‹ Monuments et ouvrages d'art antiques, restitués d'après les descriptions des écrivains grecs et latins, et accompagnés de dissertations archaeologiques (volume 2)Chapitre 13 sur 31 · I. — Avant-propos · texte numérisé non relu

I. — Avant-propos

Entre les grands ouvrages de la sculpture polychrome des anciens, il en est peu qui aient été plus vantés que la Minerve d’or et d’ivoire, exécutée par Phidias pour le Parthénon d’Athènes. Elle paroit avoir tenu le second rang parmi ces sortes de monuments. Une multitude d’écrivains en a fait mention, et toutefois aucun ne l’a décrite en entier. Quelques détails de cette masse colossale ont seulement été recueillis par Pausanias, et surtout par Pline; mais comme aucun d’eux ne s’est mis en peine d’en embrasser l’ensemble, cet ensemble, sa composition, son ajustement et son style, sont des objets sur lesquels la critique de l’art éprouve plus d’un genre d’incertitudes.

On ne doit pas douter, cependant, que dans ce grand nombre de figures de Minerve antiques qui nous sont parvenues, il n’existe quelque tradition plus ou moins complète de celle du Parthénon. Ces statues offrent de nombreuses variétés, à ne considérer que les détails d’exécution dont l’artiste était toujours le maître, et qu’il savoit modifier de mille manières. Mais quand on analyse les différentes espèces de types consacrés à la représentation de Minerve chez les anciens, on trouve que ces types peuvent se réduire a quatre ou cinq, répétés

de toute sorte de façons, par les artistes qui se sont succédé pendant une douzaine de siècles.

Il est difficile de supposer qu’une statue aussi célèbre que celle du Parthénon, n’auroit pas été un objet d’imitation pour les siècles qui ont suivi celui de Phidias, et que le type , selon lequel cet artiste conçut et exécuta un aussi fameux monument, ne se seroit pas transmis et reproduit dans les ouvrages de ses successeurs.

Non que je veuille prétendre que Phidias ait été, à proprement parler, l’inventeur de ce type. Avant lui, toutes les créations mythologiques avoient déjà reçu du génie de l’art des formes déterminées et des caractères distinctifs; mais je pense que ce célèbre statuaire, par la grandeur de ses conceptions, et par la perfection de son talent, dut contribuer à fixer de plus en plus les formes particulières de chaque divinité, les nuances caractéristiques de leur manière d’être, selon leurs divers emplois : et ce sont ces différences que j’appelle ici les types divers, selon lesquels s’exécutoit la statue d’une même divinité.

Minerve se peignoit diversement dans l’esprit de ses adorateurs, selon quelle étoit la déesse de la guerre, la déesse des conseils, la déesse de la science, la déesse des citadelles, la déesse des jeux athlétiques et des victoires pacifiques du Stade. Il ne faut pas douter que toutes ces diversités de caractère liaient été exprimées aussi dans les effigies de cette divinité, par la pose, l’action, les attitudes variées que les artistes lui donnèrent; par rajustement de ses draperies, par les formes de sou casque, par les attributs qui l’environnoient, par l’air de sa physionomie, et par un certain style plus ou moins sévère, plus ou moins gracieux, qui se manifestoit autant dans l’ensemble de rajustement général, que dans le goût même de l’exécution.

Nous trouvons que Phidias fut auteur de six statues de Minerve, qui toutes, excepté la Lesbienne, qu’on donnoit pour être son cliefd œuvre, et dont nous ignorons la dimension, furent d’énormes colosses. Il avoit fait sur l’Acropolis d’Athènes la Minerve Poliade, dont 1 aigrette s apercevoit de Sunium. Elle étoit en bronze, accompagnée

du symbole de sa ville, et d’un bouclier, dont les sujets avoient été gravés par Mys, sur les dessins de Parrhasius. La seule circonstance du bouclier ainsi orné, nous apprend, par exemple, que cette Minerve ne portoit pas son arme au bras, mais s’appuyoit dessus. Autrement, les sujets du bouclier, à ce point d’élévation et dans cette position, auroient cessé d’être visibles. Phidias avoit dû donner la même position au bouclier de la Minerve du Parthénon, comme on s’en convaincra; ce qui indique déjà que la ligure étoit représentée en repos.

Il ne dut pas en être de même de sa Minerve Aréci ou Belliqueuse, dont la dimension, selon Pausanias^1), étoit semblable à celle dont on vient de parler, et qui remplissoit l’intérieur d’un temple de Platée. Elle fut sans doute dans l’action de marcher, le bouclier au bras, et dans un tout autre style d’ajustement. Il est probable que sa Minerve Ergané, ou déesse de l’industrie, qui ornoit à Elis^ le temple de l’Acropolis de cette ville, fut encore dans une autre attitude et dans un goût fort divers. Un coq étoit sur son casque; et Pausanias ne semble pas avoir été fort heureux à deviner le sens de ce symbole, lorsqu’il dit que le coq est de tous les oiseaux le plus courageux, ou que peutêtre il étoit consacré à Minerve Ergané. Il n’y avoit pas lieu à incertitude : le coq, dont le chant matinal appelle les hommes à l’ouvrage, dut fort bien appartenir à la déesse du travail, et je pense que dans ce simulacre d’or et d’ivoire, Minerve fut représentée assise.

Phidias, dans un si grand nombre de statues de Minerve, aura sans doute embrassé les diverses manières de représenter cette divinité; et, comme je l’ai dit, il est difficile de se refuser à l’idée, que les figures antiques que nous possédons, doivent contenir des traditions plus ou moins fidèles, des divers styles ou manières d’être, sous lesquelles ce statuaire reproduisit tant de fois la fille de Jupiter. Dès lors il ne s’agiroit que de faire, entre ces statues, le choix de celle qui seroit le plus en rapport avec la Minerve du Parthénon.

(0 Paus., liv. IX, cliap. /\.

(2) Id. , liv. VI, chap. 26.

RESTITUTION DE LA MINERVE L’application de ce genre d’analogie deviendroit à la vérité, extrême > ment arbitraire, si rien ne pouvait déterminer la critique, dans l’adoption du style et de l’ajustement, qu’il conviendroit d’affecter à telle ou telle statue de Minerve. Mais, lorsque le motif général d’une statue est donné par les descriptions; lorsque sa pose, ses accessoires, quelques caractères de sa draperie peuvent passer pour constants; lorsqu’on connoit son action et son attitude, la destination de l’ouvrage, l’intention qu’on eut en le faisant, et l’ordre d’idées auquel il correspondoit, il n’est pas fort difficile alors de décider quel est, entre les divers types de Minerve, celui qui se rapporte aux données préalablement établies.

Le style ou le goût qu’il faut approprier à l’ouvrage inconnu qu’on veut restituer, d’après ceux que nous connoissons, est encore une de ces choses moins équivoques que l’on ne pense. Dans les ouvrages de l’art, comme dans ceux de l’esprit, il y a de ces vraisemblances, qui sont des vérités pour le sentiment. On ne parvient pas, si l’on veut, à les démontrer, mais elles ont force de preuve, dans leur genre; et de même que l’homme versé dans la connoissance des différents styles des écrivains, ne se trompe ni entre eux, ni entre les manières d’écrire des siècles où ils vécurent, de même le goût exercé dans les matières de l’art, distingue avec clarté entre les statues antiques, celles qui se rapportent à chacune des manières de foire des diverses époques de l’art, ou qui correspondent à des styles nationaux, ou qui portent le caractère de telle ou de telle autre pratique de la sculpture.

Ce dernier genre de critique a peut-être été mis moins en usage que les autres, dans l’appréciation des statues qni nous restent, et cependant il ne faut pas douter que presque toutes, étant des copies faites en marbres, d’après des originaux qui ne furent pas tous de la même matière, il doit y régner certaines diversités de goût, qu’on expliqueroit imparfaitement par d autres raisons.

Mais l’influence que le genre de la matière put avoir sur le style et le goût des statues qu’il s’agit de restituer, se fait particulièrement sentir à l’égard des ouvrages qui appartinrent à cette division de

l’art de la sculpture, qu’on appela Toreutique, et dont la statuaire en ivoire faisait partie. L’on verra, je pense, que la Minerve du Parthénon ayant été d’or et d’ivoire, et un composé de toutes les richesses que le luxe de l’art savoit déployer , cette seule considération nous conduit à chercher les analogues de cette statue, dans celles des figures de Minerve , où brille le style à-la-fois le plus riche , le plus varié, le plus abondant en détails.

Il y a plus d’une manière d’envisager ces grands ouvrages de sculpture polychrome , qui décoroient les temples de l’antiquité. Nonseulement l’art les employoit comme ornements des édifices sacrés, mais aussi comme sujet, matière, ou récipient (qu’on me passe ce terme ) de toutes sortes d’ornements. On regardoit aussi un colosse d’or et d’ivoire, et, en général, on traitoit toute statue religieuse, dont on prétendoit rendre l’aspect au plus haut point recommandable, à peu près de la manière dont l’architecture traite les édifices, dont elle veut donner la plus grande idée; c’est-à-dire, qu’on se plaisoit à y introduire les matières les plus rares, les plus riches, les plus agréables à l’oeil; et cela, parce que, s’il y a dans les ouvrages de l’art une beauté indépendante de la matière, il y a aussi, dans certaines matières, une beauté qui ajoute une valeur à la valeur même de l’art.

Les colosses d’or et d’ivoire étoient donc tout à la fois objets et sujets de décoration. Ce point de vue dont je ne développerai ici que quelques aperçus, ayant presque toujours échappé aux savants critiques, qui ont apprécié les ouvrages de la sculpture antique, abstraction faite de leurs matières, et des combinaisons auxquelles elles donnèrent lieu, il est résulté de là des jugements tout-à-fait contradictoires; et la Minerve du Parthénon, vantée par toute l’antiquité, a passé auprès des modernes pour un chef-d’œuvre de bigarrure.

Je n’ai pas le projet de discuter ici les principes de goût, qui peuvent décider la question de l’emploi de plusieurs matières, et de couleurs diverses, dans une statue; mais l’art de la toreutique, en tant qu’il étoit spécialement l’art de faire de la sculpture ornée, ayant

dû , comme j’ai déjà eu l’occasion de le montrer ailleurs^1), porter le goût de l’artiste à la multiplicité des détails et des objets d’ornement , les statues conçues et exécutées selon ce goût , ont été d’autant plus mal jugées par les modernes, qu’ils ne les ont ni aperçues dans leurs vrais rapports , ni appréciées avec la mesure qui leur convient. Ainsi la mention de quelques légers détails de parure dans la Minerve du Parthénon , a soulevé tous les critiques, et a fait porter contre cet ouvrage toutes sortes d’accusations.

Mon intention ici est donc moins de répondre à ces accusations, que d’examiner et de produire les pièces mêmes de ce procès. La première chose et la plus importante, est, sans doute, la connaissance précise des faits sur lesquels repose le point en litige. Or, les faits ici, sont l’ouvrage même de Phidias : c’est cet ouvrage que je me suis proposé de reproduire, d’après les descriptions et les analogies rapprochées entre elles. Quand je dis l’ouvrage, je n’entends qu’une idée, une image vraisemblable et approximative quant au fond de l’art, mais assez exacte et assez complète, quant à la composition, et quant à son effet, pour qu’au moins en ce genre, la critique ne marche plus au hasard et sans appui.

Quoique la Minerve du Parthénon n’ait pas offert dans sa compositions, un ensemble d’ornements et de décorations aussi considérable que celui des colosses d’or et d’ivoire, assis sur des trônes, puisqu’elle étoit isolée, et simplement en pied sur une base, nous allons voir cependant que par la variété des objets, des accessoires et des matières qui entrèrent dans sa formation, elle fut un composé tout aussi rare, tout aussi précieux, tout aussi varié, que celui des autres monuments, dont j’ai entrepris ailleurs de retracer le genre, et de faire revivre le goûU2).

Pour en donner, ou pour s’en former lidée complète, il faut

(0 V oyez l’ouvrage du Jupiter Olympien. (») V oyez le même ouvrage.

réunir ce que les autorités éparses des écrivains, et les inductions qu’on peut tirer des monuments, nous fournissent de renseignements sur les détails de sa composition et de sa parure. Aucun de ces passages ne renfermant sa description entière, je me suis dispensé de les rapporter en tête de cette discussion , ils trouveront séparément leur place, à chacun des articles, où chaque partie de l’ouvrage sera analysée.

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