Cette stèle est au musée de Berlin
2. Rawlinson^ The five great monarchies of the ancient eastern world, t. II, ch. IX, p. 421.
3. Id., note. Voyez p. 482 (construction du palais d'Âssarhaddon}.
la queue se voit entre les jambes du héros. La jambe gauche est portée en avant. Sur la droite, tendue en arrière, s'arc-boute le haut du corps qui est presque effacé. La tête a disparu. Le bras droit, visible en partie, est levé et replié; la main, au niveau de l'oreille, tient une arme (la massue ?) qu'elle brandit. Le dieu était d'une stature double de celle du personnage placé à ses pieds. Il égale en hauteur les deux registres superposés du bas-relief.
Au registre supérieur, le chien Orthros, pourvu de trois têtes, est tourné vers Hercule, dans une attitude menaçante pour celui-ci, et semble atteint d'un dard ou plutôt armé d'une pique fixée entre la seconde et la troisième tête, et dont il présente la pointe à son ennemi.
Au registre inférieur, les troupeaux de Gér3'on. Taureaux, vaches et veaux s'éloignent du dieu, suivis d'Eurytion, barbu, chevelu et les épaules couvertes d'un manteau tombant d'une seule pièce par derrière comme une chasuble. Tourné à demi, il montre à Hercule, d'un air menaçant, sa main droite tenant un objet rond, tandis qu'il serre avec le bras gauche, sur sa poitrine, un arbre entier qui semble être un saule. Le champ du bas- relief était peint en rouge.
Cette scène, comme on le voit, est tout entière empruntée à la mythologie tyrienne. Elle tend à prouver que l'île était restée à cette époque phénicienne de religion, et que, tout en subissant l'influence assyrienne très superficiellement et seulement par nécessité industrielle et commerciale, elle avait néanmoins gardé son autonomie. Ceci est l'évidente conclusion de ce passage d'Hérodote ' : « Amasis... est le premier des hommes qui prit Chypre, la subjugua et la réduisit au tribut. »
Les Égyptiens sont donc Iqs premiers qui aient véritablement conquis l'île de Chypre. En travaillant pour les vainqueurs, les artistes indigènes changèrent le style de leurs œuvres, comme
I . 'AjJLaoïç ... eUe 5à Kuic^v HPÛTOI àvOpcoTcuv xal xaTearpé^j/ocTO i; fdpoi» dcnotYcoYi^. Liv. II, ch. CLXXxii.
GOLGOS 57
on le voit sur les nombreux spécimens trouvés à Golgos et ailleurs. Le bonnet pointu se montre parfois comme une réminiscence assyrienne, mais le plus souvent ces têtes sont coiffées du pschent, du KxxqT, etc. '.
Le costume consiste en une tunique collante et sans manches, tombant presque jusqu'aux genoux et serrée à la taille par une ceinture ornée. Les deux pans, en se réunissant par devant, forment une échancrure analogue à celle d'une jaquette. Une petite pièce d'étoffe, plus ou moins brodée, et simulant un petit tablier, voile cette échancrure, mais quelquefois manque. Certaines statues ont les bras ornés d'armilles, la poitrine, le cou, les épaules couverts d'une riche collerette de broderie ou d'orfèvrerie tout égyptienne de style. Les jambes, les pieds et les bras sont nus.
L'attitude est d'une raideur hiératique. Le bras gauche, replié, appuie sur la poitrine son poing fermé; le bras droit pend le long du corps, la main également fermée. Le personnage semble marcher, ayant la jambe droite tendue en arrière et l'autre portée en avant.
Les figures sont chypriotes, mais la grosseur du cou, l'arrangement des cheveux tantôt courts et bouclés, tantôt réunis en paquet sur la nuque, et, dans certaines statues, la frisure de la barbe, dénotent la persistance des traditions asiatiques.
Plusieurs statues que nous publierons bientôt* offrent un remarquable échantillon de cet art cyprio-égyptien de Golgos, et c'est à la même époque que je rapporte la statue mutilée représentant le triple corps de Géryon, dans l'attitude du combat, avec ses six jambes, ses six bras, ses trois boucliers ornés de curieux bas-reliefs, et les broderies de la jupe de sa tunique représentant des luttes d'hommes et d'animaux.
I. V. ChampolHon, Dict. hiéroglyphique, n» 3o5. * 2. Cette promesse n'a pu être tenue*
rS CHYFRH
A la chute du dernier Pharaon, vers 525 avant J.-C, les Chypriotes se soumirent à Cambyse; mais chez eux bientôt la domination persane ne fut plus que nominale, et dès le commencement du V* siècle tous les royaumes de Chypre, sauf Amathonte', se révoltèrent contre Darius et firent alliance avec les Grecs d'Ionie. La lutte fut longue et, grâce à sa durée, rinfluence ionienne put s'établir dans Tîle et s'exerça sur les produits de Tart indigène.
C'est à cette période gréco-perse que je rapporte le colosse à la colombe. Le personnage n'a déjà plus autant que les statues des époques antérieures l'attitude hiératique et raide. La coiffure est une réminiscence asiatique ainsi que l'agencement des cheveux et de la barbe, divisés en boucles disposées symétriquement. Mais le vêtement, la manière dont ses plis sont traités, les trois tresses tombant sur les épaules, sont bien d'origine anatolicnne.
Le visage a encore le type chypriote caractéristique et cette persistance à affirmer la race dans les statues peut s'expliquer ainsi :
Les insulaires étaient d'origines diverses et l'avouaient euxmêmes, au dire d'Hérodote^ : « De ceux-ci (des Chypriotes) voici les diverses nations : les unes ont pour origine Salamine et Athènes, les autres TArcadie, celles-ci Cythnos, celles-là la Phénicie, d'autres enfin l'Ethiopie, au dire des Chypriotes eux-mêmes. »
Comme on le voit, ils étaient Grecs en grande partie. Les Éthiopiens et les Phéniciens seuls avaient pu s'établir dans l'île; ces derniers, grâce à leurs tendances toutes pacifiques et toutes commerciales^.
1. KuTcpioi Se èOÉXovraC a^iTcâvre; npoccf^vovro nXi^é *A(JiaOov9((i>v. Hérodote^ liv. V^ ch. civ.
2. Tgvtcov Se TOoaSe êOvea hxty ol (ùv àTro £aXoi(iTvo; xai *AOr,v£b)v, ol tï &ic* *Apxa2{riC, O'. Se àiib KOOvou, oi Se àn6 4>otv{xT)c, ol Se an ' Ai6i07c{r,; û; aùxoi Kvnptoi Xsfouot. Liv. VII, ch. xc.
3. Ces colons sidonicns et tyriens, apportant avec eux les cultes de Vénus et
GOLGOS 5o
Tous ces peuples, en communication forcée et constante, sur ce territoire restreint, avaient fini par se confondre tout en étant divisés politiquement en neuf souverainetés, toujours unies entre elles pour sauvegarder leur indépendance contre Tétranger, et formant ainsi la nation chypriote. Du mélange des trois races grecque, phénicienne, africaine, naquit un type qui aujourd'hui encore n'a point entièrement disparu.
Tant que Chypre eut à lutter contre des tentatives d'invasion et d^absorption, elle conserva à ses œuvres d'art, à défaut du costume, ce type autochtone, affirmant ainsi sa résistance à des races antipathiques à son origine et à ses mœurs. Mais lorsque Tinfluence grecque commença à s'exercer dans le pays à l'époque de Talliance ionico-anatolienne, les divergences de race, de tempérament, d'idées tendirent à disparaître. Et si, d'un côté, les spécimens du commencement du v* siècle (colosse à la colombe) conservent encore le type indigène, on voit d'autre part succéder à celui-ci, dans les statues archaïques, le type anatolien, immédiatement antérieur au style purement grec.
Appelés constamment en Chypre depuis Darius, comme alliés de race et d'intérêts, les Grecs firent facilement la conquête de rîle, qui se trouva tout hellénisée à l'avènement d'Alexandre.
Cette conquête fut toute pacifique d'ailleurs. La langue indigène se conserva (monuments épigraphiques du deuxième sanctuaire, médailles de fabrique grecque à légendes chypriotes) ou se juxtaposa au grec (graffito bilingue de Soli, publié dans le Journal asiatique^ 1868) avant de disparaître tout à fait.
d*Hercule, fondèrent leurs premiers comptoirs sur la côte sud, et leur principal établissement, Citium, devint la capitale d'un État dont les rois étendirent pli'^ tard leur domination jusqu'à Idalie, dans Tintérieur. (Cf. les inscriptions de C* > tium et dUdalie.}
6o CHYPRE
2* D'après ce qui précède, le st}'le anatolien est un style de transition entre les époques cyprio-asiadque et purement grecque.
Le bonnet oriental est remplacé par une couronne de feuilles ou de narcisses et souvent des unes et des autres. La chevelure est disposée en boucles symétriques encapuchonnant le front, comme le joli buste de Jupiter Trophonius au Louvre en offre un exemple. Une fine moustache retombe aux deux coins de la bouche sur la barbe, qui^ bouclée régulièrement, se termine en mèches ondulées et distinaes et séparées avec soin. Le nez est un peu camard, allongé et pointu. La bouche, un peu plus grande qu'auparavant, se relève en rictus prononcé. Les pommettes sont très saillantes. Les yeux moins à fleur de tête, moins écarquillés, mieux fendus que dans le type chj'priote. Le profil rappelle en tous points celui des personnages peints sur les vases dits étrusques, et nombre de monuments de toutes sortes d'Asie Mineure, disséminés dans les musées et collections. Le cou est gros, les bras et les jambes sont puissants, les attaches fines, les mains petites. Les détails anatomiques sont généralement omis. Les draperies sont traitées d'une manière plus large que précédemment, mais conservent encore la symétrie primitive.
Dans les statues de cette époque, comme dans presque toutes les autres, l'on voit de prime abord qd^ la tète a été, de la part de l'artiste, l'objet de plus de soins que le reste du corps. Cela me confirme dans l'hypothèse que ces figures sont des portraits.
Pour ce qui regarde la provenance des spécimens au type anatolien trouvés à Golgos, je suis assez disposé à croire que tous, ou presque tous, sont sortis du vieux sanctuaire, et ce, pour des raisons que je donnerai plus loin (4*»).
3» Par son alliance avec Tlonie, en 5oo, Chypre entama sa
GOLGOS 6f
rupture avec les Assyro-Perses pour se rallier à rélément grec. D'autre part, Texpédition de Cimon, en 460, est un point de repère, une date qui détermine rétablissement définitif dans rîle de la civilisation hellénique sous sa forme la plus parfaite, la plus exquise, la forme attique, elle aussi d'origine ionienne.
Le génie attique, dans les œuvres de cette époque, se manifeste tout d'abord par l'adoption de ce beau style dit éginétique dont le colosse de Dali est le spécimen le plus intact qui nous soit parvenu. Les couronnes de feuilles et de narcisses, la disposition de la barbe et de la chevelure n'ont pas varié, seul le type de figure n'est plus le même. Le nez est droit et régulier, les yeux un peu relevés aux coins, l'arcade sourcilière bien dessinée ; la bouche n'a plus son rictus, la physionomie est sérieuse et pleine de majesté; les draperies sont encore archaïques, mais largement traitées. Les attitudes sont moins raides. Tout fait présager dans ces statues les brillantes époques de Périclès et d'Alexandre.
L'art purement grec, de sa splendeur à son déclin, est représenté à Golgos par une grande quantité de statues et de têtes en pierre, dont plusieurs sont remarquables de grâce et d'exécution.
Quant aux productions de la période romaine, les cheveux courts, le front bas, les traits accusés et énergiques des têtes, le costume enfin (pallium et toga), les rendent reconnaissables entre toutes. J'ajouterai que l'on n'a point trouvé au grand temple de spécimen de la décadence de l'art romain (successeurs d'Alexandre Sévère) ; ce qui me fait supposer que l'abandon et peut-être la ruine du sanctuaire marqua, après les règnes des empereurs de la famille de Septime Sévère, l'établissement et la victoire définitive du christianisme dans l'île de Chypre.
4* A mesure que l'influence grecque s'affirma davantage en Chypre, la scission avec l'Orient s'accentua de plus en plus
ôi C H Y F R K
et tendit à donner, en quelque sorte* à l*ile tout entière une nouvelle nationalité. Cette transformation arriva d'autant plus complète et plus profonde qu'elle fut plus lente et plus pacifique. Elle dut se faire sentir même dans la religion. Aussi est-ce une des causes auxquelles je rattacherai Tabandon du vieux temple rond, tout chypriote, tout plein d*un passé autochtone et asiatique , et l'édification du nouveau sanctuaire carré, qui, sous le prétexte d*ètre la succursale du premier, devait s'y substituer et inaugurer, en quelque sorte, Tère toute grecque où Tile était entrée.
Je pense que cette révolution ne s*accomplit point à l'époque purement anatolienne. Aussi les statues de ce temps-là me semblent-elles devoir être toutes attribuées au vieux sanctuaire >.
Mais lorsque, dans la période suivante, la Grèce eut imprimé son cachet à la nation chypriote, Ton bâtit le temple grec à côté du temple indigène. Je ne crois donc pas qu'on ait trouvé dans ce dernier aucune des statues de l'école dite éginétique, qui durent inaugurer le nouvel édifice.
C'est donc à l'époque qui suivit l'expédition de Cimon (45o; et où la Grèce prit tout à fait pied dans l'ile, que je place la fondation du second et grand temple de Vénus Golgîa.
Note additionnelle ^.
La planche IV reproduit avec une fidélité parfaite les statues de l'ancien temple de Golgos. Comme on le voit, ces morceaux sont aussi remarquables par leur mérite artistique que par les différences qui les distinguent. Ces trois statues en disent plus sur le passé de l'île de Chypre qu'une longue dissertation;
I. Cela est de pure hypothèse, aucune donnée exacte ne venant éclairer la question : toutefois, et en conséquence des prémisses que j'ai posées, si le second temple a donné des statues de ce type, je pense que primitivement elles furent apportées (ainsi que d'autres peut-être) du vieux sanctuaire pour orner le nouveau.
* 2. Revue archéologique ^ XXV, p. 3i (1873;.
GOLGOS 63
elles représentent trois époques historiques : la suzeraineté chaldéenne, la domination égyptienne, Tinfluence anatolienne. Elles nous montrent, pour ainsi dire, Tîle, objet de convoitise et de conquête de la part des puissances voisines désireuses d'avoir, dans la Méditerranée, un poste avancé. Comme nous Tavons vu, les peuples marins et commerçants ont seuls pu prendre pied dans le pays d'une façon durable, et les Grecs et les Phéniciens, peuples marins, sont les seuls qui, conjointement avec quelques Libyens, aient vraiment possédé Chypre, ^parce qu'ils la pouvaient garder. Les costumes, les produits industriels ont, comme Tart, subi des influences étrangères successives. Les dernières découvertes en font foi. Il en était probablement de même pour les coutumes et les institutions civiles et politiques. La langue elle-même a dû emprunter aux idiomes des conquérants ou des voisins beaucoup de termes (commerciaux principalement), et Ton retrouve dans Talphabet indigène des caractères empruntés aux pays environnants ou suzerains : Perse et Chaldée, Phénicie, Lycie, Anatolie et peut-être Egypte et Libye.
[ ' Beaucoup de bas-reliefs de Khorsabad sont rehaussés de couleurs et surtout de rouge comme les statues de Chypre.
De même que sur beaucoup de statues (type égyptien) de Pyla et de Dali, plusieurs vêtements de personnages sont ornés de bas-reliefs. (PI. IX. Botta.) Plusieurs animaux ressemblent évidemment à ceux de Pyla.
Les statues trouvées dans les temples de Chypre reproduisent souvent des types assez divers outre la variété de leurs costumes. C'étaient probablement les portraits des donateurs desdites statues qui se consacraient en quelque sorte en effigie à la divinité. On peut supposer que les moins riches avaient
* I. Note retrouvée dans les papiers de Pauteur.
les statues les moins grandes et les moins coûteuses. Les inscriptions de P\'Ia« votives, semblent venir à Tappui de ce fait.
Sauf à l'époque romaine, le style des statues de Chj-preest généralement autochtone, et leurs vêtements et attributs sont uniformes pour toutes les parties de Tile. Le stjle qui prédomine le plus est le st}'le assyrien et ég^-ptien. Le style archaïque (étrusque) et grec ne vient qu'ensuite.
Toutes les statues trouvées jusqu'ici semblent avoir été votives. Presque toutes viennent de temples et^ non sculptées par derrière, étaient destinées à être adossées].
UN SARCOPHAGE D'ATHIENAU '
Le général de Cesnola, chargé par TÉtat de New- York d'une mission archéologique en Chypre, a vu son intelligence, son habileté et sa persévérance dans ses recherches couronnées d'un plein succès. Près de soixante inscriptions grecques, plusieurs inscriptions chypriotes (quatorze?), des statues, vases, verreries de tous genres, le déblayement du temple d'Apollon Hylates à Curium et le magnifique sarcophage dont je vais parler sont là pour témoigner des services rendus à la science par cet infatigable explorateur. — Je remercie ici le général de Cesnola de m'avoir communiqué, presque au lendemain de la découverte, les photographies du sarcophage en question, et de m'avoir autorisé à les publier.
La planche VI, exécutée avec talent par M. Dardel, d'après les photographies du général, me dispense de toute description. J'y renvoie le lecteur.
Le sarcophage a été découvert au mois de novembre iSyS, à Athiénau, sur l'emplacement de l'ancienne Golgos. II était enfoui à quatre pieds de profondeur et avait jadis été violé.
* I. Revue archéologique y XXIX, p. 22 et suiv.
Il est en pierre calcaire de Chypre
Il se compose d'une cuve évasée reposant sur quatre pieds formant cubes allongés et pris dans la masse, et d*un couvercle en forme de toit à double pente et à pignons inclinés.
Dimensions :
Longueur : 6 pieds anglais lo pouces 2 lignes = 2'',o8576234. Largeur : 2 pieds anglais 5 pouces = o™ ,7 3658668. Hauteur : 3 pieds anglais 4 pouces 2 lignes = i ",01 898163.
A la tête et aux pieds du sarcophage se trouvaient, m'a écrit M. de Cesnola, plantées debout dans le sol, deux stèles pareilles et en pierre calcaire. L'une fut trouvée intacte, l'autre brisée. En voici ci-contre la gravure d'après une photographie.
Dimensions :
Hauteur : 4 pieds anglais 9 pouces = i ",44777382. Largeur : 2 pieds anglais 8 pouces = o™,8i 27853. Épaisseur : 4 pouces 1/2 = o™,i 1 1429793.
La disposition générale du monument rappelle, ainsi que me l'a fait remarquer M. de Cesnola, celle des tombeaux turcs actuels, avec leurs deux stèles à turban ou à tarbouch. Notre sarcophage offre, je crois, le seul exemple connu d'une sépulture antique de ce genre.
Que représentent ces deux stèles? Un motif de chapiteau qu'on retrouve bien souvent à Chypre et qui n'est autre (comme je l'ai déjà dit dans mon mémoire sur la patère dldalie ') que la traduction architecturale de la fleur de lotus. Ici, les pétales
* I. Voir plus loin chapitre m, !•
sont représentes par les volutes', les étamincs s'élancent jusqu'à l'abaque, et le pistil est remplacé par deux sphinx affrontés, mis là sans doute pour symboliser la double énigme de la fécon dation et de la conception.
-" zi'iii
L>-^r.rt
Que sont ces stèles ?
' Faut-il y voir la dégénérescence figurative et comme la réminiscence des tables d'offrandes des tombes égyptiennes ? Celles-
I. L'ordre innique, l'ordre aphroditique par eiccllencc, dérive de Ifi très pro bablement. Cf. les chapiteaux chypriotes <Iu Louvre.
f>S CHYPRE
ci, comme on le voit dans TAlbum du Musée de Boulaq», se composaient d'un plateau carré en pierre supporté par une colonne ronde un peu conique, et dont le haut est souvent évasé. On la retrouve isolée dans Talphabet hiéroglyphique. Plateau et colonnes seraient donc Torigine des stèles aux sphinx avec leur fût conique et leur abaques Ou bien faut-il plutôt considérer ces stèles simplement comme l'image de pierre d'une fleur de lotus plantée là, aux deux bouts d'une tombe, comme attribut et s)'mbole de la Vénus funèbre ou Épit}mbie: Cette hypothèse est la plus simple et est très vraisemblable.
Des quatre bas-reliefs du sarcophage, le plus digne d'attention est celui qui représente la scène de la naissance de Chrysaor et de Pégase issant du cou de Méduse dont Persée emporte la tête. Ce sujet se trouve fort rarement reproduit sur les monuments. Parmi ceux où il figure je citerai :
i" La célèbre métope*dc Sélinonte où Méduse tient Pégase non ailé sous son bras, mais où Chr\saor manque.
2" Un stamnos étrusque de la collection Campanarî, cité par Ed. Gerhardt {Atiserlesen. griech. Vasenbilder^ t. II, pi. 89).
1. Phot. par Délié et Béchard, texte par Mariette-Bev. Le Caire, Mourés et C*, 1872, un vol. in-4'.
2. Les petites stèles grecques rondes de Larnaca et d'Idalie, décrites dans ma notice des Nouvelles inscriptions grecques de Chypre^, rappellent d'une manière frappante les supports de tables d'offrandes du Musée de Boulaq. La pomme de pin, dont les cippes grecs étaient surmontés, rappelle les cônes mis dans des vases à pieds {révLnis par trois le plus souvent) et gravés sur les tables égyptiennes. Ces objets coniques, que M. Mariette appelle des vases pleins d'une substance inconnue, sont probablement des pommes de pin, ou des cyprès, ou des arbres de forme analogue. Cf. le Thymiaterion cité par Lenormant {Elite des mon, céramogr,, p. 291-304, pi. 87 et o3j et reproduit sur maints monuments et cylindres assyriens.
* I. Voir plus loin cliapilrc vi.
GOLGOS 69
L'une des sœurs de Méduse y figure ailée, de face, tirant la langue, en tunique talaire, un serpent enroulé aux bras, pieds nus, ailes aux talons. Pégase est ailé. Persée est coiffé du casque ou pétase ailé, chaussé des endromides, et tient une faucille de la main gauche et un caducée de la droite. Derrière lui une femme (Minerve) étend son manteau pour le protéger.
3* Un vase du musée de Naples, cité par H. Heydemann dans Vasensammlungen des Museo naiionale :{u Neapel^ no 1767, p. 91. Sthéno et Euryale poursuivent Persée qui s'enfuit.
Insister sur les variantes que nous offrent ces quatre représentations d'un même sujet est inutile ici Je ferai cependant remarquer que le chien seul se trouve sur le monument d'Athiénau.
Le bas-relief qui suit à droite le premier est une chasse. Ce sujet est représenté dans le second registre des peintures du tombeau de Tarquinies, « del fondo Quarciolo » (reproduit pi. XXXIII, vol. IVdes Afow. ined. delV Istituto arch. di Roma).
Le char du tableau suivant correspond à la course de chars figurée aussi dans le deuxième registre des fresques du tombeau précité.
Enfin le premier registre du même tombeau représente, comme le troisième bas-relief de notre sarcophage, un festin avec femmes, musique et éphèbes nus'.
Ainsi donc, comme le sépulcre de Tarquinies, le sarcophage d'Athiénau nous offre, réunies, trois scènes de la vie réelle dont rintcrprétation est facile, je crois. En effet, l'adolescent qui tient un arc et chasse avec les guerriers grecs représente peutêtre le défunt. Le coq n'est point ici un emblème funèbre en
I. Les vases peints nous offrent le même sujet. Citons entre autres : i* Dubois- Maison neuve, /«f roi. 4 Vétude des vases peints, Ip'vol., pi. XXIX; 20 un sarcophajge de Pérouse,3/oM. inéd., vol. IV, pi. XXXII; S» id., vol. IV, pi. XXXIV, peintures d'un tombeau de Chiusi.
tant que consacré à Proserpinc», mais plutôt le symbole des vertus guerrières : vaillance^, vigilance^, prudence-^.
Le gibier chassé consiste en sanglier, encore très abondant dans l'île, et en buffle, qui en a disparu.
L'adolescent qui tient les rênes du char sous la conduite d'un vieillard, et fait ainsi son apprentissage de guerre, est probablement le même personnage que Tarcher, c'est-à-dire le défunt lui-même.
«Chasseur et guerrier dès sa jeunesse», tel est le sens que me paraissent résumer ces deux bas-reliefs.
Le tableau du festin n'a plus aucun rapport avec le mort, mais a, lui, une signification toute symbolique :
L'arbre indique un jardin. Cinq âges de la vie humaine sont représentés par les cinq personnages mâles dont quatre sont couchés.
L'éphèbe qui tient un petit vase et un simpulum symbolise l'âge d'innocence. Aussi n'est-il pas vêtu.' L'artiste Ta rapproché de l'homme couché qui tend un canthare et qui, sans compagne sur son lit et orné d'une barbe caractéristique, est l'emblème de la vieillesse.
Derrière l'éphèbe, sur le lit, est un jeune homme imberbe. C'est la jeunesse. Il caresse une jeune femme qui semble partager ses transports. Une flûtiste tournée vers lui célèbre l'amour dans sa plus belle phase.
La virilité est représentée par l'homme barbu dont l'amour est plus réfléchi et qui est ici l'objet des agaceries d'une femme.
L'âge mûr, sur le dernier lit, penche mélancoliquement la
i,Ann. delV Ist, arch,, t. XIX, p. i8i. Bas- relief du Musde de Naples.
2. Comme tel, il était peint sur des boucliers (Ed. Gerhardtj Auserlesen,, t. II, pi. LXXXV).
3. Amph, panath,, publ. dans les Mon, inéd., pi. XXI, t. II, où Minerve est peinte entre deux colonnes surmontées d'un coq.
4. Kélébé de Vulci où il est associé à deux serpents {Mon, inéd,, t. II, pi. XXVII).
GOLGOS 71
tcte comme pour se concentrer dans ses souvenirs. Mais c'est encore à la femme qu'il a fait appel pour donner, au son de la cithare, un rythme à ses pensées.
Toute cette scène n'est autre chose que le banquet de la vie, et, comme telle, sa reproduction, avec plus ou moins de variantes, se justifie aisément sur les monuments funèbres.
Mais l'association sur notre sarcophage, avec les trois tableaux précités, de la scène de Persée et de Méduse, demeure fort difficile à expliquer. Elle n'est compréhensible, selon moi, qu'en détournant de son sens primitif le mythe lui-même, et en cherchant comment on a pu l'adapter à une idée funèbre.
Y voir une flatterie posthume pour les exploits du défunt, en le montrant sous les traits de Persée, n'est guère admissible, car alors l'artiste lui eût au moins donné les insignes qui caractérisent le héros sur tous les autres monuments, c'est-à-dire le pétase ailé et les endromides ailées, et n eût pas mis le chien.
Mais la tâche est plus aisée si le raisonnement s'appuie sur un sens de résurrection ou plutôt de transmigration. Dans ce cas, l'explication est celle-ci : Méduse ailée comme le Cronos oriental, ce temps qui s'enfuit avec vitesse, symbolise comme lui la destruction et la mort. Le Chrysaor, c'est l'âme du défunt qui renaît de la mort même. Le Pégase, non ailé ici^ c'est le cheval funèbre qu'on retrouve souvent et qui doit transporter cette âme vers le monde inconnu. En connexion avec Méduse donnant le jour à Chrysaor et à Pégase, est le chien assis'.
I. Quelques statuettes de chien assis ont été récemment trouvées à Curium et ailleurs, parmi des tombeaux.
Le chien assis est un emblème /unè^re que nous retrouvons, par exemple, sur deux tablettes égyptiennes à inscriptions grecques, publiées par M. Le Blant dans le numéro de la Revue archéologique du mois de décembre 1874 (n®* 3.|. et 36, pi. XXVII bis). D'après Fauteur, le chien est Anubis psychopompe. 11 a le cou passé dans Panneau d'une clef, celle de la porte que les âmes, conduites par Hermès, doivent franchir au sortir de la vie. (Cf. Dupuis, t. IV, p. 612; Parisot, t. I, p. 239.) Comme tel, Anubis est le prototype de Cerbère.
72 CHYPRR
Symbole de Y accouchement rapide, selon Panofka Bulleii. deir histit. di corr, arcA.-t.XIX.p. 1 12-184 • il corroborerait, comme tel, l'hypothèse précitée, en tant que se rapportant à la mort considérée comme un accouchement à une autre vie. Toutefois il est plus conforme au sens général que j'attribue au tableau de voir dans ce chien : « Anubis », considéré ici non point seulement comme gardien des âmes, psychopompe, chien d'Isis', mais, selon Plutarque de Iside et Osiride. 44.) et Clément d'Alexandrie {S/ rom., liv. V % comme le cercle de rhorizon qui sépare le monde visible et lumineux du monde invisible et ténébreux, comme le seuil même, pour ainsi dire, de la vie et de la mort personnifié^. Le vainqueur, barbu et qui paraît âgé 'Persée est toujours représenté jeune et imberbe;, est le défunt lui-même, dont la sortie de cette vie fut une victoire sur le néant.
Si cette interprétation n'est pas juste, elle ouvre du moins le champ à la discussion.
Au point de vue de Thistoire de l'art chypriote, le sarcophage d'Athiénau est le morceau le plus complet, le plus rare, le plus concluant qui ait jamais été trouvé. L'architecture de la cuve et du couvercle est égyptienne. Les sujets sont traités à l'assyrienne, c'est-à-dire en très petit relief se détachant à peine sur champlevé. Les ailes recroquevillées de Méduse sont de tradition chaldéenne, mais la gravité d'allure des personnages assyriens manque au Perséc, dont la démarche libre et comme précipitée et le corps porté en avant dénotent une influence