PAGODES CONSTRUITES
On reconnait facilement une progression de l'art dans la construction des pagodes. Nous trouvons les plus anciennes formées de gros blocs assemblés, comme dans les constructions cyclopéennes, sans chaux ni ciment, et sans aucune espèce d'ornements, enfin posés pyramidalement par assises en retraite, la plus simple et la plus facile des dispositions architectoniques. Plus tard, nous voyons quelques ornements apparaître à l'extérieur des pyramides, puis des figures de divinités et d'animaux, puis enfin des scènes entières tirées des épopées indiennes. Insensiblement, l'architecture se débarrasse de ses formes lourdes et massives, les pagodes affectent un air plus gai , et finissent par être précédées, comme les temples égyptiens, d'espèces d'énormes pylônes, également de forme pyramidale, mais bien plus élevés que le temple lui-même. Ces pylônes ou tours ont quelques rapports avec ces édifices que les Romains appelaient septizonia, et qui étaient composés d'étages superposés en retraite; seulement les constructions pyramidales des pagodes de l'Inde n'offrent point de véritables étages, quoique dans quelques-unes il y ait une petite fenêtre à chacune des divisions auxquelles on pourrait donner ce nom. Dans le fait, ces zones ne sont que des bandeaux quelquefois sans retraite , et quelquefois seulement avec une retraite de quelques centimètres. Souvent les pyramides , même dans les temps les plus reculés, affectent une forme singulière, et qui offre une assez grande difficulté d'exécution ; elles se resserrent dans la partie inférieure de manière à prendre la forme d'une mitre. Telles sont les pagodes de Deogur, qu'on regarde comme les plus anciennes de l'Indostan. Elles sont au nombre de trois, et groupées comme celles de Mahabalipouram ; elles sont biities en pierre de taille , et tout à fait dépourvues de sculptures. Le trident de Mahadeva s'élève sur chacune au-dessus de leur faite, ce qui prouve qu'elles étaient consacrées à ce dieu. L'intérieur contient une seule chambre, à laquelle donne accès une petite |)orte, et qui n'est éclairée que par la lampe que les bramines y ontreliennent sans cesse. Selon M. Heeren, ces pa-
godes seraient contemporaines des monuments d'Ellora; d'après leur style, je crois être fondé à les faire remonter à une époque plus reculée de plusieurs siècles. Il en est de même de la pagode de Candjeveram, qui est, dit-on, de construction malabare, et n'offre qu'une lourde masse de sculptures, présentant beaucoup d^analogie avec les temples monolithes de Mahabalipouram.
La ville de Tanjaour ou Tanjore, autrefois capitale d'un petit État, tantôt indé^ pendant , tantôt soumis au radjah ou uaik de Madoureh , et métropole savante de l'Inde méridionale, doit son existence à une pagode fameuse encore aujourd'hui parmi les Indous; on ignore son origine, mais la simplicité de son style annonce une époque fort ancienne ; elle a au moins soixante et dix mètres de hauteur. Elle est dédiée à Siva; outre les petites statues de bœuf, répandues avec profusion sur les murailles, qui forment une enceinte carrée autour de la pagode, on en voit une de proportion colossale , et de porphyre brun , placée à l'entrée de cette enceinte. Suivant une tradition répandue à Tanjaour, ce bœuf se lève toutes les nuits pour se promener autour de la pagode, et de sa bienveillance ou de son ressentiment dé^ pendent tous les biens et tous les maux qui viennent réjouir ou frapper les habitants.
A Bindabrund, ancienne cité sur le bord de la Juhma, à environ quatre-vingtdouze kilomètres de Dehli, sont plusieurs pagodes, de forme hexagone et pyramidale; quelques-unes ne sont que des monceaux de ruines, d'autres sont construites simplement en pierre de taille, sans aucun ornement; mais il en est une d'une parfaite conservation, qui est couverte dans toute sa hauteur de caissons avec des rosaces de fort bon goût.
Dans le fort de Rhotas-Gur est une pagode à mitre, dont l'architecture très-simple dénote une haute antiquité.
A Muddenpour, village peu éloigné de ce fort, on voit une pagode, autrefois fameuse, mais aujourd'hui ruinée. Plusieurs arbres ont pris racine entre les pierres de la tour, qui s'élève à une grande hauteur au-dessus du corps du bâtiment, et qui offre quatre faces elliptiques et convexes ; elle est partagée en deux étages et surmontée d'un petit dôme léger, de l'effet le plus gracieux. L'édifice principal est carré, orné de deux beaux portiques, l'un au levant, l'autre au couchant; on entre au nord par un portail richement orné. Sur le parvis, à environ quatorze mètres de l'angle nord-ouest, est une élégante colonne en pierre, d'une seule pièce, de six à sept mètres de haut, dont on ignore absolument la destination. Sa forme est hexagone depuis la base jusqu'à la hauteur d'un mètre trente centimètres; au-dessus, elle présente un plus grand nombre de faces, mais vers son extrémité elle est ronde et se termine par un chapiteau carré. Le temple de Muddenpour est dédié à Wishnou, et passe pour être d'une haute antiquité.
A Agoureh, ville agréablement située sur la rivière Soane, on voit plusieurs temples indiens fort anciens; il en est deux surtout fort remarquables, composés chacun d'une pyramide carrée, très-haute et très-étroite, précédée d'un petit péristyle soutenu par des piliers.
Parmi les pagodes appartenant à une époqne reculée, celle de Chalembron occupe un rang important. Ce temple, ou plutôt cette réunion de temples, est situé dans l'ancien royaume de Tanjaour, sur la côte de Coromandel, à huit kilomètres est de la mer, à trente-six kilomètres de Pondichéry, et à quatre-vingts kilomètres de Tanjaour. L'ensemble des temples annonce une haute antiquité, et en effet, d'après les auteurs indiens, leur fondation remonterait à six cent dix-sept ans avant Jésus-Christ; mais il est des parties très-modernes. Lorsque Valentia visita Tlnde en 1802, on construisait un portique de cent colonnes cannelées, disposées sur trois rangs en quelques parties, et sur cinq en d'autres.
La pagode de Chalembron est entourée d'une double enceinte de murailles de trois cent vingt mètres sur deux cent quarante. Cette muraille est construite en briques, revêtues des deux côtés de grandes dalles de pierre, si bien polies et si artistement jointes que plusieurs voyageurs les ont prises pour des blocs formant la muraille dans toute son épaisseur. Quatre portes s'ouvrent aux quatre points cardinaux; chacune de ces portes, haute de dix mètres soixante centimètres, est percée dans un massif ou stylobate haut de douze mètres. Chaque partie de la porte, les deux montants et le linteau, est composée d'une seule pierre. Plusieurs des pilastres qui décorent le passage, large de neuf mètres, sont réunis par des chaînes mobiles en pierre, composées de vingt-neuf chaînons, et engagées par les deux bouts dans les deux chapiteaux. Le travail est tel qu'il faut que les deux pilastres et la chaîne même aient été pris dans un seul et même bloc , qui dut avoir au moins vingt mètres de longueur. Les portes sont surmontées de pyramides, qui ont sept étages et au moins cinquante mètres de haut, dont quarante-trois en pierre, le reste en briques revêtues de Ichouna (1).
Parmi les édifices qui composent la pagode de Chalembron, on remarque surtout VAnanda-Chubeï, soutenu par cent colonnes de granit d'une seule pièce, de dix mètres de hauteur, et le Devachabeï, chapelle consacrée à Parvati, femme de Siva ; c'est l'endroit le plus saint du temple, et l'un des plus révérés de l'Indostan.
Quoique la ville de Madoureh ou Madura, ancienne capitale du royaume de ce nom, soit bien déchue de son antique splendeur et fasse aujourd'hui partie des possessions anglaises, cependant ce qui reste de ses monuments publics est fait pour donner an voyageur une haute idée des vastes richesses et du génie de leurs fondateurs. Dans l'intérieur de la forteresse sont les ruines d'une pagode, qui consistait originairement en un bâtiment consacré au culte de l'idole principale. Autour et à quelque distance régnent plusieurs murailles assez élevées pour cacher le temple, qui est de forme pyramidale, de treize mètres à la base, et vingt et un mètres de haut.
L'étage supérieur est de cuivre, soigneusement doré. L'entrée, ou la tour pyra-
(I) On appelle tchouna ou Ichouma un stuc blanc, employé très-fréquemment dans les constructions tant anciennes que modernes de Tlndc, et qui est composé principalement de coquilles et de porcelaine pilées.
midale engagée dans la mnraille, a cinquante mètres de haut, trente-sept de large, et vingt d'épaissenr; elle est décorée de pilastres et de fausses fenêtres.
On peut encore citer parmi les pagodes anciennes celle de Talicot , décrite par Langlès, et celle de Wilnour, prés de Pondichéry, signalée par le capitaine Laplace.
La ville de Bénarès tire son nom actuel de deux rivières, Benar et Aui, qui se jettent dans le Gange, Tune au-dessus, Tautre au-dessous de son enceinte, et dont les embouchures sont séparées par un espace de quatre kilomètres, dans lequel est renferment cette capitale du nord. L'ancien nom de Bénarès est Casi la splendUk; ce fut probablement à r<''poque do Tinvasion des Mahométans que cette ville changea de nom en changeant de maîtres; elle fut prise en \0\1 par le sultan Mahmoud; cependant, il ne parait pas que les Mahométans se soient établis d'une manière permanente dans cotte partie de Tlndo avant la fin du douzième siècle. Après cette époque , Bénarès passa sous la domination successive des dynasties patanes et moghole, jusqu'à ce qu'en HTo, elle tombât avec tout son district sons la domination anglaise. Malgré sa réputation de sainteté, qui en fait la Mecque de la religion indoue, quoiqu'un pc^lerinage à Bénarès rachète, aux yeux des Indous, tous les péchés et même tous les crimes, malgré son antiquité reculée, et les sommes immenses prodiguées pour l'érection de ses pagodes, Bénarès ne peut se vanter de posséder un seul de ces temples magnifiques qui font l'ornement des autres parties de l'Inde. Il est cependant une pagode qui mérite d'être décrite (planche 4). G*est un bel édifice, dédié à Mahadeva ou Si va. Dans l'intérieur sont deux statues du taureau sacré, et une petite image en bronze de Surya, l'Apollon de la mythologie indienne, représenté debout, sur son char, traîné par un cheval à sept têtes.
Il est à Bénarès une autre pagode qui est en possession depuis longtemps d'attirer la curiosité du voyageur, par sa singularité plutôt que par sa beauté; elle est bâtie au milieu du Gange, sans aucune communication avec la rive; ses fondations sont sous l'eau, et deux de ses tours ont tellement dévié de la perpendiculaire, qu^elles forment un angle aigu avec le niveau de l'eau. Cette pagode est un pur modèle de l'ancienne architecture indienne, mais on ignore complètement l'époque de sa construction et le nom de la divinité à laquelle elle fut dédiée.
A Ramiseram, petite île située dans le détroit qui sépare l'île de Geylan de la terre ferme, est une pagode dans laquelle on entre par un grand portail de trentecinq mètres de hauteur, entièrement couvert de sculptures. Cette pyramide se termine par une sorte de sarcophage. I^ porte proprement dite est haute de treize mètres, et formée par doux grandes pierres de taille, posées perpendiculairement et surmontées de plusieurs autres. Ce monument massif rappelle plus qu'aucun autre dans l'Inde les ruines de l'Egypte.
A Tritchinopali, place forte très-importante de la province de Madoureh, est une pagode, située sur un rocher, qui s'élève à environ cinquante mètres au-dessus de la partie méridionale de la ville. On y monte par un escalier en partie creusé dans l'intérieur de la montagne. La pagode diffère totalement de tous les édifices consacrés au culte braminique; sa simplicité est remarquable, et à distance elle présente l'aspect
d'une petite forteresse. On n'y trouve aucun ornement , si l'on en excepte quelcpies figures de vaches et quelques autres idoles rangées sur le sommet des murailles. Les portiques ou les salles de cette pagode offrent la même nudité. Cette nudité intérieure et extérieure, aussi bien que sa forme carrée, lui donnent une grande ressemblance avec les Poutala, ou temples bouddhistes du Thibet. Cette ressemblance est-elle l'effet du hasard? ou doit-on l'attribuer auxconununications religieuses qui existèrent autrefois entre l'Inde et le Thibet, ou bien aux progrès de la réforme de Bouddha?
Une pagode bien plus riche, celle de Siringam, existe à peu de distance de Tritchinopali; celle-ci passe pour un des plus vastes temples de toute l'Asie; elle n'a pas moins de cinq kilomètres de circonférence : et les pierres de sa terrasse extérieure ont onze mètres de long sur deux mètres de large. Au reste rien n'est uniforme ni suivi dans ces constructions : quelquefois c'est un système de tours hautes ou basses, régulières ou irrégulières ; tantôt ce sont des carrés, des parallélogrammes, des trapèzes avec des façades sculptées et des parvis décorés de statues, ou se terminant en dômes ou en plates-formes qui portent à chacun de leurs angles une corne de vache, ou bien enfin finissant en aiguilles pyramidales, rarement en frontons triangulaires. Quant à l'intérieur de ces monuments, le seul caractère qui lui soit propre, c'est une grande profusion de colonnes sans proportion fixes, les unes grosses parle bas, et diminuant peu à peu de diamètre jusqu'à prendre la forme conique, tandis que d'autres, au contraire, sont minces par le bas et grosses par le haut. Toutefois ces sanctuaires sombres et massifs ne manquent pas d'une certaine majesté.
La ville de Tritchengour est également située dans la province de Madoureh , à peu de distance de Tritchinopali ; elle renferme deux temples célèbres, dont le principal, quoiqu'en plus grande vénération, est cependant bien moins riche que l'autre, quoique encore fort élégant ; il est situé au sommet d'une colline très-élevée , dont la pente est parfois si abrupte, qu'il a fallu tailler des degrés dans le roc vif pour faciliter l'approche du temple aux nombreux dévots qui y affluent de toutes parts. L'architecture de ce temple, quoiqu'elle ne soit pas dépourvue d'ornements, est d'une simplicité parfaite, et forme en même temps une masse imposante. La solidité de l'édifice est suffisamment attestée par le grand nombre de générations qu'il a vues passer sans souffrir des injures du temps, malgré sa situation qui l'expose à toutes les intempéries. Quelques parties, d'un style d'architecture plus moderne, ont été ajoutées après coup; mais il est facile de les reconnaître. Le portail, qui est très-élevé et donne entrée dans un beau vestibule, est la partie la plus riche de l'édifice ; sa pyramide est couverte de sculptures; l'intérieur du temple est fort nu en comparaison, et n'offre aucune particularité digne d'intérêt. De chaque côté du portail s'élève une haute muraille, construite d'énormes blocs de granit équarris et ajustés avec une précision et une régularité parfaites.
L'autre temple, situé dans l'intérieur de la ville, est moins renommé par sa sainteté, mais beaucoup plus somptueux dans sa construction. Ce superbe édifice {planche 5) est bâti au centre d'une grande place, entourée d'une colonnade; le portail est le plus parfait modèle de la belle architecture pyramidale si répandue dans
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donnée nulle part d'une manière complètement satisfaisante. La plus remarquable de ces tours est, dans Flndostan, celle appelée Sarnat, et qui s'élève à environ cinq kilomètres de Bénarès (planche 6). Cette tour a environ cinquante mètres de circonférence à sa base, et ses ruines s'élèvent à près de quarante mètres de hauteur; elle est d'une grande solidité; sa partie basse est garnie de larges blocs de pierre, joints avec art, bien polis, et ornés, vers la base, d'un bandeau élégamment sculpté. La partie supérieure, que quelques pei'sonnes croient plus moderne, est construite en briques; le revêtement en pierre, si jamais il exista, a disparu entièrement.
Valentia signale deux monuments anologues, situés à environ un kilomètre au nord-ouest de Baughulpour; ceux-ci sont restés un objet de vénération et un but de pèlerinage, nouvelle preuve que leur destination primitive dut être religieuse. C'est peut-être encore au même principe qu'on doit rapporter deux édifices circulaires assez élégants, qui existent non loin de Dehli, auprès du Cotillah de Firoz-Shah.