AISSANCE DES BEAUX-ARTS EN EUROPE
Nous croyons avoir suffisamment prouvé par nos précédentes observations, et par les exemples que nous avons tirés des monuments qui sont parvenus jusqu'à nous, que, sous le Bas-Empire, et dans le moyen âge, les arts, non-seulement en Italie, mais dans presque tout le reste de l'Europe, quelle qu'ait été 1 ignorance, la barbarie même des peuples, ne furent jamais totalement oubliés, ni même négligés; qu'ils étaient, il est vrai, cultivés par des mains inhabiles, mais qui n'en remplissaient pas moins de leurs ignobles productions, et les nouveaux temples élevés pour un culte nouveau, et les innombrables monastères fondés par une piété irréfléchie, mais fervente, et les manoirs fortifiés, les châteaux de ces milliers de pelis Cyrans féodaux que l'on vit surgir de toutes parts peu apres l'envahissement et la conquéte de l'em-
pire romain par les hordes &
rmaniques.
Après tant de siècles de décadence et d'abrutissement, l' sprit humain sembla se réveiller de
sa léthargie. Il fit de remarquables efforts pour sortir de la profonde ignorance où il avait ét si long-temps retenu; il chercha des guides, des précepteurs, et d'abord n'en trouva point
heureusement quelques poëmes et quelquesunes des productions philosophiques et littéraires
des peuples qui avaient autrefois brillé dans le monde par leurs connaissances et leur civi-
lisation, quelques débris des monuments de leurs arts, avaient € happé à la destruction
anciennement ordonnée par les ardents propagateurs du christianisme. Ce furent pour tous les
peuples des phares lumineux qui leur indiquérent la route à suivre pour parvenir, dans tous
les genres, à ce mieux, à cette perfection que l'on se propose toujours d'atteindre, dès que
l'on commence à sentir, à raisonner. Et aujourd'hui encore, nous n'avons point d'autres guides, d'autres modèles
Cette heureuse révolution dans les lettres et dans les arts commenc:
en Italie, au quator-
zieme siècle, et même un peu plus tôt, et ne s'acheva guère que vers la fin du quinzième; mas alors elle devint générale : l'Europe entière, comme | Italie, se débarrassa insensiblement
se sentit animé de
à cette époque de ses vieilles idées, de ses faux systèmes ; et chaque peupl la noble ambition de briller à son tour dans les sciences, dans les lettres et dans les arts.
I serait difficile de ravir à l'Italie la gloire d'avoir donné, la première, cette généreuse impulsion à l'esprit humain, d'avoir provoqué, pour ainsi dire, sa résurrection. Nous n'avions en France que de grossiers trouverres , que de galants mais insipides troubadours, lorsque déja les Italiens s'enorgueillissaient de leur Dante, de leur Pétrarque, de leur Boccace; nous
n'avions pour architectes que des #acçons, dont les noms mêmes ne sont pas parvenus jusqu à
nous, bien qu'ils aient construit de vastes et bizarres monuments (1): pour sculpteurs que
1) Notre intention n’est certainement pas de témoigner du mépris pour ce genre d'architecture que l'on à très-
improprement appelée gothique; mais, en la comparant à l'architecture grecque, il doit nous être permis de la qualifier de sarre. On a jusqu'à ee jour longuement discuté sur son origine : que d'opinions diverses n’at-on pas
émises dans cent volumes au moins qui ont été publiés sur ce sujet? Nous pensons, nous, qu'en construisant leurs
des ailleurs d'images, sans goût, mais non sans imagination, qui surchargeaient de figures informes , mais expressives, les portails et les chœurs des cathédrales: tandis que dans l'Italie on admirait déja de vastes monuments religieux, construits d'après un meilleur système ; la cathédrale de Pise, par exemple, bâtie dès le douzième siècle (en 1163 ), et la riche église de Saint-Mare à Venise, plus ancienne encore (1). Il n'était aucune des nombreuses et opulentes villes de la péninsule qui n'eut à citer avec orgueil quelque monument auquel il n'y avait rien de comparable dans les autres contrées de l'Europe. Elles étaient redevables de cet avansrandi le caractère,
lage, ces cités de Fftalie, à la liberté dont elles jouissaient, et qui avait à
exalté le génie de leurs concitoyens; au commerce prodig
ux qu'elles faisaient depuis long temps, presque sans rivalité de la part des autres nations, commerce qui appelait
l'opulence dans leurs murs, et leur fournissait les moyens d'embellir la patrie, à l'envi
les unes des autres, par de fastueux et durables monuments; enfin à la tradition qui ne s'éteignit jamais entierement en Italie, de la puissance et de la prospérité des anciens Romains, puissance qu'attestaient, au reste, les vastes ruines des cirques, des amphithéätres, des palais, qui encombraient encore l'enceinte des cités et les campagnes environnantes
Ces éléments de succès dans les beaux-arts n'existaient guère ailleurs qu'en Italie; mais
presque tous les autres peuples de l
urope, les Francais, les Allemands, les Anglais, les Espagnols, ne tardèrent pas, comme nous l'avons dit, à devenir de dignes et souvent d'heureux
émules des Italiens, non-sculement dans les lettres, mais daus tous les arts du dessin. En
ce, dès le conmnencement du quinzième siècle, on pouvait citer des monuments que n'eussent point désavoués les meilleurs artistes de l'Italie; les tombeaux des ducs de Bour-
gogne, par exemple (2). Dans la Flandre, l'art de la peinture
ait cultivé avec ardeur : c'est
c'est à cette époque que Hubert Van Eick fit Fimportante découverte de la pemture à
l'huile (3), et que son frère et son disciple, Jean Van Eick, plus connu sous le nom de Jean
de Bruges, produisit ces tableaux que l'on considere encore avec admiration, après plus de
is siècles révolus
églises, les maçons, où, si lon veut, les architectes du moyen âge, dans les pays septentrionaux, ne firent qu'imiter les vastes bâtiments en bois, où, pour mieux dire, les granges dans lesquelles se réunissaient les premiers fidèles, ceux qui, dans les Gaules par exemple, avaient embrassé, dés le sixième ou septième siécle, le christianisme qu'on
était venu leur précher, Ges églises construites de bois que l'on faconnait facilement, que l'on sculptait sans peine,
mais que l'on ne pouvait plier de manière à former des ares ronds, furent le type des églises d'architecture dite
gothique. Ce système, ou, si l'on veut, cette conjecture a été développée, discutée dans un long Discours que l'on
trouvera en téte du XVI° volume de l'Histoire littéraire de la France, ouvr:
auquel nous coopérons avec trois tutres membres de l'Acadén
e des Inscriptions et Belles-Lettres. Ayant eu occasion, en tête de l'une de nos sections
section VIT de la première partie), de dire quelques mots de l'architecture de nos vicilles églises, nous avons
renvoyé nos lecteurs au Discours que nous venons de rappeler, et nous les y renvoyons de nouveau. Ils ÿ verront
qu'à ce nom de gothiques, improprement donné aux monuments de l'architecture du moyen à
+, nous proposons, toujours d'après notre opinion, de substituer celui de æéloïdiques, est-à-dire, semblables à du bois.
1) Les mosaïques de cette église, qui se ressentent, il est vrai, de la barbarie des temps, furent exécutées par des artistes grecs, en 1071
>) Nous donnons {planche XLIV) les dessins de quelques statues qui décoraient les tombeaux des dues di Bourgogne
3) IL est à peu près certain que l'on connaissait là peinture à l'huile, même dés le neuvième siècle; mais on y
wait trouvé tant d'inconvénients que lon n'en faisait point usage, Les frères Va
n Eick furent les premiers qui surent lemployer avec succes, probablement parce qu'ils dél 29) l l (l
yérent leurs couleurs dans quelques huiles siccatives
Au reste, nous ne sommes pas tr
convaincu qu'ils aient rendu un grand service à l'art en introduisant l’us:
de la peinture à l'huile, La véritable peinture à l'encaustique des anciens aurait sans doute été retrouvée, et l'on ä aujourd'hui la certitude que leurs tableaux ne jaunissaient point, comme les nôtres. Les peintures d'Herculanum
et de Pompéi conservent leur éclat, après dix-huit siècles d'existence sous des cendres humides
(6 5 Que ce quinzième siècle est une admirable époque! De ce siècle datent les découvertes qui ont le plus influé sur le genre humain, qui ont fait les Européens ce qu'ils sont aujourd'hui,
qui les feront tels que nos neveux les verront, c'est-à-dire plus parfaits, plus unis entre eux,
S'avançant d'un commun accord vers la plus grande prospérité sociale qu'il soit donné aux hommes d'atteindre.
Au premier rang de ces découvertes il faut ranger l'imprimerie (1), qui d'abord servit à
faire jouir les peuples de toute la science des anciens, en faisant renaître à la lumière des
écrits ensevelis depuis des siècles dans les archives des monastères l'imprimerie qui aujour-
d'hui propage avec une incroyable rapidité toutes les idées utiles, g
andes , généreuses, les projets, les entreprises de toute espèce; qui enfin, de cent peuples divers qui couvrent le globe, ne formera bientôt plus qu'un seul peuple, dont plusieurs portions seront sans doute divisées par des intérêts, des opinions, des modes de gouvernement divers, mais n'en établi-
ront pas moins entre elles des communications continuelles, d'où résulteront pour toutes de
mutuels avantag Une seconde découverte dans les arts, qui n'a guère été d'une moindre importance, et qui,
si l'imprimerie n'eüt pas été inventée, aurait pu en quelque sorte y suppléer, c'est la
en taille-douce, où plutôt l'art de tirer, par la voie de l'impression, de nombreuses copies
d'un dessin vé sur une planche de métal. Ce fut encore le hasard qui, vers le milieu du
quinzième siècle, fit trouver, en Italie (5), cet art merveilleux qui multiplie à l'infini les
compositions des plus
nds maitres, et les éternise pour ainsi dire; cet art qui, sil eût été
connu des anciens, nous permettrait aujourd'hui de juger autrement que par des de
criptions
toujours insuffisantes, ou qui ne laissent dans l'esprit que des illusions chimériques, les tableaux de Parrhasius, de Zeuxis, de Pausias et d'Apelle.
S'il était de notre sujet de rapporter tous les grands résultats de cette fermentation géné-
rale des esprits à cette heureuse époque, nous rappellerions que ce fut alors que d'intrépides
navigateurs de diverses nations parcoururent des mers inconnu que les uns ÿ trouvèrent
des iles nombreuses et fertiles, et qu'un autre navigateur, plus intrépide encore, découvrit un
grand continent tout entier (3); et en même temps immortel
copernic (4) méditait et préparait
le seul véritable système du monde; ce système que, plus tard, Galilée devait perfectionner
(1) I n'est pas aussi certain que le répètent l'un après l'autre tous les Dictionnaires, que l'imprimerie fut inventée
en 1440, à Strasbourg, par Guttenberg. Il put esse
er à cette époque d'imprimer quelques ouvri
ges de peu
d'étendue; mais les caractères n'étaient point encore mobiles, ils étaient sculptés sur le bois où sur le métal. Ce
n'est guére qu'en 1449, et même un peu plus tard, que l'inventeur ou les inventeurs de l'imprimerie employérent
des ci
actères mobiles et de fonte, tels que les nôtres. — Voyez au reste, à ce sujet, l'Znalyse des Opinions diverses
sur l'Origine de l'Imprimerie, que le savant M. Daunou a placée dans le I volume (édition de 1810) de l'ouv
de Lambinet sur cette origine.
(2) Nous donnons (planche XLVI) le Jac-sémile de l'estampe tirée, en 1452, par Maso Finiguerra, sur un nie qu'il exéeutait. C'est probablement la plus ancienne estampe qui existe. La Bibliothèque du Roi la posséde. Nous dirons, dans l'explication de cette estampe, comment elle a été découverte dans les cartons de cette bibliothèque, par un savant Italien.
3) En 1404, un gentilhomme normand, du nom de Béthencourt, découvrit les Canaries, et s'en empara pour le roi de Castille.
En 1420, les Portugais découvrirent l'ile de Madère; vers le milieu du même siècle, les Açores, et, en 1460, les iles du Cap-Vert.
En 1491, le Génois Christophe Colomb découvre l'Amérique.
opernie naquit en 1472, à Thorn, ville située sur la Vistule; mais ce ne fut que dans les premières années
du seizieme siècle que parurent les ouvrages dans lesquels il renversait de fond en comble le système de Ptolémée.
et défendre au péril de sa vie, en présence d'un tribunal de prêtres ignorants, — Mais nous ne devons ici qu'observer et constater la marche progressive des arts du dessin.
Ce fut surtout en [talie que ces arts, dans le quinzième siècle, brillèrent d'un grand éclat.
De riches commerçants, les Médicis, étaient parvenus au suprême pouvoir, et avaient transformé la république de Florence en une petite monarchie. On ne saurait en disconvenir, l'usurpation des Médicis (1) fut, dans le principe, favorable à leur patrie, Ils réunirent autour d'eux tout ce qu'il y avait alors en Italie et ailleurs de savants et d'hommes de lettres distin
gués,
et aussi de célébres artistes. Leur cour devint une grande académie.
gr Tous les autres petits gouvernements de ltalie S'empressérent à lenvi d'initer l'exemple [
florentine. — Dans quelque dissertation suivante nous jetterons un coup-d'œil sur ces diverses
que leur donnait la Toscane, De tous côtés s'élevèrent des écoles de peinture, rive de l'école
écoles, et sur celles qui, à leur exemple, se formerent en d'autres pays. Ce quinzième siècle, si brillant, fut encore éclipsé par celui qui le suivit immédiatement , et Michel-Ange.
Dans les planches qui suivent, nous verrons l'art se dégageant des langes, des entraves,
par ce siècle de Léon X, qu'illustrérent dans les arts Raphaë
dans lesquels le retenaient li
norance, les préjugés, et s'avançant assez rapidement vers ce
seizième si
cle où il devait apparaitre dans toute sa gloire, et briller en Italie d'un éclat qui,
méme jusqu'à nos jours, n'a point encore cessé de nous éblouir.
1) Le premier des Médicis ( Côme), né en 1389, mourut en 1464. — Laurent, né en 1448, et mort en 1519,
mérita aussi bien que Côme, le surnom qui lui fut donné de Père des lettres
PLANCHE XLIT.
COFFRET EN BOIS, AVEC ORNEMEN Ct