‹ Monuments antiques de Chypre, de Syrie et d'ÉgypteChapitre 8 sur 99 · BAS-RELIEF VOTIF A APOLLON · texte numérisé non relu

BAS-RELIEF VOTIF A APOLLON

Dans mon premier article sur les fouilles de Golgos, article paru en décembre 1 871, je signalais la présence dans le sanc-

tuaire quadrangulaire, le second en date, de tableaux gravés et sculptés sur pierre et ornant les murs.

Parmi ces tableaux, le plus intact, et certainement le plus in-

• 1. Revue archéologique, XXV, p. tSg cl suiv. [i573). Ltiire adrcGsi^c à M. A. Dumont.

téressant, est celui qui représente un repas et une danse en Thonneur d'Apollon. La scène est gravée en très bas relief sur une table de calcaire blanc de Chypre. Cette table, assez mince (3 à 4 centimètres d'épaisseur en moyenne), était suspendue au mur du temple au moyen d'une ficelle passée dans deux trous encore visibles à la partie supérieure.

Comme le tableau ne porte point de trace de coup, il est permis de supposer qu'il s'est détaché de la muraille et est tombé sur les dalles, ou bien que le mur est tombé avec lui. Cette dernière hypothèse me semble la plus probable.

Il est, en effet, évident pour moi qu'un de ces tremblements de terre si fréquents à Chypre, autrefois comme aujourd'hui, et auxquels doivent être rapportées la plupart des ruines d'édifices survenues dans l'île, a renversé les murs des chambres sur les objets qu'elles enfermaient et a couvert ceux-ci d'une couche de terre fine, laquelle a préservé, sur les morceaux de sculpture, les arêtes et les reliefs les plus délicats.

Les auteurs font mention de ces cataclysmes et de ces écroulements. « La mer, dit Pline (liv. II, ch. xc), a arraché la Sicile à l'Italie et Chypre à la Syrie (probablement à la suite d'un tremblement de terre). » — « Combien de fois, dit Sénèque {Ep. xci), ce fléau. n'a-t-il point dévasté Chypre? Combien de fois Paphos ne s'est-il point écroulé sur lui-même ? Chypre, ajoute-il {Quœst. nat. c. xxvi), est entourée par la mer et cependant elle éprouve des commotions. » — Enfin, saint Grégoire de Nysse dit, en parlant des Chypriotes, des Pisidiens et des Grecs [Traité contre le Destin^ t. II, p. 77, éd. de i638): « Chez ces peuples existent des témoignages des choses susdites (les tremblements de terre). »

Comme on le voit, ces phénomènes étaient fréquents. Ils Tétaient même tellement que la Sibylle s'enhardit à en prophétiser quelques-uns : « Alors un tremblement de terre perdra en même temps Salaminc et Paphos. » [Orac, SibylL^ liv. IV.)

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Ces catastrophes se sont reproduites de nos jours. Elles étaient autrefois, comme aujourd'hui sans doute, dues à une cause volcanique. Au temps de Titus, une montagne de Chypre s'ouvrit à son sommet et lança loin d'elle tant de feu qu'elle incendia les régions voisines et brûla villes et gens. Cet événement, contemporain de l'engloutissement des quatre villes de la Campanie, avait déjà eu un avant-coureur l'an 78, sous le règne de Vespasien. « La neuvième année de son règne, dit Paul Diacre {Hisi, miscelL, liv. IX), trois cités de Chypre s'écroulèrent par un tremblement de terre. » — Enfin, au dire d'Eusèbe, plusieurs cités furent, par les mêmes causes, renversées sous le règne d'Auguste.

La chute du sanctuaire de Golgos eut-elle lieu dans la période de quatre-vingts ans dont les dates funestes sont mentionnées entre toutes par les auteurs, ou arriva-t-clle plus tard ? L'absence parmi les statues de style romain, de morceaux d'une époque de décadence, me fait croire que le temple ne subsista pas plus tard que les premiers successeurs de Septime Sévère. A juger d'après les costumes des personnages, le tableau de pierre serait de l'époque grecque et, il me semble même, de l'époque gréco-romaine. Dans ce dernier cas, il aurait été exécuté au plus tôt dans le premier siècle avant l'ère chrétienne, postérieurement à la conquête de l'ile par L. Cornélius Palma. Quoique sorti d'une main peu habile, le travail dénote une bonne époque, et je le crois contemporain de ces belles statues au type romain drapées dans le pallium et que j'ai mentionnées dans mon article d'octobre 1872 (S"").

Cette hypothèse relative à la domination romaine n'est point infirmée par la présence des deux caractères chypriotes gravés au-dessus du vase dans lequel nage une lagène à deux anses, figurée par une teinte plate et rouge au registre inférieur du tableau.

On pourrait, en cHct, objecter qu'une Inscription latine ou

plutôt grecque aurait dû être gravée ici et affirmer ainsi la date du monument. Mais je pense que, jusqu'à l'époque même de la chute du sanctuaire, la langue chypriote, souvenir de l'antique indépendance, s'était conservée comme langue hiératique, et était comprise peut-être encore après la conquête romaine, mais réservée aux inscriptions religieuses destinées aux sanctuaires.

Je pense qu'à Chypre la caste sacerdotale a dû se faire gardienne des traditions, de l'écriture nationale répandue dans tous les temples à profusion et n'ayant que les prêtres pour interprètes. Pareille chose s'est vue et se voit encore dans d'autres pays d'Orient : en Egypte, pour les hiéroglyphes et le copte ; en Assyrie, pour la langue sacrée ; dans Tlnde, pour le sanscrit ; chez les Parsis, pourlezend; chez les Maronites, pour le syriaque; chez les catholiques, pour le latin. Cette hypothèse explique tout naturellement la présence de longues inscriptions chypriotes en caractères modernes (plaque de Dali) sur des basreliefs d'époque évidemment grecque ou même plus récente, et sortis du même sanctuaire de Golgos.

Telles sont les hypothèses que je soumets à votre appréciation. Quelque discutables qu'elles soient, elles peuvent, je pense, être utiles, ne fût-ce que pour servir de base ou de point de départ à une discussion ou à la critique.

* M. A. Dumont a accompagné cette lettre des remarques cidessous :

Ce bas-relief représente, comme on le voit, i® Apollon jeune tenant une patère et une lyre ; 2° un homme, une femme, deux enfants et deux autres personnages qui s'approchent vers le dieu pour faire un sacrifice : la patcre indique que le dieu accepte l'offrande; 3^ une danse : elle rappelle le choros des Grecs modernes, que Ton regarde comme un souvenir de la danse antique du labyrinthe ; 4° un banquet auquel sont assis cinq personnages; un sixième personnage est place a droite; bien qu'il soit peu visible, il semble jouer d'un instrument de musique. On remarquera

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le dolium dans lequel est posée Tamphore, disposition qui devait être fréquente quand on ne plantait pas le long vase par la pointe dans le sable. Les assistants tiennent chacun une coupe. Ce vase paraît être demi-sphérique et sans anse i.

Le seul bas-relief, â ma connaissance, qui puisse être rapproché de celuici avec une complète certitude, est un banquet des thiasotes consacré, comme le dit heureusement l'inscription, par cette association secrète à la Mère des dieux et au dieu Apollon. Ce marbre est conservé au ministère des cultes à Athènes; il paraît provenir de Cyzique. M. Wescher et M. Conze Font publié*. Sur ce monument le cadre supérieur représente un sacrifice à Apollon et à Cybèle, le cadre inférieur un banquet.

Un marbre inédit, d'origine grecque, qui fait partie de la collection Gréau, à Troyes, offre cette particularité qu'il représente un sacrifice semblable, pour les moindres détails, à celui que nous voyons sur le bas-relief du ministère des cultes, avec cette seule différence que Cybèle n'y figure pas. L'inscription est fruste, mais on y lit encore :

IHN0A0T02 AnOAAnNI

Tel est l'état du monument qu'on ne peut savoir si l'artiste n'avait pas placé près du premier bas-relief un second tableau représentant un banquet 3.

Puisque la seule composition qu'on puisse rapprocher avec certitude du bas-relief de Chypre est un banquet de thiases, que ce banquet est de plus consacré au dieu Apollon, il est naturel de reconnaître sur le monument nouveau un repas de ces associations. Les repas suivaient souvent les sacrifices aux divinités honorées par cultes officiels*. Toutefois on sait qu'ils tenaient une plus grande place dans la liturgie des thiases; les salles des banquets pour les thiases s'appelaient ôiaerwve;; le nom même (Téra^ ifi5/e signifiait particeps cœnœ collaticiœ. M. Ceccaldi a signalé une inscription qui prouve que des collèges de thiasotes existaient dans l'île de Chypre *.

1. Il ressemble à nombre découpes de fabrication dite samicnnc. On trouve en Grèce des poteries analogues, mais de couleur noire et à reliefs d'un beau travail. Elles sont fréquentes ; on les appelle vases de Mégare, parce que cette ville et ses environs en ont fourni une grande quantité. Ces produits céramiques sont encore très peu connus.

2. Rev, arch., i865, t. XII, p. 214. Reiseaufder Insel Lesbos, p. 62.

3. Bulletin de la Société des antiquaires de France j janvier 1873.

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