‹ Monuments d'architecture et de sculpture en Belgique (volume 2)Chapitre 3 sur 26 · LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

LA CATHÉDRALE

La plupart des beaux înonumcnts de la période ogivale s’élevèrent lentement, par formations successives. Commencés avec ferveur, interrompus par pauvreté, continués ('l agrandis au milieu des luttes sociales, ils nous apparaissent bien moins comme le résultat d’une création individuelle que comme le produit collectif de plusieurs générations d’artistes et de fidèles. Ce défaut d’homogénéité se rachète presque toujours par un charme particulier : l’œuvre ainsi accomplie s’adresse non-seulement aux regards, mais à la pensée, et chacune de ses soudures, de ses disparates, de ses lacunes meme, rappelle ce qu’elle a nécessité de sacrifices et de labeurs, ce qu’elle a vu d’agitation et de désastres. L’église de Notre-Dame d’Anvers brille entre toutes comme un de ces splendides documents historiques. Pendant trois siècles, elle a subi les atteintes de toutes les révolutions politiques et religieuses; les iconoclastes, les incendies, les spoliations, l’ont tour à tour mise en lambeaux, et cependant, tant de dévastations, d’attentats, de rapines, sont restés impuissants : à chaque retour de calme et de paix, comme au retour d’un nouveau printemps, l’édifice s’est recouvert de fleurs, a repris sa végétation architecturale, et a poussé plus avant dans le ciel son aiguille de pierre.

. Quelles ont été les phases de ce long et merveilleux achèvement:' Si nous fouillons jusqu’aux profondeurs du sol, si nous voulons rechercher l’origine du monument, nous ne trouvons qu’obscurité et doute; cette fois encore, c’est l’imagination et non la chronologie qui renoue la chaîne des événements. D’après une légende, sainte Walburge, vierge et martyre, fit édifier l’église. Selon une autre tradition, c’est Godefroid de Bouillon qui en favorisa indirectement l’érection : au moment de partir pour la croisade, il dota douze chanoines de l’abbaye de Saint-Michel en les chargeant de prier pour le succès de son entreprise, et, grâce à ce don, ils purent faire commencer le nouvel édifice. L’on cite, à ce sujet, l’acte de la cession faite par eux, en H 24-, à saint Norbert, au moment où ils quittèrent leur ancienne demeure. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de ce document, il reste avéré qu’il y eut, au commencement du douzième siècle, consécration d’une collégiale qui, devenue insuffisante pour le

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nombre des fidèles, provoqua deux siècles plus tard (1352) les premiers travaux pour la construction de la future cathédrale.

A cette époque, l’archéologie et l’histoire se prêtent un mutuel appui; mais il reste néanmoins plus d’un problème à résoudre. L’artiste bolonais souvent cité comme étant l’architecte principal s’appelait, dit-on, Jean Amelius, et cependant l’on voit en même temps intervenir très-activement un autre architecte célèbre, Jean Appelmans. Comment se rendre compte de cette dualité? Les consciencieux historiens de la ville d’Anvers, MM. Mertens etTorfs, ont fourni à cet égard une explication; ils ont reconnu que les deux noms ne désignent qu’une seule et même personne. Amelius ou DA MELA (de la pomme) s’est, borné à traduire son nom en flamand : VAN DEN APPEL, en y ajoutant la terminaison de MANS, fréquemment employée. Ceci admis, une autre difficulté subsiste; comment concilier ces indications avec la pierre tumulaire autrefois placée devant le maître autel de l’église Saint-Georges, et dont l’inscription, reproduite dans un ouvrage du seizième siècle, désigne comme auteur de la tour Notre-Dame PIERRE APPELMAN? D’où provient. celle différence dans le prénom et le nom familial? L’on ne sait. Toutefois les recherches faites par M. Léon de Burbure dans les archives de la cathédrale ont établi qu’il n’y a ici qu’une inexactitude au lieu de deux. Cet érudit a, en effet, constaté que l’artiste dont le nom a été tant discuté s’appelait Pierre et non Jean Appelmans, et que son entrée en fonctions, comme maître de l’œuvre, eut lieu en 1405. Après tant d’investigations, une découverte fortuite peut seule apprendre maintenant cpii dirigea les premiers travaux pendant les cinquante-trois années précédentes, et qui fut l’auteur du plan primitif.

Le lendemain de la mort d’Appelmans, survenue en 1434, Jean Tac prit la direction des travaux, les surveilla pendant l’espace de quatorze ans, et eut à son tour pour successeurs, jusqu’au commencement du seizième siècle, Everaert, Herman de Waghemakere, Dominique de Waghemakere et Rombout Keldermans. Les parties principales du monument étaient achevées et l’on s’occupait de l'embellissement intérieur, quand les dégâts causés par l’incendie de l’an 1533 réclamèrent de nouveaux architectes. Une restauration qui dura un siècle et absorba tous les revenus de l’église, nécessita successivement alors le concours de Philippe Lemmeken , de Michel Dresselers, de Raphaël Paludanus, de Robert et de Jean de Noie. L’édifice n’offrait plus qu’un squelette architectural : des piliers noircis, des murs lézardés, et, dans l’enceinte entièrement découverte, les débris encore fumants de cinquante-sept autels enrichis de précieux objets d’art. La partie la plus remarquable du monument, la tour, n’échappa aux flammes que par miracle ou plutôt par l’énergie du premier magistral! Surpris au milieu de la nuit, les citoyens restaient tout à la fois consternés et inactifs, et déjà les charpentes des nefs se dissipaient dans l’air en flamboyantes étincelles, le. plomb fondu jaillissait par les gargouilles, des boiseries embrasées du portail le

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feu commençait à grimper vers la (lèche, quand enfin le bourgmestre Lancelot d’Urse) parut. 11 fit immédiatement appel aux hommes de bonne volonté, organisa des secours, et, donnant lui-même l’exemple du dévouement, ne quitta le lieu du sinistre qu’au malin, grièvement blessé, mais maître de l’élément destructeur.

Celle ruine, presque totale, avait été précédée et devait encore être suivie de plus d’une catastrophe. 11 en est de l’histoire de certains monuments comme de la carrière de certains hommes : c’est une alternative incessante d’infortune et de grandeur. Ainsi, l’incendie que nous venons de signaler avait eu déjà, en 1434, un précédent moins déplorable, alors que le chœur, ses bas côtés, une partie des nefs du midi venaient d’être achevés; puis arrivèrent successivement les trois dévastations commises pendant le seizième siècle, jours de deuil et de désolation auxquels on trouve heureusement à opposer, comme contraste, le souvenir de plus d’une solennité riche de magnificence. Les principales cérémonies du culte méritaient déjà d’être ainsi désignées; l’on peut concevoir quelle était leur pompe quand Albert Durer nous décrit , dans son livre de voyage, l’aspect de la procession qu’il admira pendant deux heures, le dimanche après l’Ascension de l’an 1520.

Un an après le voyage du célèbre artiste allemand, l’église d’Anvers fut visitée par une illustration plus glorieuse encore : Charles-Quint vint avec Christiern II, roi de Suède, alors chassé de son royaume, poser la première pierre des travaux entrepris pour l’élargissement et la reconstruction du chœur. Ou voit par les anciens registres de l’église que le chapitre offrit, dans celle occasion, à l’auguste visiteur, une paire de gants blancs.

Charles-Quint, qui affectionnait Anvers, et qui lui prouvait cette affection en lui empruntant l’argent nécessaire à soutenir ses longues guerres, avait projeté autrefois d’y tenir un chapitre de la Toison d’or. Ce projet, que les ravages de la peste l’empêchèrent d’accomplir, fut repris, quarante ans plus tard, par son successeur; en l’an 155G, la ville eut pendant trois jours la vue de ce fastueux spectacle. Le 21 janvier, Philippe II, qui s’était logé à l’abbaye de Saint-Michel, vint entendre les vêpres à l’église Notre-Dame, accompagné de tous ses chevaliers couverts de velours rouge et de fourrures. Le lendemain, il y revint assister à une messe, célébrée par Georges d’Egmont, évêque d’Utreeht, et l’ordre fut conféré à vingt nouveaux chevaliers, parmi lesquels se trouvaient le fils du roi, Charles d’Autriche; le comte de Hornes; le duc d’Aerschot; le baron de Berlaimont et le prince d’Orange. Enfin, le troisième jour, les chevaliers, vêtus de noir, assistèrent à une messe de morts pour le repos des âmes de leurs devanciers, et l’on suspendit dans le chœur les écussons de tous les seigneurs présents.

Quelques années plus tard, l’église fut érigée en cathédrale (4 mai 1559), et l’on voulut doter Anvers d’un évêché. Les négociants s’alarmèrent aussitôt de celle faveur

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