II. Adieux du mort a sa famille
Les adieux funèbres sont l'un des sujets les plus fréquemment reproduits sur les stèles et les urnes sépulcrales , tant chez les Etrusques que chez les Romains et chez les Grecs '''4. Presque tou-
*o3 Voyez Corpus inscr. gr. n" 497, 498, 11 80 etc., (La copie de rinscription n8o, due à M. Virlet, donne les dernières lettres du mot eù^^v qui manque sur la copie de Chandler. Voyez plus bas les inscriptions d'Épidaure.) Sans doute quelques inscriptions portent avec les mots sù)(V ou ^(^apia-niptov, un œil, des pieds, des bras, une partie de la face, etc.; mais ces monuments forment évidemment une classe à part , et offrent un caractère moins religieux que ceux dont nous parlons ici.
"4 Voyez Paciaudi, Mon. Pelop., t.I,p. i36. Mus. Worsley, 1. 1, tav. 8 et 9. Mus. Oxon., p. 78 et laS: Mus. Feron., p. i36. Mus. Pio Clem., t. VII, p. 69, éd. Mil. Mas. Maniov., vol. I, tav. 55, p. 296. Raoul Rochette, Mon. inéd., p. 1.16. Rinck, Kunstblatt, 26 mai 1828, etc. Inghirami, Mon. £ tr., Ser. l, p. 211, etc., etc.
jours ce sont deux époux, ou bien encore une mère et son fils qui se serrent la main droite, symbole de la fidélité ^'*^. Sur quelques monuments, l'bomme a près de lui un cheval , comme pour mieux caractériser le motif de ses adieux. Je citerai comme premier exemple le beau vase de Marathon conservé au musée royal dans la salle des Caryatides '°^. On y voit un homme barbu tenant de la main gauche son cheval par la bride , et enlaçant la droite dans celle d'une femme assise, l'ÛTroTro^iov sous les pieds, et ayant derrière elle une femme debout, mais en partie effacée. L'époux est vêtu d'une tunique courte laissant l'épaule droite à découvert. Derrière lui est un vieillard barbu portant le tribonium. Sa tête sépare en deux parties inégales l'inscription suivante :
ANTI0ON ANTIA5
ÀvTKpcôv ÀvTÎaç.
Antiphon, époux d'Antias.
M. Clarac *°7 voit dans ÀvTicpwv et dans ÀvTt'a; le nom de deux hommes, et dans le sujet du vase un mariage auquel les deux personnages secondaires servent de témoins. Il est superflu , après M. Raoul Rochette *°^, de relever cette erreur dans laquelle étaient tombés Buonarroli '°9, Gori ^^° et Passeri ^" au sujet d'autres
'"5 Hom. II. XXIV, 743. Serv. ad Aen. III, 607.
"^ Bouillon, Mus. des Ant., t. III, pi. 8. Clarac, Descr. des Ant., no 706. Boeckh, Corp. inscr.gr., n" giS. Raoul Rochette, Mon. inéd.,\i\. XL VI, i, p. 126. '"' Loc. cit.
'"' Op. cit., p. 126, col. I.
"9 Ad Dempster., t. II, Expl. et ConJ., § 34, p. 64. "° Mus. Etr., t. II, cl. IV, p. 797 ; et t. III, diss. m, p. 170. '" Paralipom. ad Dempster, tav.XLiy, n"^! et 2; et tav.LXXXIV, n° r, p. 79.
( '37 ) monuments. Maffei =" s'était déjà, dans ie siècle dernier, prononcé contre cette idée de noces.
Mais je dois , avant d'aller plus loin , dire ici combien est fausse l'opinion d'après laquelle MM. Rinck =^'3 ^^ j^ q Mullcr"4 supposent que le personnage assis est toujours le mort, Visconti avait cependant déjà prouvé que le contraire a lieu ordinairement *^^, et les inscriptions qui accompagnent ces sortes de scènes prouvent qu'il a complètement raison. On peut même affirmer avec certitude que sur tous les monuments de ce genre les épouses, mortes ou vivantes, sont représentées assises. Cette observation est confirmée par le vase de Marathon, où le mort est évidemment l'homme debout près du cheval ; elle l'est encore par un autre monument semblable dont on doit la connaissance à Caylus^'^.
Ce monument, également d'origine attique ^'7, consiste en un vase massif qui couronnait sans doute une stèle funéraire. Une femme y est représentée assise ; elle tend la main à un jeune homme vêtu du tribonium, et ayant à sa droite un cheval en marche. Immédiatement au-dessous du couvercle , qui est tout d'une pièce avec le vase, on lit cette inscription :
HMinr05 AHMo5TPATH2 EY5
'" Osserv. leiter., tav. IV, p. 179.
"^ Kunstblatt, 26 mai 1828.
'"^ Archéologie der Kunst, § /,3i, 2, p. 696, 2^ éd. "5 Mus. Pio Clem. t. V, p. 122, éd. Milan. "« T. VI, pl.iv, fig. I.
"' Il a été copié par Fourmont dans l'église de Saint-Georges, au territoire d'Athènes.
Mou, de Mor. j 8
[Êp] p-lTUTTO; Avi[J',0(7TpaTV)Ç
.... euç.
Hermippe, fils ou époux de D émo strate ^ et du bourg de.
C'est encore le mort qui fait ses adieux à sa mère, sur une stèle dont Maffei^'^ a publié l'inscription, sans expliquer ni décrire le monument, et dont Caylus ^^9 a donné une copie dans son recueil, avec une explication qui est loin d'être satisfaisante. Cette stèle est terminée par un fronton orné de volutes et surmonté d'une palmette comme la plupart des stèles attiques. Au-dessous du fronton on lit cette double inscription :
<DIA0XAPH5 (DIAONIAOY KHct)|2IEY2
TIMArOPAS HOAISTOAHPOY
4>iXoj(^ap7iç
Kvi<pt(Tieuç.
Tt[jt.oyopa; HçaicTo^wpou.
Philocharès , fils de Philonide, du dème de Céphisia.
[Ce tombeau est aussi celui] de Timagora^ fille d'Héphestodore,
*'* Galliœ Àntiqtiitates , p. 175.
"9 T. IV, pi. LXIII, flg. I.
Vient ensuite un bas-relief représentant un homme et une femme se donnant la main. L'homme est vêtu d'une tunique courte et ^mccmc^e. Sa chlamyde est attachée sur l'épaule gauche; derrière lui est la partie antérieure d'un cheval. M. Raoul Rochette ^*° croit que cette représentation abrégée et symbolique a le même sens que la tête de cheval figurée à une espèce de fenêtre sur le bas-relief de la villa Albani, dont nous avons parlé plus haut, et où il voit un repas funèbre ; j'ose croire que , d'après tout ce qui précède , il modifiera l'une et l'autre de ces deux opinions.
Je n'entreprendrai pas de réfuter l'explication que Caylus donne de ce monument. Suivant lui, l'artiste a représenté une mère faisant ses adieux à son fils Philocharès, qui part pour un voyage ou pour une expédition militaire , ce qu'indique le cheval ; mais Philocharès mourut avant son retour, et sa mère fit représenter sur son tombeau l'instant d'un départ dont le souvenir causait sa tristesse. Des noms de Philonide et d'Héphestodore, nulle mention.
TIMArOPAS dans la seconde inscription pourrait être aussi un nom d'homme au nominatif, et cela serait même plus régulier; mais il m'a paru plus naturel d'y voir le nom de la mère de Philocharès au génitif, de pareilles irrégularités n'étant pas sans exemples ^^'. Autrement, on ne concevrait guère la disposition des deux épitaphes.
Je ne dirai que quelques mots d'une auti'e stèle attique conservée dans le musée d'Oxford ^^*, et dont M. Boeckh a inséré l'inscription dans le Corpus *^^. Cette stèle était surmontée d'une sirène dont la partie supérieure a disparu ^^4. On y voit, comme dans la précédente,
"° Mon.inéd., p. 96, col. i.
^" Voyez Corpus inscr. gr. 1762 et l'explication du savant éditeur. "' Manu. Oxon. P. 11, tab. IX, fig. LXIII. "^ N" 800.
"^ Sur le sens funéraire des sirènes. Voyez M. Pauofka , Ex/jI. des antiques du cabinet Pourtalès-Gorgier, p. 73-76.
un jeune homme dont la tunique est succincte^ tenant par la bride un cheval qui piaffe, et donnant la main droite à une femme. On lit au-dessus de cette scène l'inscription suivante :
IA0AHM05 SOcDiÔy
X0AAEIAE2
AY5IMAXH PIMorEPONOS
OPEAPPIoY
[$J iXo^vip.oç 2o^ivou XoXlsi^ [t)] ç • Au(iip.ay/i [T]i[jLoy£[iT]ovoç <i>peappiou.
Philodeme , fils de Sophinus , du dème de yjhollide. Lys imaché , fille de Tiinogiton, du dème de Phréarrhes.
Je rapprocherai de ces monuments attiques la face latérale d'une urne de Volterra, publiée successivement par M. Micali ^^^ et par M. Inghirami ^'^, et interprétée très-différemment par l'un et par l'autre de ces deux savants. Ce bas-relief représente un guerrier coiffé de son casque, revêtu de sa cotte d'armes et de sa cuirasse, et chaussé de caligœ. Il a son cheval bridé derrière lui , et tient sa lance dans la main gauche, tandis que de la droite il prend la main d'une femme dont le bras est orné d'un bracelet, le front ceint d'un diadème, et le cou entouré d'un collier de perles. A droite de la tête du guerrier on lit cette inscription :
"' Jntichi Monum. per servir aW opcra intiSolata «L'Italia av. il dominio de Romani.», tav. XXXIX, p. viii. — Ce monument ne Ggure pas dans la 2^ éd. de cet important ouvrage.
"S Mon. Etr., Ser. I, tav. XXIII.
lAOVHIKAI Tha Phaalki Lathunikai
Et cette autre à gauche de la tête de la femme :
oflHmMiciiopiavii
Thania ISiri Tharlii (Fort. Tharun)
M. Micali a vu dans cette scène, Pjrithoûs en habit militaire , conduisant Déidamie noblement vêtue ^^'^•,maisM.ln^hïram'i prouve victorieusement qu'il ne peut être ici question de mariage, et encore moins de Pyrithoûs et de Déidamie, puisque les inscriptions étrusques donnent les noms des deux époux dont le portrait paraît fidèlement retracé. De ces deux noms, mal lus et mal interprétés par Lanzi et par M. Inghirami qui y voient Thannia Anilia .... Falcii (que Lanzi rapproche du nom romain Falcidius) Latiniœ F?'^^, le prénom
'*' La face principale de l'urne représente le combat des Centaures et des Lapithes; l'autre face latérale, un homme nu jusqu'à la ceinture, assis sur un trône et les pieds sur un uttotoSiov. En face, un homme debout, vêtu à la romaine; au milieu d'eux une femme , la main droite sur l'épaule droite de l'homme qui est debout. Chacun des deux hommes tient un rouleau déployé dans la main. M. Micali y voit Pyrithoûs recevant Déidamie des mains de Thésée, et M. Inghirami una donna con due innologi occupati infunebri cerlmonie; mais le personnage assis dans une attitude héroïque ne peut être un innologo. C'est, je crois, le mort écoutant l'éloge funèbre prononcé par un membre de sa famille, son fils peut-être , près duquel se tient sa femme. Cf Montfaucon Jnt. expl.. t. V, pi. LXXI, fig. I.
"8 Saggio dilingua etrusca , t. II, p. 353.
de la femme Thania , connu par d'autres monuments **9, ne peut laisser aucune incertitude. Generalmente , ajoute M. Inghirami, le figure che si tengono per mano si preparano aW ultima separazione, éd il cavallo mostra la partenza di uno di loro che morendo si sépara d'air allro che resta in vita.
Ainsi notre monument représente un guerrier, célèbre peut-être par quelque victoire sur les Latins , qui prend congé de sa femme au moment d'entreprendre le voyage suprême.
Je dois rapprocher de ce monument un bas-relief de la villa Ruspoli que Winckelmann a publié dans ses Monuments inédits 2^°, et qui, à quelques nuances près, offre une conformité étonnante avec l'urne de Volterra que nous venons d'expliquer. Un guerrier, le casque au front et la lance, ou plutôt le javelot, sur l'épaule, prend la main droite d'une femme voilée assise sur un siège sans dossier, et les pieds appuyés sur un ûtcottoi^iov. Il est vêtu d'une tunique courte et d'une chlamyde; ses pieds sont chaussés de caligœ. Derrière lui est un cheval, et derrière le cheval un arbre autour duquel est enroulé un serpent dont la tête domine celle du guerrier. Entre les deux personnages que je viens de décrire, on voit une jeune fille d'une taille inférieure , et qui montre au héros un bouclier et un xapai^wvtov, avec son baudrier, suspendus au haut du champ qu'occupe le bas-relief.
*'9 Voy. K. O. MûUer, Die Etrusker, t. I, p. 41*, et Vermiglioli, Iscrh. Perug. p. 22, 89, iSa, et passim. En admettant avec Lanzi l'existence d'un article chez les Etrusques, et en supposant une métathèse qui n'est pas sans exemple, on pourrait interpréter ainsi ces deux inscriptions : A Flaccus Latinicus, Thannia Niria fille d'Aruns (?) Si cette conjecture est fondée, on tirerait de cette inscription deux faits importants, c'est que la langue étrusque connaissait le suffixe KAS, et que la lettre I y était, comme en sanscrit, en latin et en grec, la caractéristique du datif. Il est vrai que la copie publiée par Lanzi porte Lathuniai et non Lathunicai; mais il est probable que la leçon de M. Inghirami est la seule exacte. ,
^io No ^2
Winckelmann a proposé trois interprétations différentes de ce monument, Ajax de Locres , Jason et Médée, et enfin Télèphe et Augée. C'est à cette dernière qu'il a cru devoir s'arrêter; mais, il faut le dire, elle n'est pas plus satisfaisante que les deux autres, car pour y retrouver la tradition conservée par Hygin^^% il est forcé d'admettre un arbre dans la chambre nuptiale d'Augée , et il ne rend compte ni du bouclier ni de l'épée appendus au mur. Je me trompe ; il suppose que l'épée est celle avec laquelle Augée doit tuer Télèphe.
Si l'on compare ce sujet avec celui qui précède, on ne peut y voir, avec Visconti'^'*", autre chose qu'un adieu funèbre. Le guerrier va partir emporté par le cheval de ©a'vaTo; ; le bouclier et le TrapaS^uvtov appendus à la muraille indiquent qu'il n'y aura plus de combats pour lui , et c'est ce que semble lui dire la jeune fille qui les lui montre. Enfin, l'arbre et le serpent, emblèmes des îles Fortunées, marquent quel sera le terme de son dernier voyage.
Peut-être faut-il voir aussi un adieu funèbre dans un bas-relief du musée de Vérone *^', qui représente un homme nu, la chlamyde sur l'épaule, tenant un cheval par la bride, et écoutant un personnage plus petit que lui qui semble lui adresser les derniers souhaits. Ce personnage, enveloppé d'un manteau qui lui couvre entièrement le corps, est indiqué d'une manière si vague par la gravure, qu'on ne peut juger sûrement de son sexe.
Mais s'il peut exister quelque incertitude sur ce dernier monument, on n'en peut dire autant des urnes étrusques qui représentent deux époux se disant le dernier adieu en présence de leur famille , tandis que deux Kvïpsç ailées, l'une tenant un glaive et l'autre con-
=^' Fab. 100.
'^'*" Museo Pio Clem. t. V, tav. 19, p. laS, éd. Milan. Cf. F. G. Welcker, Ann. de l'inst. arch. t. V, p. 60.