputaient l’Italie méridionale et la Sicile, les révolutions fréquentes qui se succédaient dans ces contrées furent cause que les monuments religieux ou civils construits par le premier peuple dominateur furent modifiés ou remplacés par ceux qui vinrent tour à tour prendre sa place politique : de là ces variétés de style qu’on reconnaît particulièrement dans les temples de ces contrées. Un des monuments les plus anciens et les plus curieux à étudier à cet égard est l’église de la Martorana à Palerme, dont les dessins géométraux et en perspective sont joints à cette description. Son premier nom était Santa-Maria dell' Ammiraglio , Sainte-Marie de l’Amiral; elle doit le second au roi Alphonse d’Aragon , qui, en 1433, la céda à un couvent de femmes situé auprès , et qu’on nomme la Martorana.
Le premier comte de Sicile , Roger, fils de Tancrède de Hauteville , après avoir chassé les Africains, rétablit le culte à Palerme , lui rendit les anciennes églises profanées ; mais ce fut sous le règne glorieux de Roger, son fils , qui le premier prit le titre de roi des Deux-Siciles en 1130, que de nouveaux temples s’élevèrent avec tout le luxe de l’architecture de cette époque. Pirro affirme que 1 église de Sainte-Marie de l’Amiral fut consacrée par l’archevêque Gaultier en 1113, et dit l’avoir lu dans un diplôme du monastère; mais on croit ce document apocryphe, car dans cette charte la Sicile est qualifiée de royaume, ce qui ne put avoir lieu qu’en 1 130 , lorsque le pape Innocent II donna à Roger l’investiture. Quoi qu'il en soit, il est certain qu’avant 1 143 l’église était entièrement construite, comme l’atteste la charte de fondation. Le surnom de l’Amiral donné à ce temple lui vient de ce qu’il fut édifié par George d’Antioche , célèbre dans les guerres maritimes que Roger eut à soutenir contre les Sarrasins et les Grecs. Dans sa charge d’amiral , il porta ses armes victorieuses sur une partie des côtes d’Afrique et jusqu’à Constantinople, après avoir ravagé la Grèce : triomphes qui enorgueillirent son maître au point qu’il fit graver sur sou épée ce vers :
Appulus et Calaber, Sieuliis ir.ilii servit et Afer.
L’amiral de Roger pouvait, après ses expéditions heureuses, fonder une église dans ta capitale; l’immense butin qu’il dut recueillir le lui permettait : aussi l’édifice que nous décrivons ici est-il formé des marbres les plus précieux et de mosaïques à fond d’or, tel enfin que les souverains seuls en construisirent depuis dans la Sicile.
Le plan de l’église de l’Amiral fut disposé , dans son ensemble, sous la forme latine ; mais la partie orientale, qui seule subsiste aujourd’hui (Voirie plan sur la planche de détails), affecta les dispositions des églises grecques.. Les artistes de cette nation devaient se trouver encore en grand nombre dans la Sicile ou dans la Calabre, à l’époque de sa construction. L’abside principale fut remplacée, au XVIe siècle, par un sanctuaire plus étendu pour le service des religieuses ; nous avons tracé , dans cette disposition moderne , la forme que devait avoir l’abside ancienne. Au nord et au midi sont encore dans leur entier deux absides secondaires , devant lesquelles s’élèvent des autels. En avant des trois divisions ici indiquées, quatre colonnes en marbre précieux sont disposées en atrium, comme dans les églises byzantines, et divisent la largeur totale de l’édifice en trois nefs; des ouvertures sont pratiquées dans les murs latéraux, vis-à-vis chacun des entre-colonnements. Après l’atrium sont placées deux colonnes d’un diamètre plus fort que les quatre premières ; la coupe et la vue perspective de l’église font voir que cette différence de grosseur n’a lieu que dans les parties inférieures , probablement parce qu’on n’avait pas de marbres assez longs pour les faire d’un seul morceau , ce qui n’aurait pas dû empêcher de diminuer le diamètre des supports ; peut-être aussi quelque clôture de chœur ou autre disposition détruite aujourd’hui cachait-elle cette difformité des colonnes.
A l’occident de cette première partie du plan se développent les constructions du XVIe siècle, qui tiennent la place de celles qui devaient former les nefs de la primitive église ; elles se composent, au midi, d’une galerie de communication entre l’édifice et le couvent de la Martorana , situé de ce côté , puis d’un mur biais percé d'une porte et placé de manière à élargir le monument vers l’occident. Au nord, vis-à-vis l’entrée des religieuses, est une chapelle carrée, sur un des côtés de laquelle s’appuie un mur très-épais, où sont établis des renfoncements courbes ornés de pilastres qui se relient à une porte enrichie de colonnes , qui fut construite en 1737. C’est aujourd’hui l’entrée principale de l’église, une place assez étendue se développant sur cette face latérale du monument. Par l’éloignement actuel de ces nouveaux murs latéraux de l’axe principal, cinq nefs sont
— STYLE OGIVAL DE L’OCCIDENT
livrées au public du côté de l’occident; l'ancienne porte principale est pratiquée sous un clocher qui date de la première construction; son plan est carré, et présente des ouvertures sur toutes les faces (*).
Les constructions extérieures de la Martorana ont été presque entièrement dénaturées par les restaurations; le clocher seul est à peu près complet. Sa partie inférieure est ouverte sur trois côtés par des arcs aigus à doubles cintres; de petites colonnes occupant les angles des ouvertures portent les claveaux de l’arc inscrit; la porte de l’église est au fond, et s’encadre par des marbres de diverses couleurs. Une large frise, décorée d’incrustations dans le goût arabe, sépare le rez-de-chaussée du premier étage, qui est aussi percé de grandes ouvertures en ogives, offrant beaucoup de richesse : on y remarque deux lignes de moulures saillantes entourant une suite d’ornements en forme de fleurs de lis , qui s’enlèvent en couleur sur le fond. Après ce premier encadrement est une suite de bossages dans laquelle deux arcs étroits , séparés par une colonne , donnent du jour à l’intérieur ; un riche entrelacs règne autour, et un oculus les surmonte. Une moulure très-saillante protège le parement de cet étage contre les eaux pluviales; une riche mosaïque, composée detoiles arabes, suit les mêmes contours que cette moulure.
Le plan du second étage change brusquement sur celui du premier et sans intermédiaire; il présente des demi-tours rondes aux angles, et au milieu des plans renfoncés : sur les parties courbes sont de petits arcs portés par des colonnes ; des mosaïques occupent les fonds. Les faces principales de cet étage sont ornées d’un grand cintre à bossage soutenu par un petit ordre; des arcs géminés et encadrés de mosaïques laissent passer la lumière. Cet étage, surmonté d’un troisième, disposé absolument de même, mais un peu moins riche, en est séparé par une corniche de forme militaire : sous les mâchicoulis, des incrustements en croix s’harmonisent avec le reste de l’édifice (**).
Nous devons mentionner ici, avant d’entrer dans l’église , une porte en bois sculpté, située sur la face méridionale du monument , vers le monastère : elle se compose de vingt-quatre panneaux semblables et travaillés avec beaucoup d’art dans le goût arabe. Il serait à désirer que ce précieux reste de sculpture sur bois fût mis à l’abri des injures du temps et du public ignorant.
La coupe et la vue perspective font connaître comment est construite et décorée l’église de la Martorana. Sur les colonnes, dont les bases et les chapiteaux sont corinthiens et composites, s’élèvent directement des arcs aigus , doublés lorsqu’ils ont à soutenir les voûtes des nefs, et simples où ils pénètrent de la partie principale dans les collatéraux. Au-dessus des quatre colonnes situées auprès du sanctuaire, quatre grands arcs portent un tambour cylindrique dans lequel sont disposées huit niches cintrées; quatre d’entre elles sont situées au-dessus des angles du plan carré , et forment autant de pendentifs qui relient la courbure du cylindre avec les angles, disposition qu’on retrouve dans toutes les églises byzantines, et qui fut imitée dans les constructions romanes. Au-dessus des niches, l’architecte a disposé un pareil nombre de petites fenêtres qui donnent de la lumière à la coupole. Enfin cette partie centrale du monument a été couronnée d’une voûte hémisphérique; elle est semblable, à l’intérieur, à toutes celles qui surmontent les églises de la Grèce : il en était de même pour l’extérieur lorsqu’elle n’était point couverte d’un toit, qui fut ajouté longtemps après la construction , et qui laisse voir sa première forme en coupole.
La décoration de l’église est de la plus grande richesse ; le pavé forme une mosaïque de porphyre rouge et vert encadré dans des marbres précieux. Les parois des absides et des murs latéraux, jusqu’à la naissance des voûtes, étaient de même formées de grandes tables de marbres, auxquels se mêlaient des matières dures; on en voit encore quelques restes dans plusieurs parties du monument. A l’entrée des absides , de petites colonnes en porphyre supportent les arcs allongés qui limitent les voûtes. A partir du sommet des chapiteaux, toutes les constructions supérieures sont couvertes de mosaïques à fond d’or, avec arabesques, sujets sacrés ou figures de saints, selon que les places à décorer offraient une étendue plus ou moins développée. Ainsi tous les arcs doubleaux de la grande nef, qui ont peu de largeur, contiennent des portraits de saints avec leurs
(*) L’église paraît avoir été accompagnée originairement d’une cour sacrée, car un manuscrit de 1295 indique que les juges de Palerme se réunissaient dans cet atrium situé devant l’église. M. le duc Serra di Falco pense qu’il était entre le clocher et la partie encore existante du monument, ce qui semble difficile en raison du peu d'espace ; la porte située sous le clocher paraît être celle de l’église plutôt que d’un atrium.
(**) Une inscription grecque, disposée dans une corniche à la manière arabe, et comme nous en avons recueilli un exemple à Constantinople, à l’église de Sainte-Theodosia, faisait le tour extérieur de l’église. M. le duc Serra di Falco en a retrouvé des fragments sous les enduits modernes ; elle se détache sur un fond rouge, est en vers ïambiques écrits en beaux caractères : le fondateur y fait des invocations à la Vierge, et s’excuse de lui élever un temple aussi petit et si peu digne d’elle.