SYMBOLE
Je n'ai rien dit jusqu'ici d'un genre de représentations où le cheval figure avec une intention funéraire qu'on ne saurait révoquer en doute, puisqu'elles se retrouvent ou sur des vases peints ^°^, ou sur des cippes ^°^, ou sur des sarcophages ^"^ : je veux parler des courses de chevaux et des courses de chars qu'on rencontre sur un grand nombre de monuments tant de la Grèce que de l'Italie. Si jusqu'ici j'ai passé sous silence ces sortes de représentations, c'est que j'y vois plutôt une allégorie qu'un symbole; c'est que, suivant moi, les chevaux n'y ont un sens funèbre que par métaphore, la durée de la vie y étant assimilée à la carrière parcourue par les cavaliers ou par les quadriges. Or, ce que je me suis proposé jusqu'ici dans ce travail, c'est de rechercher, de classer et d'expliquer tous les monuments funéraires oii le cheval est rapproché, soit de celui que menace la mort, soit de celui qu'elle a frappé. Maintenant que cette partie de ma tâche est accomplie, et que je suis arrivé aux tombeaux chrétiens décorés de l'image d'un cheval, je dois consacrer quelques mots aux courses à cheval et aux courses du cirque, puisque c'est surtout ce genre de scènes que les chrétiens ont imité sur leurs monuments, en modifiant, dans le sens des croyances évangéliques, l'idée religieuse que les païens y avaient attachée.
J'ai déjà dit plus haut ^°^ que les courses équestres firent de bonne heure une partie essentielle des jeux célébi'és à l'occasion des
5°^ Voyez les monuments cités par M. Raoul Rochette, Mon. ined. p. gii et suiv.
5°'» Fabretti, /«icr. antiq., c. IV, n. XII, p. 273.
^°* Visconti, Mus. Pio Clern. t. V, tav. XXXVIII — XLIII.
^"^ P. 90 et suiv.
funérailles. C'est un fait que M. Raoul Rochette a , plus que personne, contribué à mettre hors de doute ^''7. Il a prouvé d'une manière incontestable que l'un et l'autre genre de courses ne cessèrent jamais de figurer, soit sous l'une, soit sous l'autre forme, le plus souvent même sous toutes les deux, tant dans les jeux olympiques que dans les autres jeux de la Grèce ^°^ ; et qu'enfin les jeux troyens, les decursiones et les courses du cirque, sont un emprunt fait par Rome à la Grèce (ou plutôt à l'Etrurie qui les tenait de la Grèce), avec une intention tout à fait analogue ^°9.
Si dès l'origine, comme on peut le croire, ces courses elliptiques faisaient allusion à la révolution annuelle du soleil, l'image la plus sensible du cours de la destinée humaine ^'°, de la mort et de la renaissance, on conçoit que cet emblème n'ait jamais cessé d'être employé, et qu'on le rencontre plus fréquent que jamais dans les derniers temps du paganisme, à cette époque où les sectateurs de l'ancien culte cherchèrent à expliquer, par des allégories, ce que leurs mythes, leurs usages religieux, présentaient de bizarre et de choquant, ou plutôt commencèrent à soulever le voile mystérieux qui en cachait le sens au vulgaire.
Les chrétiens qui, pour faciliter les conversions, s'approprièrent tout ce qui, dans les usages et dans les cérémonies extérieures du culte des faux dieux , pouvait être emprunté sans porter atteinte à leur dogme sacré, ne négligèrent pas l'emblème ingénieux des courses équestres qui marquait si bien l'heureux accomplissement du cours de la vie humaine^". Aussi les peintures des catacombes
^°' Achilléide , p. 96 et suiv. Orestéide, p. 196, note 2. ^°* Orestéide , 1. c.
^"9 Ibid.
*'° Voyez M. Raoul Rochette, Mon. inéd. Append. p. 3(^6 et suiv. ^" C'est ropinion du P. Liipi [Kpitaph. S( l'er. Mart. p. 57, 58. Disscrltiz. 1, 1, p. 267 el s(j.) adoptée pai- M. Raoul Rochette [Deuxième Mémoire sur
offrent-elles plus d'une fois l'image d'un vainqueur aux jeux du cirque ^'^; aussi sur plusieurs tombeaux, que la présence de cet emblème doit faire regarder comme chrétiens, un cheval au repos ou en course, seul ou avec une palme, est-il joint à l'inscription. L'une des plus curieuses est une pierre sépulcrale tirée du cimetière de Saint-Callixte ^'^ : l'image d'un cheval avec la palme sur la tête a tout à la fois pour objet d'orner l'épitaphe et de faire allusion au nom de la jeune FELICVLA VICTOR [lA].
L'un et l'autre emblème se retrouvent sur une pierre provenant de la même source, et que Fabretti a publiée ^'4. En voici l'inscription :
AVRELPELACIANVS QVI VIXITMENSIBVS
G! 5'^ ETDIEBVSXIII AVREL. DECENT! VS PATRRPOS ^'S
On ne rencontre que le cheval en marche sur cette inscription empruntée au même recueil que la précédente ^'7.
les ant. chrét. p. 6i et suiv. , et Tableau des Catacombes de Rome, p. 2 32 et suiv). Le P. Lupi rapproche ces passages de saint Paul, Sic currite ut comprehendatis... Et cursuin consuminavi. . . In relique reposita est mihi corona.
^" Bottari Pitture e sculture, t. III, tav. CLX, n. IV et V. J'emprunte cette citation et la plupart de celles qui suivent au second mémoire de M. Raoul Rochette sur les antiquités chrétiennes, p. 6i et suiv. Je me plais à reconnaître ici tout ce que cette partie de mon travail doit à cette savante dissertation.
*'^ Boldetti Osserv. p. 21 5.
*"* Inscript, antiq. c. VIII, n. XV, p. 549.
^'^ Peut-être faut-il voir dans ces deux lettres la copie inexacte d'un D retourné et représentant, à l'imitation du A, le nombre X.
^'« PAT[E]RPOS(VIÏ).
^'^ Op. cit. c. V, n. 216, p. 38/,.
MARCIANVS CAROFILIO SVO
Mais la palme est réunie au cheval sur un monument publié par le P. Lupi ^'^, et dont je reproduis ici l'inscription :
D.M.S LAEVIAFIRMINA MATER-VETTIAE- SIMPLICIAEFILIAE SVAEQVAEVIXIT AN- ^GrXLIIIMENSESVIMA TERFILIAEINCON PARABILIFECITSIM PLICIAEQVAEDORM ITIN PAGE
Sur une autre pierre également citée par le P. Lupi ^'9, et consacrée à un chrétien nommé FLORINTIVS (sic), le symbole de la colombe est rapproché de celui du cheval.
Mais un monument plus significatif encore, c'est celui de saint Florent martyr, où près du cheval est représentée une borne ^^°.
Du reste, je ne puis me décider à voir, avec M. Raoul Rochette,
^'^ Epitaph. Sev. Mart. p. Sy.
^'^ Epitaph. Sev. Mart. tab. IX, fig. i.
^^° Lupi Dissertaz. X. I, p. 258 ad fin.
un monument dirétien dans une amphore de verre, publiée par Fabretti 5^', et sur laquelle on lit : VINCENTI PIE ZESES, formule que le savant antiquaire regarde comme chrétienne, mais qui , toute païenne d'abord et consacrée aux joies des festins ^^^, n'a été que tardivement adoptée par les chrétiens , qui y joignent souvent quelque idée accessoire, d'après laquelle on ne peut pas se méprendre sur le sens de ces deux mots^^^. Au-dessous sont représentés trois chevaux avec leurs noms dans un ordre rétrograde : AEGIS OIKOYMENH ZEP, sans doute ZEPHYRVS, comme le pense Fabretti. M. Raoul Rochette est d'avis que la formule en question et la figure de trois chevaux vainqueurs remplissent ici le double objet de représenter symboliquement une victoire à la course, et d'exprimer le nom même du chrétien VINCENTIVS ^^'*.
5" C. IV, n" i68, |). 277. Buonarroti l'a reproduit, retri, tav. XXIX, fig. 2, p. 209 sgg.
52^ Voyez Inscr. gr. et lat. recueillies par la comm. de Morée. T. I, p. 169, note 7. Au fond d'un verre publié par Fabretti, c. VII, n. LVI, p. SSg, et reproduit par Montfaucon , Ant. expl. I, pi. 110, fig. 4) on voit les trois Grâces avec cette inscription : GELASIA-LECORI-COMASIA PIETE ZESETE ET MVLTIS ANNISVIVATIS.
'^^ Assez souvent, sur les monuments chrétiens, à la formule PIE ZESES on trouve ajouté EN AFAQOl^, comme sur l'inscription d'un vase de verre trouvé à Rome en 1732, et publié par le P. Lupi, Epilnph. Sever. Mart. p. igS, ou quelque figure d'apôtre, comme sur le monument publié par Fabretti, Inscr. Ant. c. VIII, n. CXXI, p. 594.
■■"* Aux chrétiens seuls n'appartient pas l'idée de fane ;illiis;on , sur les représentations figurées dont sont décorés les tombeaux ou les vases, aux noms des individus que ces monuments concernent. Voyez plus haut note 4>^7i et Fabretti, c. III, n. XXXVII, p. 186, où sur un cippe consacré à Laberia Daphm- on a représenté Uaphné au moment de sa métamorphose. M. Raoul Rochette a plusieurs fois cité cet exemple curieux. Voyez Deuxième mémoire sur les nniiq. chrét. p. 68; et Journal des savants, janvier i835, p. 26. Sur un monument de Délos publié t. III, pi. 14, fig. IV de cet ouvrage, lin certain Nicéphnre est représenté dans l'attitude d'un guerrier combattant. Mon. de Mor. V'Q
Ce rapprochement ingénieux trouve sans doute sa justification dans lin grand nombre de monuments chrétiens; mais s'il ne s'agissait que d'un symbole, pourquoi les chevaux seraient-ils au nombre de trois? pourquoi leurs noms seraient-ils indiqués? Je soumets cette objection à M. Raoul Rocbette auquel je proposerai cette autre interprétation : Vincentius, dont le nom a été de favorable augure, a remporté le prix de la course; JEg\s, OEcuméné et Zéphyre, ses trois chevaux, l'ont aidé à obtenir la palme. Un ami, pour consacrer le souvenir de ce succès, lui offre un vase qui l'invite à boire et à jouir gaiement de la vie ^^^. Si celte explication est exacte, le vase en question ne peut être rangé dans la section IX : il se rattacherait plutôt, bien qu'indirectement, à la section X à laquelle je me hâte d'arriver.