‹ Monuments des arts du dessin chez les peuples tant anciens que modernes (volume 4)Chapitre 20 sur 100 · PLANCHE VIL · texte numérisé non relu

PLANCHE VIL

AMULETTES ET PETITES IDOLES ; — MONUMENTS SYMBOLIQUES , etc.

Ce ne sont pas seulement des monuments de l'art égyptien qui figurent sur cette planche : on a cru devoir y joindre , afin de rendre les comparaisons plus faciles, des monuments analogues de fart chez les Perses, les Étrusques et autres peuples anciens.

On ne voit guère ici que des objets dune assez petite dimension, des figurines. Mais ces petits objets font peut-être mieux connaître le goût, les usages, les opinions religieuses et politiques des anciens peuples , que leurs grands monuments. D'ailleurs les temples, les palais, les mausolées, ou du moins leurs débris, ont été cent fois décrits par les ' voyageurs , tandis qu'ils ont dédaigné de jeter des regards bien attentifs sur de simples amulettes , ou des jouets , ou des meubles , ou de simples ustensiles.

Cependant quel juste intérêt n'a pas excité, chez les véritables amateurs des arts de l'antiquité, ce nombre immense de petits objets de toute espèce qu'un voyageur zélé (M. Passalacqua) avait recueillis dans les ruines des villes égyptiennes, qu'il a naguère exposés, à Paris, aux observations des hommes instruits, et dont il a publié un volumineux Catalogue (i). C'est avec la même curiosité et le même profit pour la science, qu'on remarquera, dans la belle collection égyptienne que le gouvernement vient d'acquérir, et dont on a formé dans le Louvre un musée spécial, une foule d'objets antiques en bois, en cuir, en paille même, et de petits meubles et bijoux en ivoire, en or, etc.; et peut-être alors nous conviendrons que notre supériorité dans les arts de l'industrie , et même dans les arts de goût, n'est point, malgré nos machines, nos inventions de toute espèce, aussi grande, aussi incontestable que notre vanité nous portait à le croire.

Il serait trop long et sans doute superflu de décrire minutieusement tout ce qui est représenté sur cette planche; (ce n'est guère qu'en ayant sous les yeux de tels objets qu'on peut bien les juger). Mais il en est qui pourront donner lieu à des observations archéologiques qui ne sont pas sans importance.

N° i. — Un petit SCEPTRE surmonté de l'épervier coiffe du Pschent.

Ce Sceptre est une image symbolique d'Horus, d'après l'opinion de M. Champollion jeune.

(i) Voyez Catalogue raisonné et historique des antiquités découvertes en Égypte, par M. Passalacqua, de Trieste. Paris, 1826. 1 vol. in-8°.

N° 2. — AMULETTE en terre émaillée.

Cette figurine représente, toujours d'après le même auteur, Amon-Ra à tête de bélier et debout.

N° 3. — Une figurine représentant une femme debout, ou, si l'on veut, une Déesse.

Aucun attribut ne là caractérise.

N° 4. — TYPHON assis.

Cette figurine est en terre cuite émaillée.

Ici les traits de Typhon , le cruel frère d'Osiris , quoique hideux , ont quelque chose de l'homme; mais il était souvent représenté sous la figure ou d'un loup, ou d'un crocodile , ou d'un hyppopotame , animaux , comme lui , redoutables.

N° 5. — SARDOINE gravée, destinée à remplir le chaton d'une bague.

Sur cette pierre est gravée, de relief dans un creux, une figure d'homme vue de profil, mais incomplète par le haut. Elle est assise sur un trône dont le côté apparent est décoré de diverses figures.

Au-dessous sont trois lignes ou bandes qui contiennent d'autres figures : la première, deux hommes et deux femmes qui semblent ramper; la seconde, quatre éperviers séparés par des feuilles de lotus; la dernière, un crocodile renversé.

Le travail de cette pierre, parfaitement gravée, ne semble pas appartenir à l'ancien art égyptien.

N° 6. — Un TYPHON, en terre émaillée.

Voici encore un Typhon, qui n'est pas moins hideux que celui du N° 4. Sa coiffure est un peu différente.

N° 7. — Figurine représentant PURE debout.

Nous avons déjà parlé de cette divinité égyptienne (planche V); mais, si on veut encore mieux la connaître, on peut consulter le Panthéon égyptien ,p\. XXIV.

N° 8. — DÉESSE assise.

Sa tête est couverte de divers ornements symboliques.

N° 9. — L'animal appelé ICHNEUMON.

Vlchneumon est une espèce de rat auquel les habitants d'Héracléopolis rendaient les honneurs divins, comme à un être bienfaisant, parce qu'il cherche sans cesse et casse les oeufs des crocodiles.

N° 10. — Un VAUTOUR en repos.

Cette figure est en bois colorié.

N°. 11. — Un HOMME sans téte, les mains liées derrière le dos.

Cette petite figure , qui parait être celle d'une victime dont on vient d'abattre la tête , est en terre émaillée ou porcelaine verte. M. Denon l'avait déjà publiée dans son V oyage en Egypte (voyez la pl. XXVI de ce Voyage). Il nous apprend qu'elle fut trouvée à Thèbes; et il ajoute : «Ce petit torse, d'une belle exécution, « paraît, pour le style, être du siècle de Michel-Ange.» Il en faut conclure qu'il n'appartient pas à l'art égyptien; car cet art a toujours contrasté singulièrement avec le goût qui dominait, en Italie, dans les productions des arts au 17 e siècle.

N° \i. — Une MAIN, en bois, tenant un rouleau.

Rien n'annonce encore ici que ce soit une production égyptienne.

N" i3. — Résidu de BAUME, ayant la forme d'un Cercueil.

Lorsque les embaumeurs avaient terminé leur travail, ils formaient quelquefois, avec le reste du baume ou bitume qui leur avait servi , des figures quelconques qu'ils joignaient à la momie.

N° 14 ~ Un OISEAU, Il est en bois colorié.

N° i5. — MASQUE de femme, en bois, qui appartenait à un cercueil de momie.

Ce Masque est d'un très-beau travail. Ses yeux, qui avaient été incrustés en bronze ou en émail , sont détruits.

N° 16. — Un ÈPERFIER couché.

Cet oiseau est en bois colorié. Sa tête est ornée d'un disque surmonté de deux cornes de bélier, du milieu desquelles s'élèvent deux grandes plumes.

N° 17. — CYNOCÉPHALE, en terre cuite.

N° 18. — TETE humaine, en terre cuite.

Cette Tête, ainsi que le Cynocéphale de l'article précédent, formait le couvercle de l'un de ces vases improprement nommés Canopes. Elle est d'un beau travail

N° 19. — VASE funéraire, d albâtre.

Le couvercle est surmonté d'un cynocéphale , et sur le ventre sont tracées plusieurs lignes perpendiculaires en caractères hiéroglyphiques.

N° 20. — COUVERCLE de vase funéraire.

Ce couvercle, d'albâtre oriental, est surmonté d'une tête d'épervier.

N° 21. — TETE de chacal, en serpentine, formant le couvercle d'un vase funéraire.

Les oreilles du chacal ont été brisées.

N 05 22 et 23. — SCARABÉE, en cornaline.

Le N° 23 offre le dos, et le N° 22 la partie plate de ce scarabée; partie sur laquelle sont gravés trois chevaux vus de front, comme s'ils étaient attelés à un char.

Le travail de cette pierre rappelle le style étrusque.

N os 24 et 25. — HEM/SPHÉROÏDE, en sardoine, gravé en creux.

M. Félix Lajard , qui a obtenu, en 182 5, le prix proposé par l'Académie royale des Inscriptions et Belles - Lettres, sur une question relative au culte et aux mystères de Mithra (1), a bien voulu se charger de l'explication de ce monument symbolique , ainsi que de celle de deux autres monuments du même genre, qui sont représentés sous les N° s 26 et 27, 28 et 29. Voici les trois Notices, ou dissertations archéologiques, qu'il nous a communiquées:

(1) Le Mémoire de M. Lajard, augmenté d'un nombre considérable d'observations nouvelles et de monuments inédits, sera incessamment publié, sous le titre de Recherches historiques et archéologiques sur le culte de Mithra en Perse, dans V Asie- Mineure et dans V empire romain. Cet important ouvrage formera 2 volumes in-4°, et sera accompagné d'un Atlas d'environ 5o planches.

L'auteur a acquis, à la vente du cabinet de feu M. Denon, les trois monuments dont il donne ici l'explication. Il possédait déjà une suite nombreuse et très-précieuse d'antiquités persépolitaines , fruit de ses voyages en Orient et des relations constantes qu'il a entretenues avec ce pays. La seule collection de ce genre qui puisse être comparée à la sienne, quoiqu'elle lui soit inférieure, est celle du Musée britannique, depuis qu'un acte du parlement y a réuni tous les monuments persépoli tains que feu M. Riche , résident d'Angleterre à Bagdad, avait recueillis en Perse et dans la Turquie d'Asie.

« Les N os i(\ et 25 de cette planche offrent la représentation d'un monument du genre de ceux qu'on appelle persépolitains. Sa forme est celle d'un hémisphéroïde comprimé sur deux côtés; il est percé, dans le sens de son petit diamètre, d'un large trou qui était, sans doute, destiné à recevoir un cordon , au moyen duquel on pouvait attacher ou suspendre le monument sur une partie quelconque du corps. La matière est une sardoine légèrement rubanée.

« Un lion s' élançant de droite à gauche au-dessus d'un taureau à bosse, accroupi et placé de gauche à droite (i), est gravé en creux sur la base du monument.

« Ce sujet, qui est ici à peine ébauché, se retrouve fréquemment sur des monuments de même forme (2), et sur plusieurs cônes dont le travail est beaucoup moins barbare (3). Il rentre dans la classe de ces représentations symboliques dont nous parlerons avec quelque détail, à l'occasion du cône et du cylindre qui sont figurés sur cette même planche VII (n. os 26 et 27, 28 et 29); et il se compose de deux animaux qui, dans les mystères de Mi t lira , étaient, l'un le symbole du principe humide; l'autre, le symbole de la sécheresse et de la chaleur (4).

« Le mouvement impétueux du lion figuré ici, et sa direction d'orient en occident, caractérisent suffisamment la chaleur solaire, et forment, par leur opposition à l'attitude passive du taureau et à sa direction inverse, une de ces antithèses que les anciens ont souvent employées pour parler à l'imagination des initiés ; car l'auteur de cette notice a montré dans un mémoire sur le culte et les mystères de Mit lira , qui a été couronné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, que le taureau, symbole de la vie en général, était, en particulier, un des symboles de la région humide ; et c'est, en effet, à l'action opposée de l'eau et de la chaleur solaire, et à la combinaison violente de ces deux principes, l'un actif, l'autre passif, que tous les êtres ayant vie doivent leur existence, suivant les croyances cosmogoniques des sectateurs de Zoroastre.

« C'est probablement par suite de la même idée que dans l'ancien zodiaque des Mages de la Perse, le taureau se trouvait le premier signe où le soleil entrait à l'équinoxe du printemps, époque du renouvellement de la vie. Le lion servait à marquer, dans ce même zodiaque, le solstice d'été, ou le domicile du soleil pendant sa plus grande exaltation.

« Il serait facile , sans doute , de citer des faits nombreux qui prouveraient que le taureau et le lion furent employés dans les mythes et les monuments de la plupart des peuples de l'antiquité avec la signification symbolique que nous venons de leur attribuer; mais nous devons nous borner à rapporter ici quelques observations qui achèvent de démontrer directement que telle fut la signification de ces deux animaux dans les livres de Zoroastre, et sur les monuments anciens de la Perse.

« C'est ainsi, par exemple, que dans le Zend-Àvesta, le même mot gueïë (5), qui signifie taureau, signifie aussi la vie , et que le premier être créé par Ormuzd y est appelé le tau-

(1) Le sujet de ce monument se trouve reproduit, sur la planche VII, dans un sens inverse à celui qu'indique l'original.

(2) Voyez M. de Sacy, Mémoires d'histoire et de littérature orientale; Paris, 181 8, in-4°, pl. II, fig. 2. — Sir W. Ooseley's Travels in various countries ofthe East, etc.; London, i8ro,-i8a3, 3 vol. in-4°; tom. I, pl. XXI, fig. 28.

(3) Il est fréquemment aussi représenté sur plusieurs médailles de l' Asie-Mineure.

(4) Sicut aridœ et ardentis naturœ sacramenta leones Mithrœ philosophantur, dit Tertullien [Adv. Marcion., lib. I, cap. i3, pag. 372, A; ed. Rigalt. ). — Conf. Euripid. in Bacchis , vers. 1016 et 1017. — Mluls., de Natur. animal., lib. XII, cap. 7; lib. V, cap. 39. — On ne peut s'empêcher de rappeler ici que les Grecs et les Romains ornaient de têtes et de griffes de lions la plupart de leurs candélabres et des autels qu'ils destinaient à porter du feu.

(5) Contraction de gueïéhé. Voyez Zend-Avesta, tom. Il, pag. 462.

reau premier, c'est-à-dire, la vie. Au moment où Abri ma u et ses Dews donnent la mort à ce taureau, les prototypes de tous les êtres vivants sortent des diverses parties du corps de cet animal; et, par une conséquence naturelle des idées qui se rattachaient à la signification d'un pareil symbole, le taureau devient le principal attribut d'Ormuzd et de Mithra, comme il est celui de la plupart des autres divinités génératrices des peuples de l'antiquité (i). Au neurouz, premier jour d'une année religieuse qui commençait à l'équinoxe du printemps, les rois de Perse, assimilés à Ormuzd et à Mithra, maîtres ou seigneurs de la vie, et au dieu Soleil, principe de la vie et source de tous les biens, paraissaient en public montés sur un taureau. A l'entrée du magnifique portique de Tchehelminar ou Persépolis , la vie était représentée par un taureau colossal (2) ; la vie humaine, par une figure humaine à corps de taureau (3). Sur les bas-reliefs des édifices intérieurs , on avait symbolisé l'équinoxe du printemps par la représentation d'un lion furieux dévorant un taureau subjugué (4), image expressive de l'action violente de la chaleur solaire sur le principe humide, à une époque où les phénomènes de la vie, et ceux de la végétation en particulier, attestent, chaque année, la puissance de la combinaison de ces deux principes. Dans une autre partie de ce même palais, le mihr\ emblème du dieu générateur, est placé au milieu d'une rangée de lions et d'une rangée de taureaux (5), et rappelle , .par cette disposition, le titre de créateur et père de toutes choses , qui fut donné particulièrement à Mithra (6). Il n'est pas enfin jusqu'aux tombeaux des anciens rois de Perse (7), où il ne fût facile de démontrer que l'art, enchaîné par l'autorité absolue des doctrines religieuses, se soumit à employer des combinaisons bizarres, dans lesquelles le lion et le taureau avaient encore la même valeur symbolique que nous leur avons attribuée sur le petit monument qui fait le sujet de cette notice.

N os 26 et 27. — CONE , en calcédoine saphirine, gravé en creux.

« Les deux figures barbues, à queues de poisson, que l'on voit représentées sous le n" 27, sont gravées en creux sur la base du cône qui est dessiné au-dessus, et qui porte le n° 26. Sur un des côtés de ce cône, on aperçoit une petite figure à tête de chien, également gravée en creux, et placée perpendiculairement au plan des deux figures barbues. Ce monument très - curieux est en calcédoine , d'un bleu noirâtre ; il est percé transversalement dans sa

(1) « rêvasser)? yàp cû^polov ô raupo;» , dit Hermias , dans un Commentaire manuscrit sur le Phèdre de Platon, cité par Van Goens, Animadvers. ad lib. Porphyr. de Antro nymph., pag. 108. Ce Commentaire a été publié depuis par M. F. Ast, à Leipzig, en 18 10; t vol. in-8°.

(2) Voyez Porter's Travels in Georgia, Persia, etc., vol. I, pl. XXXI. — Chardin, Voyage en Perse, etc., tom. II, pl. LVI, édit. d'Amsterdam, 1735. — Niebuhr, Voyage en Arabie, etc., tom. II, pl. XX, fig. A.

(3) Porter's Travels , etc., loc. cit., pl. XXXII et XXXIII. — Chardin, loc. cit., pl. LVII. — Niebuhr, loc. cit., fig. B. ■ — Cette figure , moitié homme , moitié taureau , est le gué.ïéhémérété des livres de Zoroastre , et porte un nom qui , dans la langue zende , a la double signification de taureau-homme et de vie mortelle ou de vie humaine. De guéïéhémércté se sont formés les mots gaïomard , kaïomorts et kéhomorts, dont les auteurs modernes de l'Orient ont fait le nom du premier roi du monde ou de la Perse.

(4) Porter's Travels, etc.; loc. cit., pl. XXXIV et XXXV. — Chardin, loc. cit., pl. LVTII. — Nieruhr, loc. cit., pl. XXIV.

(5) Voyez Chardin, loc. cit. , pl. LXIII et LXIV. — Niebuhr , loc. cit. , pl. XXIX et XXX.

(6) « tqC TtocvTtov 7uot7)Toî! Y.cù urarpoç MiÔpou. » Eubul. , apud Porphyr. de Antro nymphar., cap. 6, ed. van Goens.

(7) Voyez Porter's Travels, etc., loc. supr. cit., pl. XVII. — Chardin, loc. supr. cit., pl. LXVII et LXVIII.

partie supérieure. Feu M. le baron Denon l'avait acquis au Caire en 1799, d'une femme qui le portait suspendu au milieu du front , en guise d'amulette , et que l'offre d'une somme considérable put seule décider à s'en défaire (1).

« La forme conique est une de celles qu'affectent le plus souvent les pierres gravées qui appartiennent à la série des antiquités orientales dites persépolitaines. Cette forme , comme on le sait par divers témoignages authentiques, était spécialement consacrée à Vénus, au Soleil, et, selon des observations récentes (2), au dieu Mithra. Ainsi que les cylindres, les cônes représentent des sujets relatifs aux doctrines psychologiques des mystères; mais, à raison du peu d'étendue de leur base et de l'inflexion de leurs côtés, on semble les avoir plus habituellement consacrés à la représentation des symboles ou emblèmes mystiques, et à celle des différentes métamorphoses que les initiés étaient censés subir; tandis que les cylindres, qui offrent dans leur circonférence un espace beaucoup plus propre à recevoir des compositions d'une certaine étendue, reproduisent ordinairement des scènes entières d'initiation.

« Les traditions relatives aux mystères de Mithra nous apprennent que dans la célébration de ces mystères, on représentait, sous la forme de certains animaux, les éléments et les régions ou climats par lesquels les âmes qui étaient descendues sur la terre, ou tombées dans les voies de la génération, selon l'expression antique, étaient obligées de passer avant de pouvoir remonter au ciel. Ces divers passages de l'âme constituaient les grades mithriaques; et plusieurs de ces grades empruntaient leurs dénominations des noms mêmes de quelques animaux, tels que le taureau, le lion, le corbeau, le griffon, l'aigle, lepervier, etc. (3), que l'on voit figurés sur les monuments télétiques de l'Orient. t

« Dans les cérémonies qu'on appelait leontica , les initiés , avant de recevoir le titre de lions , devaient se transformer en animaux de diverses espèces (4). L'auteur de cette notice a fait connaître, dans le mémoire déjà cité, quelques monuments orientaux où se trouvent figurées de semblables transformations.

« On peut supposer avec raison que les deux figures barbues, à queues de poisson, que l'on reconnaît sur le cône dont il s'agit ici, se rapportent à cette série de métamorphoses. Le croissant placé au-dessus de leur tête indique surabondamment que ces êtres mixtes appartiennent encore à la région la plus soumise à l'influence de la lune, à la région humide, selon les doctrines antiques; et les liens qui descendent du ciel de la lune, comme pour les envelopper, semblent attester ici la dépendance où ils sont à l'égard de cet astre.

« Les nombreux systèmes cosmogoniques qui avaient cours dans l'Orient, reposaient, pour la plupart, sur la croyance que les premiers êtres vivants avaient été formés dans l'eau. De là l'œuf du monde nageant au milieu d'un vaste océan, ou le monde lui-même porté sur les eaux (5), la naissance de Vénus -Uranie au sein de la mer, la métamorphose de la

(1) Ce monument fait maintenant partie de la collection de l'auteur de cette Notice. Le sujet principal qu'il représente se retrouve , avec quelques légères différences, sur la base d'un cône du Musée britannique, dont M. Mùnter, évêque de Sélande, a récemment publié une gravure peu exacte, dans un ouvrage intitulé : Religion der Babjlonier, Kopenhagen, 1827; in-4°, pl. II, n° 18.

(2) Ces observations ont été consignées, par l'auteur de cette Notice, dans le Mémoire sur le culte et les mystères de Mithra, cité plus haut.

(3) Voyez Eubule et Pallas, cités par Porphyre , de Abstin. , lib. IV, § 16. — Saint Jérôme, dans sa lettre à Lœta, Oper. omn., tom. I, pag. 672, C, D, ed. Vallars.

(4) « Ôts Ta XsovTixà 'rcapa'Xajxpavwv mçvtfàetm Travro^airaç Çcowv ppfpâ;. » Eubul. et Pall. , ap Porphyr. , loc. supr. cit.

(5) Voyez Zend-Avesta, tom. I, 2 e part., pag. 386.

déesse Dercéto ou Atergatis en poisson, la représentation du dieu Dagon et de l'Oannès avec un corps et une queue de poisson, etc. (i). Ces diverses traditions confirmeraient donc, s'il en était besoin, l'opinion où nous sommes que les queues de poisson qui forment la partie inférieure des deux figures barbues du cône de feu M. Denon, indiquent que l'état physique des initiés ainsi représentés participait essentiellement de la nature humide.

« D'autres animaux, les uns amphibies, les autres "terrestres , devaient être, dans les leontica, les symboles des régions mixtes de la terre, c'est-à-dire, de celles où le principe humide et le principe de la chaleur sont mêlés en diverses proportions. Les initiés , après avoir été poissons , passaient successivement par les formes de ces autres animaux; et c'est au moment où ils recevaient enfin le titre de lions , et revêtaient une forme moitié homme, moitié lion, qu'ils étaient censés être transportés dans la région de la chaleur, dont le symbole était le lion. Les léontiques étaient donc une suite de scènes symboliques dans lesquelles, à l'aide de ces costumes mithriaques, que saint Jérôme appelle portentosa simulacra (2) , on représentait la métempsycose en action : étrange spectacle, où l'on serait tenté de croire que deux acteurs, en se voyant affublés de costumes aussi singuliers, ne pouvaient s'empêcher de rire, si l'on ne savait combien l'appareil du mystère donne d'importance et de gravité aux choses en apparence les plus puériles, les plus bouffonnes.

« Nous ne nous arrêterons point à rechercher ici l'état moral auquel pouvait correspondre, dans ces scènes singulières et dans la pensée des mystagogues, la constitution physique qu'on attribuait aux initiés ainsi travestis en tritons ou hommes-poissons. Les textes anciens ne fournissent aucun renseignement à ce sujet; et nous éviterons de nous égarer dans des suppositions plus ou moins conjecturales. Qu'il nous soit permis seulement de rappeler ici que les Perses considéraient les poissons comme une classe d'êtres ùnpurs , et faisant partie de l'empire d'Ahriman ou du mauvais principe (3) (4) , et que selon les doctrines psychologiques de l'antiquité, les âmes humides étaient réputées les plus faibles, les plus lâches, les plus portées à la volupté; et les âmes sèches , les plus sages, les plus savantes (5).

« Le monument qui porte les deux figures dont nous venons de nous occuper, présente une circonstance particulière que nous devons d'autant moins passer sous silence, qu'elle nous parait ne laisser aucun doute sur le sens psychologique qu'on attachait à ces sortes de représentations (6). En effet, sur un des côtés de ce cône, on aperçoit un Anubis à tête

(1) Anaximandre , disciple de Thalès, disait que le père et la mère des hommes passaient communément pour être

un poisson. « tûv âvôpwxwv rarrépa x»l [«iTÉpa y.oivov àiroçï]'v«ç lyQvv ». Ap. Plutarch. Sjmpos. , lib. VIII, sub

fine.; ed. Reiske.

(2) Loc. supr. cit.

(3) Plutarch. Oper. Omn. , tom. VII (de Isid. et Osirid.), pag. 457, ed. Reiske.

(4) C'est probablement à des idées analogues qu'il faut rapporter certaines traditions propres aux Assyriens et aux Égyptiens , et les motifs du précepte qui défendait à ces peuples de manger d'aucune espèce de poisson. Une défense semblable existait parmi les disciples de Thalès et de Pytbagore, et se trouvait peut-être aussi dans les livres de Zoroastre qui ne sont point parvenus jusqu'à nous. On peut faire remarquer, à cet égard, que les Persans, qui professent l'islamisme, montrent encore eux-mêmes une aversion très-prononcée pour la mer et pour toute espèce de poissons.

(5) IIeraclit. ap. Porphyr. de Antro Njmph., cap. 11. — Van Goens, Animadv. ad hune libell., pag. 101.

Stob. , Eclog. phjsic, lib. I, cap. 52, tom. II, pag. 988, ed. Heeren.

(6) On peut citer encore, à l'appui de cette opinion, un cylindre qui a été publié par sir W. Ouseley {loc. cit., fig. 9 b). Il représente un initié luttant contre deux figures moitié hommes, moitié poissons, semblables à celles du cône de feu M. Denon. La disposition de ce sujet est la même que celle du combat mystique qui est gravé sur le cylindre que nous expliquerons dans la notice suivante. Ici, comme sur ce dernier monument, la scène est dominée par

de chien, tenant, dans la main droite, un objet qu'on pourrait prendre pour un poignard ou pour une fleur de lotus, et, dans la main gauche, un autre objet qui n'est pas plus facile à distinguer. Le travail et le style de cette figure n'ont point le même caractère que la gravure qui occupe la base du monument; et il nous semble évident qu'une main étrangère a ajouté ici cet Anubis, à une époque ancienne, mais postérieure à celle de l'exécution du sujet principal qui est gravé sur cette base. Quelles que soient les suppositions que l'on pourra faire sur les circonstances , le lieu et l'époque précise de cette curieuse addition , toujours est-il certain qu'on ne saurait méconnaître qu'elle a dû être la conséquence d'une opinion qui admettait l'existence de relations quelconques entre les fonctions attribuées à la divinité égyptienne nommée Anubis, et le sujet mystique représenté sur notre monument oriental. Or, personne n'ignore que dans le système religieux des Égyptiens, et dans ceux qui, à diverses époques, .se formèrent du mélange des doctrines de l'Egypte, de l'Orient et de la Grèce, Anubis remplissait les fonctions de Psychopompe ou conducteur des âmes, comme les remplissaient également Mithra dans le système théologique des Perses , et Hermès ou Mercure dans la mythologie grecque.

« Le sujet principal du cône que nous venons de décrire , la présence d'une divinité, d'origine égyptienne, sur une pierre gravée dont la forme, le sujet, le style, appartiennent à l'Orient, donnent à ce monument un haut degré d'intérêt, qui justifie suffisamment le sacrifice d'argent que feu M. Denon n'avait pas hésité à faire pour se le procurer, et l'empressement remarquable qu'il mettait à le montrer aux personnes qui visitaient ses précieuses collections. Puissent ces mêmes motifs justifier aussi facilement l'étendue de cette notice, et servir d'excuse à l'aridité des détails dans lesquels nous avons été obligé d'entrer. Puissentils encore inspirer aux amateurs de l'antiquité figurée, le désir de connaître une série assez nombreuse de monuments, sur lesquels nous nous proposons d'appeler l'attention des savants, après la publication de nos Recherches sur le culte et les mystères de Mithra. Ces monuments présentent, d'une manière indubitable, l'association et le mélange des idées religieuses de l'Orient, de l'Egypte et de la Grèce.

N os 28 et 29. — CYLINDRE en calcédoine blonde.

« La pierre gravée qui est figurée sous ces deux numéros est une calcédoine blonde, de forme cylindrique, perforée dans le sens de son axe. Elle appartient encore à cette classe précieuse de monuments qu'on désigne sous la dénomination un peu vague d antiquités persepolitaines, et que l'on trouve principalement dans les ruines de plusieurs villes anciennes de l'Asie occidentale.

« La plupart des cylindres, selon les observations les plus récentes, étaient à l'usage des personnes qui avaient été admises à la célébration des mystères de Mithra. Les initiés les portaient attachés ou suspendus sur une partie quelconque du corps (1), soit par esprit de dévotion , soit pour se faire reconnaître à l'entrée des grottes ou temples souterrains de Mithra, soit enfin pour consacrer le souvenir de leur initiation aux divers grades qu'ils

le mihr, emblème de Mithra; et elle ne permet, en aucune manière, de prendre les deux figures barbues, à queues de poisson, pour l'Oannès des Babyloniens, comme l'a fait M. Mùnter, dans l'ouvrage déjà cité.

(1) On voit encore les Musulmans, en Perse et dans l'empire ottoman, porter, soit attachés au bras gauche, soit suspendus sur le front ou sur la poitrine , des amulettes de formes diverses.

avaient obtenus. On trouve, en effet, sur les cylindres, les symboles, les emblèmes, les cérémonies, les costumes, les instruments et les autres accessoires qui étaient propres à chacun des gracies mithriaques. Ce fait, qui était resté inconnu jusqu'à ce jour, a été établi par l'auteur de cette notice, dans le Mémoire déjà cité sur le culte et les mystères de Mithra.

« Il y a fait remarquer que les cylindres qui se rapportent aux grades inférieurs, sont ordinairement d'une matière de couleur noire ou obscure, telle que l'hématite, le jaspe noir, la chlorite verte, etc. Ceux des grades supérieurs sont, au contraire, d'une couleur claire, et tantôt en calcédoine, tantôt en agate, tantôt en cristal de roche. Les cylindres de cette dernière classe sont nécessairement les plus rares, et en même temps les plus remarquables par la beauté de leur exécution. On en conçoit facilement la raison: peu d'initiés parvenaient aux grades supérieurs; le plus grand nombre ne franchissait pas les deux ou trois premiers grades. L'histoire de toutes les associations secrètes, dans lesquelles il existe une hiérarchie de grades , donnerait lieu à une observation semblable.

« Le cylindre dont nous avons à nous occuper peut servir de preuve en faveur de l'opinion rappelée plus haut, et faire voir les relations qui existent entre la couleur de ces monuments et le grade auquel ils appartiennent. Celui-ci est de couleur claire, d'un beau travail, et il se rapporte au grade de griffon, l'un des plus élevés qui se conféraient dans les sanctuaires de Mithra.

« On y distingue l'emblème sacré que les antiquaires sont convenus d'appeler le mihr. Selon l'auteur du Mémoire déjà cité, cet emblème était originairement une colombe aux ailes éployées, symbole de Vénus-Uranie et de Mithra, dont l'altération successive a produit le globe ailé, que l'on trouve non moins fréquemment sur les monuments anciens de la Perse, de l'Assyrie et de l' Asie-Mineure, que sur ceux de la Phénicie et de l'Egypte. .Audessous du mihr, on voit ici un arbre fantastique. Beaucoup de monuments mithriaques offrent des arbres composés d'une manière analogue , ou des arbres dont l'espèce est facile à reconnaître. Nous n'hésitons point à les considérer, les uns et les autres, comme les symboles de l'âme, soit à cause de la position qu'ils occupent sur ces monuments, soit par la considération puissante que, dans la langue zende, le même mot oroûéré ou oroûé a la double signification & arbre et d'âme (i). Mithra, protecteur et médiateur des âmes et des corps, roi des vivants et des morts, conducteur des âmes, ou Psychopompe, devait naturellement présider à des mystères fondés sur le dogme de la descente et de l'ascension des âmes. Le mihr, ou la colombe, emblème de cette divinité, est en effet placé sur un des côtés de notre cylindre, au-dessus de l'arbre, symbole de l'âme; et semble ainsi nous avertir que le sujet, qui est représenté sur le côté opposé de ce monument, appartient à l'une des scènes psychologiques dont se composait la célébration des mystères mithriaques. Ici, l'on remarque une figure humaine , barbue, ayant aux épaules quatre ailes , dont deux sont élevées vers le ciel, et deux sont abaissées vers la terre. Cette figure tient, de chaque main, un griffon ailé, dressé sur ses pattes de derrière. Elle est vêtue d'une robe plissée et brodée, qui laisse découvertes la cuisse et la jambe droites , particularité qu'on observe sur un grand nombre de monuments analogues. Cette robe est attachée par la ceinture mithriaque , appelée kosti ou évanguin dans le Zend-Avesta. Le kosti et le sadéré , espèce de tunique ou chemise qui se mettait immédiatement sur la peau , constituaient £ habit de combat ,

(i) Voyez Zend-Avesta, tom. II (vocabulaire), pag. 472.

dont le ciel avait donné le modèle à Mithra (i). Membres d'une église toute militante, et admis à des mystères où le premier degré d'affiliation donnait le titre de soldat de Mithra (2), les sectateurs de cette divinité contractaient l'obligation d'être revêtus jour et nuit du kosti et du sadéré. Ici, l'initié que nous voyons ceint du kosti, a combattu et dompté les deux griffons ailés qu'il tient de chaque main. Sa victoire sur ces animaux symboliques l'a rendu digne d'être salué lui-même du titre de griffon (3), qualification de l'un des grades les plus élevés des mystères de Mithra.

« Le griffon, sur les monuments mithriaques, est un animal imaginaire, constamment composé de diverses parties empruntées au lion et à l'aigle. Ces deux derniers animaux donnent chacun, séparément, leur nom à deux autres grades Mithriaques, celui de lion (4) et celui de père-aigle (5). Le premier précédait le grade de griffon , et le second était une des trois plus grandes dignités auxquelles pouvaient parvenir les initiés. Le lion, symbole de la chaleur solaire, et l'aigle, symbole de la chaleur éthérée , montrent ici, par leur alliance, que le griffon ne pouvait être que le symbole d'une région élevée (6). Les quatre ailes de l'initié attestent d'ailleurs qu'il est déjà parvenu à l'une des régions célestes; et, en effet, le grade de griffon élevait le myste au rang des êtres purs et lumineux, suivant les expressions du Zend-Avesta, et le préparait à recevoir, pour ainsi dire, les honneurs de l'apothéose; car il était suivi des grades qui assimilaient l'initié aux demi-dieux et aux dieux mêmes (7).

« On ne sera pas étonné d'apprendre, après ces explications, que parmi les deux cents cylindres environ qui existent dans les cabinets d'Europe , il ne s'en trouve que trois , y compris celui de feu M. le baron Denon , qui se rapportent au grade de griffon. Les deux autres sont : l'un au musée britannique (8); l'autre , dans le cabinet de M. le Prince Poniatowski , à Rome. Celui que nous venons de décrire a été acquis par l'auteur de cette notice , qui le regarde comme l'un des plus beaux ornements de sa collection d'antiquités orientales.

N° 3o. — STATUETTE en bronze, de travail romain. Elle représente Anubis debout, un bâton à la main.

Ce dieu, soit qu'on le regarde comme un fils d'Os iris, ou seulement comme un antique roi de l'Égypte, était presque toujours représenté avec une tête de chien sur un corps d'homme, quelquefois vêtu d'une tunique, et portant des

(1) Zewd-Avesta, tom. I, 2 e part. , pag. 112; et tom. II, pag. 229, 232, 616 et passïm.

(2) Voyez Tertullien , de Prœscript. hœretic, cap. 4o, p. 216, D; ed. Rigalt. — De Coronâ, cap. i5, p. 1 1 1, B, C.

(3) Voyez Saiwt Jérôme, lettre à Lœta, Oper. ornn., tom. I, pag. 672 , C , D ; ed. Vallars.

(4) Voyez Eubule et Pallas, cités par Porphyre, de Abstin., lib. IV, § 16. — Saint Jérôme, loc. supr. cit.

(5) Voyez Eubule et Pallas, loc. cit.

(6) Le griffon, attribut d'Apollon et du soleil, se voit souvent, sur les monuments grecs et romains , attelé au char de ces deux divinités, ou appuyé sur la roue du soleil, ou placé dans des compositions consacrées à Apollon. Selon Philostrates {in vit. Apollon. Tjan., cap. 47, pag. i34, ed. Olear. ), les Indiens représentaient aussi le soleil sur un char traîné par des griffons.

(7) Les grades de hélios ou soleil, de père-aigle, de père-épervier et de père des pères.

(8) Celui-ci a été figuré peu exactement dans l'ouvrage déjà cité de M. Mùnter; pl. I, fig. i3.

espèces de bottines. Il devrait aussi tenir dans une main un caducée ou un sistre égyptien, et dans Fautre deux épis de blé. C'est à peu près ainsi qu'on le voit représenté sur Y ab taxas dont nous allons nous occuper.

N° 3i . — ABKAXAS, en jaspe vert, gravé en creux sur ses deux faces (i).

« Ce monument appartient à la nombreuse classe de ceux que l'on désigne vulgairement sous le nom d Abraxas , et qui proviennent soit des sectes gnostiques elles-mêmes, soit de celles qui ont eu avec ces sectes, des rapports plus ou moins intimes. Il offre l'une des compositions les plus riches et les plus remarquables ; et il est inédit. En effet , les recueils consacrés aux pierres gnostiques, ceux de Macarius, de Pignorius, de Spon, de La Chausse, de Mol met, d'Augustin us, de Gorlée, de Fabretti, de Capello, de Mafféi, de Montfaucon et de Ficoronius, n'offrent, nulle part la même série d'idées ou de symboles. La plupart de ces collections ne contiennent, sous ce rapport, qu'une simple image d'Anubis sans légende, tandis que la pierre qui nous occupe représente, pour ainsi dire, un drame mystique tout entier.

« La figure qu'offre le côté gauche de notre gravure est ce mystérieux Anubis que la mythologie gréco- latine nomme Hermès et Mercure, et que les Égyptiens confondaient souvent avec Thoth, confusion qui s'explique d'autant mieux que, dans les théogonies qui reposent sur le principe de l'émanation , les diverses divinités inférieures ne sont que les déploiements des êtres supérieurs.

« Fils d'Osiris et de Nephté (la mère des dieux de la troisième classe), et Génie de la brillante étoile de Sothis (Sirius), Anubis ordinairement représenté avec une tête de chien, est, dans l'antiquité égyptienne, le gardien des deux horizons, inférieur et supérieur, et le conducteur des âmes dans les diverses régions qu'elles ont à parcourir, suivant les divers degrés de leur purification. Le caducée qu'il tient dans sa main droite, l'indique comme Psychopompe; la palme qui est placée dans sa gauche, signale la victoire qu'il vient de remporter avec l'âme qui le suit dans les régions célestes, le plérome des gnostiques.

«Nous ferons remarquer, en passant, que cette pierre réfute une conjecture de Chifflet, qui prétend, dans son Commentaire sur les Abraxas de Macarius, page 99, que sur un monument de ce genre, le caducée doit se trouver dans la gauche, et la palme dans la droite; tandis que, selon lui, le graveur aurait changé cet ordre.

« La figure d'un homme nu qui occupe le côté droit de notre gravure (le revers du monument), pourrait être celle du jeune Harpocrate, qui accompagne Anubis sur un grand nombre de monuments , et particulièrement sur quelques pierres gnostiques. L'idée entière qui domine dans cette composition, s'oppose cependant à cette hypothèse; et c'est, en général, l'âme d'un défunt quelconque qui est ici caractérisée dans sa migration après le trépas. La flamme qui s'échappe d'une torche, placée sur un vase à encens, et que tient la main droite de ce personnage, est le symbole de la purification; le couteau qui se voit dans la gauche, est l'emblème d'un sacrifice consommé; la persée , attribut ordinaire d'Isis,

(1) La Notice suivante, qui contient une explication complète de ce curieux monument, nous a été communiquée par M. Matter, professeur à l'Académie royale de Strasbourg, et auteur de X Histoire critique du Gnosticisme , et de son influence sur les sectes religieuses et philosophiques des six premiers siècles de l'ère chrétienne; ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris, 1828; 2 vol. in-8°, et 1 vol. de planches.

et qui surmonte ici la tête d'un mortel , est le signe de la sagesse divine , de la science des mystères.

« C'est donc aux épreuves et aux lumières d'une initiation que le défunt doit sa brillante destinée.

« Cette destinée est indiquée par quatre symboles empruntés au règne animal. Le serpent, qui enveloppe tout le corps, est le symbole de la vie divine, à laquelle initient les mystères ou la gnosis; la tête dépervier, que l'Egypte donnait à plusieurs divinités, semble dire que le défunt va prendre part à leur félicité comme à leur nature; le lion, au-dessus duquel plane tout le personnage, indique qu'il est élevé au-dessus de la région du soleil, dont le lion est l'emblème, non-seûlement dans la symbolique de l'Egypte , mais encore dans celle de plusieurs régions de l'Orient; enfin, l'espèce de scarabée, qui se remarque sur les bords supérieurs de la pierre, proclame, pour ainsi dire, l'immortalité de celui qui est arrivé si haut.

« Les légendes de cette sorte de monuments jettent rarement un grand jour sur l'idée principale qu'ils doivent peindre. Elles contiennent d'ordinaire les noms de quelques Génies tutélaires, ou quelques supplications qu'on leur adresse. D'autres fois ce sont des caractères bizarrement mêlés, qui se combinaient sans doute d'une manière mystérieuse et dans un but magique, mais dont le sens est inconnu aux profanes. Ici, le nom de Jao semble se trouver deux fois à côté d'Anubis, écrit de cette manière: I A W. Il est vrai qu'il faut en choisir les lettres dans des lignes différentes. On peut y trouver aussi le nom de Gabriel, ylHIiiaAl, de la même manière; mais, au fait, on ne doit attacher aucune espèce de prix à ces sortes de tâtonnements. D'un autre côté , il ne faut pas désespérer de lire un jour cette inscription tout entière, si nous parvenons à retrouver un plus grand nombre de ces monuments. Ce qui prouve que l'auteur de celui qui nous occupe a fait des combinaisons de plus d'un genre, c'est qu'il donne plusieurs formes aux mêmes lettres: on y trouve, par exemple, 3 et 2; 1 et il ; Het 53.

« Quant à l'origine et à la destination de cette pierre, rien ne semble s'opposer, au premier aspect, à ce qu'on ne la prenne pour un ouvrage purement égyptien, et relatif aux idées religieuses des sanctuaires de l'Egypte. Les personnages et les symboles qui les accompagnent, pourraient, en effet, être revendiqués par le culte de ce pays. Le lion, en particulier, y figure très-souvent et d'une manière très-remarquable (i). D'après un mythe fort connu, le corps d'Osiris a été transporté sur un lion, ce que l'on a entendu du Nil (i). Cependant tous ces personnages et tous ces symboles se rencontrent également sur les monuments des gnostiques. Les caractères grecs de la légende et la forme latine de quelques-uns de ces signes prouvent d'une manière incontestable que ce monument ne remonte pas au-deLà des premiers siècles de l'ère chrétienne. L'analogie de quelques autres pierres de ce genre, qui appartiennent aux sectes gnostiques (3), et l'ensemble de toute cette composition si profonde, si religieuse, si sublime, ne permettent pas de douter qu'elle ne provienne de l'une de ces nombreuses écoles de la Gnose, qui, dans les premiers temps du christianisme, se plaisaient à rendre quelques-unes des vérités de cette religion sous les emblèmes les plus éloquents de l'antiquité païenne.

(1) Voyez Cuper, Harpocrates, pag. 48 et suivantes. — Jomard, dans la Description de VÉgjpte, I, Antiquités, chap. 8, § 3, pag. 7.

(2) Zoëga, de Obeliscis, pag. 3io.

(3) Voyez les planches qui accompagnent l'Histoire critique du Gnosdcisme, par l'auteur de cette Notice.

« Il serait assez difficile de préciser la secte particulière à laquelle a pu appartenir ce monument. La plupart de ces sectes se confondaient ensemble dans leur origine et dans leur décadence , au point d'offrir le syncrétisme dans le syncrétisme. Il est pourtant à présumer qu'une école égyptienne a seule emprunté à l'Egypte les symboles que nous venons de signaler; et dès-lors cette pierre doit être revendiquée aux Basilidiens, aux Valentiniens ou aux Ophites. L'idée qui y domine est aussi celle qui domine dans les systèmes de chacune de ces écoles. L'homme, composé d'un principe pneumatique et d'un principe hyiique, doit développer le premier et combattre le second , en suivant la lumière et les éléments de vie divine qui se sont offerts à lui dans la manifestation d'une intelligence supérieure, de Christos. S'il parvient à vaincre la matière et à s'élever au point d'entrer en commerce avec les intelligences pures, son âme, dégagée des entraves du monde, guidée par des esprits de lumière, traversera intacte les régions des puissances sidérales pour aller prendre part au banquet de la Sophia céleste, aux félicités du plérôme. Tel est le sommaire des doctrines de la Gnose; tel est le mystère caché sous les emblèmes de notre monument, qui a sans doute servi aux initiés à leur rappeler la partie la plus grave de leur immortelle destinée.

J. Matter.

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