MONUMENTS DE L'INDE
L'histoire de i*art chez les Indiens n'est pas moins obscure que leur histoire politique, et les témoignages en petit nombre qu'on a pu recueillir de la bouche des brahmines sont presque toujours contradictoires, et évidemment dictés par Tignorance ou la mauvaise foi. Ce sera donc principalement aux monuments eux-mêmes que nous devrons en appeler.
Les anciens comme les modernes s'accordent à regarder les Indiens comme un des premiers peuples qui aient connu la civilisation ; l'architecture chez ces peuples, plus encore peut-être que chez aucun autre, fut en tout temps consacrée à la religion, et de nos jours encore, à l'exception de quelques palais et autres grands édifices, la plupart des constructions non consacrées au culte ne sont que des assemblages de terre, de feuilles et de bambous. Bien entendu que je ne parle pas des bâtiments élevés par les Européens.
Il parait prouvé qu'il a existé autrefois dans l'Inde une architecture sacrée ; mais il reste encore à savoir jusqu'à quel point cette architecture demeura libre dans ses œuvres, et si elle ne subit pas quelquefois l'influence de conquérants étrangers. Comment savoir si, avant l'installation définitive des Mahométans au xi^ siècle, d'autres invasions ne purent pas avoir amené des modifications dans sa marche? Par induction pourtant on pourrait peut-être résoudre cette question par la négative; car les Moghols apportèrent dans l'Inde leur architecture, et cependant ils paraissent avoir appliqué aux édifices qu'ils élevèrent quelques-uns des procédés des Indiens, plutôt qu'avoir imposé à ceux-ci leurs formes architectoniques.
L'architecture indienne semble donc avoir toujours conservé dans son ordonnance un caractère propre et indépendant de toute influence étrangère, et n'avoir dévié de ses principes que dans quelques ornements et accessoires secondaires. Ce qui frappe le plus en général dans les monuments indiens, c'est l'immensité du travail et la prodigieuse richesse d'ornementation, plutôt que le goût ou la perfection d'exécution. L'esprit admire la patience qui a présidé à ces constructions, mais il n'éprouve guère ce sentiment d'exaltation dont il ne peut se défendre devant les monuments de l'Egypte, de la Grèce et de Rome.
Le fanatisme des Musulmans a fait disparaître une grande partie des vieux monuments de la religion indienne, et il a exercé justement ses ravages dans la contrée de l'Inde que l'on regarde comme le berceau de la religion et de la civilisation in^ diennes. Le Bengale proprement dit est donc la partie la plus pauvre en monuments; mais d'autres endroits, tels que la côte de Coromandel et celle de Malabar,
I montagnes peu accessibles des GAtes, moins exposés aux dévastations des Musulmans, vont nous offrir une série nombreuse de monuments que nous décrirons en suivant la classification que nous avons adoptée, et qui a (Kiur base leur destination religieuse, funéraire, civile ou militaire.
Parmi les monuments religieux répandus sur le sol de l'Inde, nous devrons distinguer ceux qui se rapportent an culte des aborigènes et ceux qui ont été élevés jtar les conquérants sectateurs de Mahomet. Les premiers se partageront eux-mêmes en trois classes : 1° les temples souterrains; 2° tes temples taillés dans le roc audessus du sol , mais dont souvent quelques parties s'étendent sous terre ; 3" enfin les édifices proprement dits. A ces derniers seulement nous donnerons le nom de pagodes, que la plupart des voyageurs appliquent à tort fi toutes les constructions religieuses de l'Inde. Tous ces monuments ont cela de commun qu'ils se rapportent à la religion du pays. nOn-seulement au culte de Wislinou et de Siva, dont les sectes se sont maintenues dans l'Inde jusqu'à nos jours, maïs encore à celui de Bouddha, doni les partisans sont expulsés de cette contrée depuis bien des siècles.
§ I". — TEMPLES SOITTKBRAINS.
Les temples souterrains se trouvent dan» dillérentes parties de l'Inde, et, selon toute apparence , ne nous sont pas encore tous connus; il n'en existe pas dans les plaines du Bengale etduPenjab, où la disposition du sol ne permit pas d'en établir; mais presque toute la presqu'île en de^à du Gange, traversée par la chaîne des Gâtes, n'a pas encore été sulGsamment explorée. Dans celle contrée, la nature elle-même semble inviter à chercher un asile au sein de grottes oii ne pénètrent ni les t'ayons bràlants du soleil , ni les torrents d'eau qui tombent dans la saison pluvieuse. Dans les pays qui ofl'rtreni des gratles naturelles, ou la Facilité d'en ereuser, ces grottes durent être les premières habitations, et suilout les premiers temples; cette remarque peut s'appliquer à l'Inde, comme nous aurons plus tard l'occasion de le faire pour l'Egypte; et ici le style même des monuments vient à l'appui de cette observation, qui est d'ailleurs confirmée par tous les faits.
Parmi les monuments souterrains de l'Indo, le rang d'ancienneté parait appartenir aux grottes d'EIephanta. On nomme ainsi une petite île peu éloignée de Bombay, et distante environ de 8 kil. de la cAte mahratte; son véritable nom est Garipori ; celui d'EIephanta lui a été donné par les Portugais, à cause d'un grand éléphant qui y existait taillé à même le roc, et qui n'a été définitivement détruit par le temps qu'en 1814. Cette île a l'aspect d'une longue colline, séparée dans lemilieu parunc
ÎA INDE.
vallée profonde et étroite, fermée des deux côtés par des éminences abruptes. Elle n'a guère que 8 kil. de circonférence ; elle est ordinairement inhabitée, et offre seulement de temps à autre un refuge à de misérables bannis, qui en fuyant leur caste n'ont pu trouver une retraite plus commode. Aux trois quarts de la hauteur d^une des collines est la caverne principale, dont l'entrée est tournée vers le nord, et creusée dans une pierre qui ressemble au porphyre. Cette entrée est d'un aspect moins frappant au premier coup d'œil qu'on ne s'y attend généralement ; elle est basse, et la paroi du rocher dans lequel elle est taillée se trouve tellement dégradée qu'il en résulte une fâcheuse altération dans le dessin de l'architecture ; mais dès qu'on arrive assez près pour plonger la vue dans le temple intérieur, l'ensemble du travail devient réellement imposant. (Planche i.) On aperçoit une vaste salle creusée dans le roc et dont le plafond est soutenu par vingt-six colonnes et seize piliers, dont les chapiteaux semblent ployer sous le poids de la montagne. Huit de ces colonnes sont brisées et plusieurs autres endommagées ; l'élévation de la salle varie de cinq à six mètres. Le temple forme un quadrilatère de quarante-quatre mètres sur quarante et un ; au fond on voit dans une sorte de niche un buste colossal à triple visage que l'on croit représenter la trinité indienne , Brahma , Wishnou et Siva. Tous les murs sont ornés de figures gigantesques en relief, se rapportant à la mythologie des brahmines. Le temple d'Elephanta peut être regardé comme un panthéon complet, car toutes les divinités principales de la religion indoue s'y trouvent représentées nues, il est vrai, mais avec leurs attributs caractéristiques. Sans doute on a pu, depuis l'époque où furent creusées ces merveilleuses cavernes, déifier les héros de plus d'une légende moderne contenue dans les Puranas et les Tantras; mais tous les dieux mentionnés dans les Védas, les véritables livres sacrés, autrement dit, tous les dieux légitimes de l'Inde peuvent se distinguer dans les diverses parties du temple partout où la vétusté n'a pas rendu leurs traits méconnaissables.
Outre cette grotte principale, il en existe plusieurs autres contiguës et d'une vaste étendue, mais la plupart sont encombrées, et sont bien loin d'être d'un aussi haut intérêt.
Privés de notions chronologiques, nous ne pouvons guère fixer avec ceilitude l'époque de la construction de ces grottes; ce sont donc les monuments mêmes qui doivent nous aider à déterminer leur origine, et tout en eux indique qu'ils remontent à une haute antiquité. Leur structure, leur étendue, l'exécution parfaite de toutes leurs parties démontrent qu'il fallut une longue suite d'années pour les terminer ; l'incertitude même des traditions indique qu'elles se rapportent à une époque bien reculée, puisqu'il n'en reste point de souvenir dans la mémoire des peuples. Selon l'évéque Hébert, elles ne dateraient que de quinze cents ans; mais leur style rend plus vraisemblable l'opinion de ceux qui les font remonter à près de trois mille ans. Quant à nous, il nous parait évident que les grottes d'Elephanta sont les plus anciens monuments qui nous restent de l'architecture indoue.
A peu de distance d'Elephanta est Salsette, ile de vingt kilomètres de long sur seize de large, qu'on a réunie à Bombay par une chaussée; ce fut jadis un lieu renommé
pour sa sainteté. Les grottes y sont en si grand nombre qu'elles font ressembler la principale montagne à un gâteau de miel avec ses alvéoles, et cependant cette montagne est composée d'une roche aussi dure que celle d'Elephanta. L'architecture de ces monuments est tellement empreinte du même caractère que celle des grottes d'Elephanta, qu'on ne saurait douter qu'ils appartiennent tous au même peuple et au même siècle. A Salsette ou trouve çà et là sur les parois des inscriptions; Anquetil Duperron en a compté vingt-deux dont il a donné des copies. Leur alphabet n'a rien qui ressemble à aucun de ceux qui sont aujourd'hui en usage dans la presqu'île, et personne encore n'a'^u en découvrir la clef; nouvelle preuve de l'antiquité de ces monuments. Les grottes secondaires sont nombreuses au delà de toute croyance; aussi ne décrirai-je ici que les principales.
Une vallée protégée et rafraîchie par d'épais ombrages, et souvent embarrassée par une excessive végétation , conduit aux temples souterrains de Kennery, les plus célèbres parmi les excavations de Salsette. La montagne dans laquelle elles sont creusées se présente tout à coup aux regards comme un rocher escarpé et presque perpendiculaire; son sommet, suspendu en avant, forme une espèce de toit au-dessus de l'entrée des cavernes. Ces temples sont plus grands encore que ceux d'Elephanta; celui désigné sous le nom de la Grande Pagode, est réellement un des monuments les plus curieux en son genre. Les Portugais l'avaient converti à l'usage du culte chrétien. On monte à son ouverture par plusieurs degrés, et l'on entre sous un haut portique fermé en avant par une balustrade en pierre d'un travail exquis. D'un côté s'élève un grand pilastre surmonté de trois lions assez grossièrement taillés, mais d'une belle conservation. Le plafond du vestibule repose sur deux minces piliers quadrangulaires dont le fût est dépourvu de tout ornement. Ce temple est beaucoup plus élevé que celui d'Elephanta; sa forme est un parallélogramme de vingt-sept mètres sur soixante-six, dont le pourtour est décoré sur trois faces de trente colonnes octogones, la plupart richement sculptées, et dont dix-huit ont des chapiteaux décorés d'éléphants. Le plafond est en forme de voûte, et soutenu au moyen d'arceaux de bois qui descendent à peu près jusque sur les chapiteaux des colonnes. Au bout du temple, qui se termine en rotonde, est une espèce de coupole, taillée comme tout le reste dans le roc, ou plutôt une masse cylindrique dont je parlerai à Toccasion du temple de Visouakarma. Le grand temple de Kennery était consacré à Bouddha ; on y voit reproduite sous beaucoup de formes la figure de ce dieu qu'on reconnaît facilement à ses cheveux laineux et à ses oreilles allongées (1).
(1) La religion de Brahma, doDl un des dogmes principaux était l'hérédité des castes, et la pensée que la conduite tenue pendant la durée d'une existence antérieure déterminait irrévocablement le destin des hommes dans la vie présente, devait nécessairement disposer ceux que ces dogmes avaient relégués dans les classes non favorisées , et condamnées à une dégradation perpétuelle, à accueillir avec joie le premier novateur qui serait assez hardi pour les déclarer sans fondement. Le réformateur se rencontra dans la personne du Bouddha Sakia Muni , c'est-à-dire du saint ermite Sakia, qui, selon Topinion la plus générale, florJssaii entre les années 638 et 542 avant iéstts-Christ. Sakia employa sa vie entière à la propagation de ses doclrines, et y réussit
Également dans l'ile de Salsette, à quatre kilomètres du village d'Ambola, sont les grottes de Djoguey-Syr ou Djegueseri. Là principale entrée de ces temples souterrains regarde le couchant. Il est très-remarquable qu'ils sont creusés dans une montagne ronde et isolée; les entrées orientale et occidentale aboutissent au centre de la montagne qui a été fouillée et creusée dans tout son diamètre, à peu près de niveau avec la plaine. Le rocher étant d'une nature douce et friable, les sculptures dans beaucoup d'endroits sont considérablement mutilées, et même effacées. Une autre cause s'est jointe à celle-ci pour en hâter la destruction ; pendant la mousson du sud-ouest ces excavations sont continuellement remplies d'eau. Elles sont carrées et à toit plat. Le temple parait avoir été consacré à Mahadeva ou Indra. Une autre grotte, celle de Monpeser, était dédiée à Siva, tandis que dans celles assez vastes, mais moins riches en sculpture, de Magatomi, on voit une figure de Bouddha. On serait donc fondé à croire que le culte de Bouddha et celui de Siva régnèrent jadis à côté l'un de l'autre dans la petite ile de Salsette.
Un autre monument souterrain, décrit pour la première fois par Yalentia, est la grotte de Carli, située à peu près à égale distance de Bombay et de Pounah, dans la province d'Aureng-Abad. La montagne qui la contient fait face au fort de Low- Ghor; la montée rapide qui y conduit est facilitée par des escaliers creusés dans le roc. Tout le sommet de la montagne est couvert de plantations qui dérobent la vue des cavernes jusqu'à ce qu'on soit parvenu à un espace découvert de la longueur d'environ trente-trois mètres ; on a nivelé cet espace en taillant le flanc de la montagne jusqu'à ce qu'on ait trouvé dans le roc vif une surface perpendiculaire d'environ seize mètres. Là on a creusé, sur une même ligne, plusieurs cavernes dont la principale est précédée d'un vestibule formant un carré long de quarante-deux mètres sur quinze mètres trente-trois centimètres. La voûte du temple repose sur un grand nombre de piliers. Ici, comme à Kennery, la voûte est soutenue par des cintres de bois; il est difiicile de supposer qu'ils soient aussi anciens que l'excavation, et pourtant, qui aura fourni à la dépense nécessitée par le remplacement des anciens? Depuis si longtemps les sectateurs de Bouddha n'exercent plus leur culte en ce lieu, et le pays est en la puissance des Brahmines leurs plus grands ennemis. Ceux-ci ont même décrié ce lieu comme une œuvre des Rakchous ou méchants esprits, et toute
tellement que les bouddhistes formaient une secte puissante dans Tlnde à Tépoque de Tinvasion d'Alexandre ; mais peu de temps après , les brahmines s'aperçurent que les progrès de la nouvelle croyance menaçaient de ruiner leur empire. Il n*est pas facile de déterminer Tépoque à laquelle commença la persécution ; mais le professeur Wilson pense que les plus grands efforts pour détruire le bouddhisme datent des cinquième et dixième siècles de notre ère. Cette secte fit , à ce qu*il parait, une plus longue résistance dans le nord , où les brahmines n'eurent jamais autant de crédit que dans les autres parties de la Péninsule , et de là vient qu'on rencontre assez souvent des restes de temples bouddhistes dans les contrées septentrionales. Poursuivis par les mabométans d'un côté, par les brahmines de l'autre, les bouddhistes sont aujourd'hui réduits à un bien petit nombre, si toutefois il en existe encore ailleurs que dans l'Ile de Ceylan , où la religion de Bouddha a trouvé un refuge , et est restée la religion dominante.
pratique religieuse y est défendue. Au fond de la salle est la même masse sculptée que j'ai signalée à Kennery. On ne trouve point de figures de divinités dans l'intérieur de ce temple, mais les murs du vestibule sont couverts de hauts-reliefs, représentant des éléphants, et divers personnages parmi lesquels le dieu Bouddha, soit debout, soit assis sur ses jambes à la manière indienne, mais toujours entouré d'adorateurs. On y voit aussi beaucoup d'inscriptions en caractères inconnus que nous retrouverons aux temples monolithes de Mahabalipouram. Un rang de cavernes s'étend au nord de la grande sur un espace considérable ; celles-ci sont de forme carrée et ont toutes des toits plats ; elles semblent avoir été destinées à servir de demeure aux prêtres qui desservaient le temple. Dans la dernière, on voit une figure de Bouddha. On reconnaît facilement qu'aucune de ces habitations n'a été achevée.
Dans la montagne voisine, qui porte le fort d'Esapour, sont aussi des cavernes avec un petit temple voûté de liiéme forme que celui de Carly ; celles-ci ne renferment aucunes figures sculptées.
On a découvert au centre de l'Inde , sur la chaîne élevée des Gâtes, des monuments qui surpassent de beaucoup en magnificence Elephanta et Salsette ; je veux parler des fameuses grottes d'EUora, situées à environ vingt-quatre kilomètres d'Aureng- Abad. Ces excavations couvrent un espace de près de huit kilomètres; les plus remarquables, situées dans une montagne taillée à pic, se dirigent du N. O. au S. O. dans une étendue de deux kilomètres, et ont une direction légèrement circulaire. I^ rocher est composé de granit rouge extrêmement dur, dans lequel on a creusé à grande peine d'innombrables temples, chapelles, salles, corridors, sur plusieurs étages, le tout orné de figures plus innombrables encore de haut-relief, dont malheureusement un grand nombre ont été mutilées par les Musulmans. Les plafonds de ces grottes sont pour la plupart couverts de peintures et d'ornements rendus méconnaissables par la fumée des torches. Outre les monuments souterrains, Ellora en offre un plus remarquable encore; c'est le Rêlâça taillé dans le roc, mais à ciel ouvert; la description de cette merveille trouvera sa place dans le paragraphe consacré aux monuments monolithes ; nous devons nous borner ici à passer en revue les principales excavations.
On appelle Djctgganathà^Sabhd un temple dédié à Djagganatha, le maître de l'univers, l'un des noms de Krischna, l'une des avatars ou incarnations de Wishnou. Ce temple est creusé dans le granit à plusieurs étages; l'inférieur est très-encombré; on escalier, taillé également dans le roc, conduit à l'étage supérieur. Le dieu, assis sur ses talons, occupe le fond du sanctuaire.
Un passage conduit de ce temple à celui de Paraçou-Rama, incarnation sanguinaire de Wishnou; il a douze mètres sur dix, et trois mètres de haut. Sa disposition offre beaucoup d'analogie avec Ylndra'Sabhd, le temple d'Indra, qui en est voisin. Une belle entrée taillée dans le roc et gardée par deux lions couchés conduit à cette dernière grotte (planche 2), soutenue par d'élégants piliers, et consacrée à Indra, le dieu des éléments, et la première des divinités secondaires de la mythologie indienne.
I^ temple appelé Biskourma, ou plus correetcment VisouakarmakO'Djhoumprah , chaumière de Visouakarma, est dédié à cette divinité de troisième ordre, ringënieor et le constructeur des dieux de Tlnde. Il a été décrit en détail par M. Langlois, membre de l'Institut de France, dans les Monuments andens et modernes, publiés sous la direction de M. Jules Gailhabaud. Ce temple est précédé d'une grande cour carrée dans laquelle on entre par une large entaille faite dans le roc ; vis-à-vis se présente la magnifique façade. Cette grotte, d'une forme toute particulière et d^un dessin très-élégant , ne le cède à aucune autre en grandiose ni en beauté. On est étonné de la légèreté du péristyle; l'intérieur, long de vingt-quatre mètres, est d'un style sévère et riche tout à la fois; il est surmonté d'une voûte circulaire, qui comme celles de Carly et de Kennery offre l'aspect de l'intérieur de la coque d'un navire. Au fond s'élève, à une hauteur de sept mètres trente et un centimètres, une masse cylindrique que couronne un globe aplati, surmonté d'une réunion de petits prismes quadrangulaires; cette masse est le Dahgopa, construction symbolique qui se retrouve dans tous les temples bouddhistes, comme en effet nous l'avons signalé à Kennery et à Carly; sur cette masse est sculptée la figure de Bouddha, et ce doit être plus tard, et après l'expulsion des Bouddhistes, que les bramines, voulant conserver an monument sa destination sacrée, l'ont mis sous l'invocation de Visouakarma.
On peut encore citer à Ellora les grottes de Doumar-Leyna , de I)jenou€usa, de Ramichouer et de Nila-Kantha-Mahadeva , le grand dieu au gosier bleu, l'un des surnoms de Si va, les cendres de Ravanah, le Dès- Avatar, les dix incarnations, le Tyii- Tali, les trois étages, édifice très-simple, soutenu par des piliers carrés et dédié à Kouverà, dieu des richesses, et à Kalakountha, le destructeur du monde; enfin le DaU'Tali, les deux étages, monument un peu plus orné, mais également à piliers carrés.
A environ un kilomètre de ces grottes, on on voit d'autres moins importantes appelées par les bramines Dher-Wara, le canton des impurs, sans doute parce qu'elles se rattachent au culte de Bouddha. I^ plus grande est fort belle; dans la saison des pluies, une rivière tombant du haut de la façade ferme la porte d'un rideau de cristal mobile.
L'âge historique des monuments d'Ellora n'est pas moins difficile à déterminer que celui des grottes d'Elephanta et de Salsettc. Deux traditions aussi incertaines et aussi évidemment fausses l'une que l'autre, feraient remonter leur origine à près de huit mille ans selon l'une, et à neuf cents ans seulement selon l'autre. Cependant la richesse et la perfection de l'architecture et de la sculpture des monuments d'Ellora annoncent évidemment un progrès de l'art; d'un autre côté, la présence de la figure de Bouddha en plusieurs endroits doit nous faire adopter l'opinion de M. Langlois {Monuments anciens et modernes), qui pense que ces temples datent de l'époque où le culte de Brahma et celui de Bouddha étaient également en vigueur dans l'Inde, c'est-à-dire vers le commencement de notre ère.
Quelques monuments du même genre, mais de moindre importance, se rencontrent dans d'autres parties de l'Inde. Tels sont la grotte voûtée d'Ekverà, dans les Bhour-Gâtes, le petit temple souterrain qui existe dans le Baramhal, dans la mon-
MONUMENTS RELIGIEUX. i9
tagne qui porte le fort de Riacottah, les grottes de Canara, à quarante kilomètres de Tama, et le Patal-Pory, chapelle creusée au milieu du fort d'Allahabad, et qui parait fort ancienne. Une antiquité bien moins reculée doit enfin être assignée au temple de Ghaynpour, dans la province de Bahar, à quarante kilomètres de Bénarès, du moins à en juger par le style des ornements qui décorent son entrée; ce sanctuaire parait avoir été renfermé dans une butte factice, une espèce de tumulus.
La seconde classe dé monuments religieux de Tlnde se compose, comme nous Tavons dit, de ceux qui sont taillés dans le roc, mais à ciel ouvert, et par conséquent taillés extérieurement et intérieurement. Le premier rang, par droit d'ancienneté, parait appartenir aux monuments de Mavalipouram, ou plutôt de Mahabcdipauram, la ville du grand Bali, personnage fameux dans Thistoire fabuleuse de rindostan. Cet endroit, sans doute le Maliarpha de Ptolémée, et Tun des plus révérés du Carnatic, est peu distant de Madras. Dans ses environs on trouve les ruines de plusieurs temples indous, généralement désignés sous le nom impropre des sept pagodes, car ce nombre est inexact. Ou croit que ces temples étaient placés sous rinvocation de Wishnou, la puissance conservatrice de la trinité indienne. Lorsqu'on approche de Mahabalipouram, on ne découvre d'abord qu'un rocher composé de masses de pierre informes au premier aspect ; mais arrivé au pied de ce rocher, une ville presque entière se présente avec ses habitations et ses monuments. Les parties saillantes du rocher ont reçu des formes architecturales, et les surfaces unies ont été couvertes de bas-reliefs multipliés à l'infini. Plusieurs de ces étonnants édifices n'ont point été achevés, et tout semble annoncer qu'une grande convulsion de la nature, un tremblement de terre accompagné d'inondation , a détruit la ville et arrêté les travaux des édifices religieux; la montagne se fendit, et une partie de la ville fut engloutie dans la mer, dont les rivages sont bordés de ses ruines. En 1776, on voyait encore sortir du sein des eaux le sommet d'une pagode, bûtie en briques, et surmontée d'une flèche en cuivre. Il n'est resté dans la mémoire des Indous aucune trace de cette catastrophe, et c'est une preuve de plus de son ancienneté, qui est encore confirmée par la lourdeur du style des sept pagodes que ne peut parvenir à racheter la multiplicité des ornements.
A Kandjeveràm est un très-ancien temple, qui oifre beaucoup d'analogie avec ceux de Mahabalipouram; c'est une masse de rochers creusée et sculptée à l'extérieur en forme de pyramide terminée par un dôme. L'entrée semble être défendue par quatre sinhà, lions monstrueux dépourvus de crinière, qui se rencontrent souvent dans les monuments indiens. Sept petites chapelles entourent l'édifice, dont la base présente un bandeau large de quinze à seize centimètres, sur lequel sont tracées des inscriptions en caractères absolument semblables à ceux qu'on voit également aux sept pagodes. L'intérieur est distribué en deux salles obscures; la pre-
uière renferme les statues dorées de Rama et de Sita, sa femme; un Ungatm est le ieul ornement de la seconde siille. Ce temple est maintenant presque abandoiuié.
Le monument monolithe le plus important qu*on rencontre dans Plnde est celui ]ue j'ai déjà eu occasion de nommer, le Kelaça, à Ellora, édifice qui a été décril avec e plus grand soin par M. Langlois, dans les Monuments anciens et modernes. Cesl ce savant travail qui nous a fourni la plupart des détails que nous allons donner sur ce monument si curieux. Cc^ temple {planche 5) est consaci*é à Siva; trois parties fort remarquables com{)oseiit son ensemble : le pavillon dVntnre, avec deux ailes, h [chapelle de jN'andi , et le grand temple. Tous ces monuments ont été taillés dans une niasse, qu'il fallut d'abord isoler de tous côtés de la montagne dont elle faisaîl [Kirtie, sur une longueur de trois cent trente mètres environ. La façade 9C{ présente , [Composée de deux avant-corps et d'un pavillon centnd oraé de pilastres, entre les- [)uels se dressent de gigantesques figures. Cg pavillon contient cinq pièces, et est surmonté d'un étage , d'où l'on arrive à un \>oni qui sert a communiquer à la chapelle de Nandi, compagnon du dieu Siva. Cette chapelle forme un carré, dont les parois sont couvertes de sculptures. En sortant par une port(i opposée à celle d'oDtrée, on trouve un nouveau pont qui conduit au temple principal, dont l'élévation, à partir du sol de la cour intérieure, est de trente mètres. Franchissant un portique, orné de deux piliers et de deux pilastres, et montant trois degi'és, on pénètre sous un péristyle, auquel on arrive également de la cour intérieuœ par deux escaliers de trente-six marches; gravissant encoi'e quatre marches, on trouve une grande porte, gardée par des figures gigantesques, et qui donne accès dans le temple, dont la longueur est de vingt mètres et la largeur de dix-huit. Le plafond, élevé de cinq mètres quatre-vingts centimètres , est soutenu par deux rangs de piliers, au nombre de seize, et par vingt pilastn^s. Au fond est le sanctuaire, élevé de cinq degrés, et contenant la figui'e du Lingam. Entre les pilastres sont de nombreuses sculptures, et le plafond conserve encore la trace de peintures, que le temps et la fumée des feux allumés par le fanatisme d'Aunmg-Zeb n'ont pu entièrement efiacer.
Au fond du temple, a droite et à gauche du sanctuaire, sont deux petites portes qui communiquent à une terrasse, qui r<>gne tout autour, et sert de communication avec cinq cha|)elles carréc^s de grandeur inégale, placées en saillie, deux sur les côtés et trois en arrière; ces dernières surtout sont orn^^s de nombreuses sculptures. Le sommet du temple, autour duquel les chapelles sont groupées, se termine en une espèce de dôme, de forme pyramidale, où le génie des artistes indous a répandu une étonnante profusion de décorations et d'ornements divers. Autour du monument règne une vaste cour; là, aux côtés du pont qui précède la chapelle de Nandi, se trouvent deux éléphants gigantesques qui semblent être (X)mme les deux chefs des nombreux éléphants sculptés dans les soubassements du temple, et qui paraissent le soutenir de la même manière que, dans la mythologie indienne, les éléphants divins portent le monde. Enfin, derrière la chapelle de Nandi, se dressent deux obélisques ou aiguilles, élevés de treize mètres ft richement sculptés, qui furent probablement surmontés de figures de sinhà.
ou lions sans crinière, ou du bœuf Boswa-Nandi, la monture favorite de Siva.
Ellora présente un autre monument monolithe d'une moins grande importance, mais que cependant nous ne devons pas passer sous silence; c'est un joli temple, de forme pyramidale, qui s'élève devant l'entrée de l'excavation que nous avons décrite sous le nom d'Indra-Sabhà; il est soutenu par des colonnes élégantes , et placé entre un éléphant et une grosse colonne isolée, couverte d'ornements de très-bon goût.
Je ne pourrais que répéter ici ce que j'ai déjà dit des monuments d'Ellora ; c'est que de même que tout concourt à faire regarder les uns comme les plus i*écents parmi les monuments souterrains, de même les autres paraissent être les moins anciens parmi ceux taillés dans le roc; aussi est-ce par eux que nous avons terminé la revue des monuments monolithes, que nous allons faire suivre de celle des édifices sacrés véritablement élevés de main d'homme et en matériaux mobiles.