‹ Monuments et ouvrages d'art antiques, restitués d'après les descriptions des écrivains grecs et latins, et accompagnés de dissertations archaeologiques (volume 2)Chapitre 16 sur 31 · IV. — Visage de la Minerve · texte numérisé non relu

IV. — Visage de la Minerve

Quant au visage de la statue, il n’y a nul doute sur sa matière. Tous les auteurs sont d’accord que cette matière étoit l’ivoire. Ebore

(') Voyez planche II, fig. 3.

Iiœc et auro constat , a dit PlineP); avro i% n eà îtpuvroç to ct,yctX[j.ct %ai Xpum mTroinreu , selon Pausanias^. Or, l’ivoire clans ces statues polychromes, étoit affecté incontestablement aux parties nues et au visage. D’ailleurs, un passage de Platon que je vais rapporter tout à l’heure, l’énonce formellement. Le marbre blanc s’appliquoit aussi partiellement , comme on le verra , aux mêmes emplois , et Phidias l’avoit déjà employé dans de semblables simulacres à en former les nuds. Il proposa même aux Athéniens, selon Valère Maxime, d’en faire, ce qu’on appelle les extrémités de la Minerve du Parthénon, parce que le marbre gardoit plus long-temps que l’ivoire sa blancheur, quod diutiiis nitor esset mansurus (3b Voilà à quoi se borna la proposition de Phidias, et il faut se garder de l’étendre trop, surtout en supposant comme on l’a fait, que cette proposition avoit pour objet de préférer le marbre au mélange de l'or et de l'ivoire^. Phidias ne préféroit pas le marbre à ce mélange, mais bien le mélange de l’or et du marbre à celui de l’ivoire avec l’or. Phidias ne prétendoit pas, comme l’opinion dont il s’agit le donne à entendre, faire un colosse qui n’auroit été que de marbre. La chose n’eût pu se pratiquer que par une réunion de blocs. Il prétendoit seulement exécuter en marbre le visage, les bras et les pieds, comme il le fit à la Minerve de Platée. La proposition, appuyée par la raison qu’on a rapportée, eût probablement été agréée, mais l’artiste eut la maladresse d’ajouter, que le marbre aussi coûteroit moins cher. On lui imposa silence, et l’ivoire fut préféré. Athéniens es Phidiam tulerunt quamdiu in marmore potius quam ebore Minervam fieri debere dicebat , quod diutius nitor esset mansurus , sed, ut adjecit et vilius, tacere jussemnt®. Cette anecdote a encore cela d’instructif dans le sujet actuel, quelle

(0 Liv. XXXVI, chap. 5.

(2) Pausanias, liv. I, chap. 24.

O) Val. Max., 1. 1, c. 1. Exter. excmpl.

(4) M. Levesque, excurs. 1 , trad. de Thucyd. Voy. supra.

(5) Val. Max. ut supra.

nous donne «à connoitre une des raisons de l’emploi de l’ivoire pour les statues des dieux. Il est évident qu’on ne trouvoit rien de trop cher , rien de trop rare , rien de trop beau , quand il s’agissoit de ees ouvrages; et l’ivoire étant sans comparaison plus cher que le marbre, surtout en Grèce où cette dernière matière étoit commune, on l’y employoit précisément par la raison qui, dans beaucoup d’occasions, nous fait aujourd’hui préférer le marbre à la pierre ordinaire, lorsqu’il s’agit de monuments que l’opinion cherche à rendre recommandables.

Platon nous a conservé sur le visage de la Minerve du Parthénon, une particularité qui est très.d’accord avec le système de la sculpture polychrome, et celui de la statuaire à compartiments. Cette particu¬

larité se rapporte à la matière des yeux. Us 11’étoient pas entièrement d’ivoire, mais la prunelle en étoit laite d’une pierre précieuse que quelques critiques, du nombre desquels sont Winckelmann et l’abbé Barthélémy, ont cru être couleur d’iris, fondés probablement sur un passage, dans lequel Maxime de Tyr dit de Phidias(l), zS'n punpy mzv A^vav.... Uctp^zvov xaXm yÀavitCi)7nv, etc., fecit Minervam.... Virginem pulchram , cœsios oculos habentem. Comme Phidias avait fait , ainsi qu’on l’a vu, un grand nombre de Minerves, il se peut que quelqu’une d’entre elles, surtout en bronze, ait eu des yeux bleus. Il se peut aussi que les écrivains se soient mépris, et qu’on lui ait attribué cette Minerve du temple de Vulcain, à Athènes, qu’on distinguoit par la couleur de ses yeux(a) : yXa.vn’Hç otpôaA^aç. Mais Platon dit formellement de la Minerve du Parthénon, que Phidias lui ht la prunelle des yeux , d’une pierre, dont le tou approclioit de la couleur de l’ivoire: ü)ç oiov TW ofxoïoTVTct tu Aiô« toù zXztçcivTivœ z^zvpm^. Inveniens quoad Jîeri potllit lapidis cum ebore sinuli tudinem. Je dis la prunelle des yeux, car il ne s’agit pas de la cornée qui étoit d’ivoire; il ne sauroit y avoir lieu à

(0 Dissert. 26.

CO Pausanias, liv. I, chap. 14.

(0 Plat., Hippias major, page 99.

méprisé, ou k ai tci /.tiaa tw oç^aXftav iteçctVTivct eipyacrctTO aXXa ÀiQivcc. Media oculorum non eburnea fecit sed lapidea. La pierre dont la teinte se rapproche le pins de celle de l’ivoire est la chalcédoine ; et, comme dans la proportion de cette Minerve, la prunelle dut avoir trois pouces de diamètre, les deux pierres qui furent enchâssées dans ses yeux durent être fort rares.

L’effet de ces pierres se hornoit donc à indiquer la prunelle d’une manière fort douce, et tel étoit le goût du mélange de matières dans la sculpture polychrome. On n’y cherehoit point cette illusion captieuse et grossière tout à la fois, qui vise à contrefaire la couleur réelle des objets. Rien n’eût été plus facile que de choisir quelque pierre d’un ton bleu, telle qu’en eut probablement la Minerve en bronze du temple de Vulcain; mais sur l’ivoire, cette couleur eût été trop tranchante, et l’effet en eût été trop dur. Comme il entroit aussi dans l’esprit de cette combinaison de matières , d’assigner à chacune l’emploi qui correspondoit à sa couleur, il n’est pas probable que l’on ait confondu ces emplois, en faisant de même matière les chairs et les draperies. Ainsi, on pourroit affirmer, qu’il n’y avoit d’ivoire qu’aux parties nues de notre Minerve, quand Platon ne nous l’auroit pas appris.

Phidias , dit-il, ne fit en or ni les yeux, ni le visage , ni les pieds , ni les mains de sa Minerve, mais bien d'ivoire : oti thç AÛnvaç thç oçQxAftouç

8 XÇVG ÜÇ trrSOlYWîV OuS'î TO Ct ÀÀO rn(p<J0d7I0V OuSi XOUÇ TToS'ctÇ OuS'i TCtÇ ^«/paç.«. CtÀÀ iteçctvnvovW. Il me semble qu’en énumérant tout ce qui ne fut pas d’or , mais d’ivoire , Platon laisse à penser que tout ce qu’il ne nomme pas étoit, non d’ivoire, mais de métal. Or tout ce qu’il désigne comme étant d’ivoire, constituoit les seules parties de chair visibles dans une statue de Minerve; c’est-à-dire qu’il restreint véritablement l’emploi de l’ivoire à l’exécution des nus, ce que n’a point fait M. l’abbé Barthélémy, comme je le dirai dans l’instant.

(‘) Plat., Hippias major, page 99.

Y. — Égide de la Minerve.

Platon toutefois n’a parlé dans ce passage que de la figure de Minerve, ce qui n’empêche pas que d’autres ornements accessoires aient pu être aussi d’ivoire, comme j’ai soupçonné que l’avoit été la tête du Sphinx au haut du casque, comme nous verrons que le fut la Victoire dans ses nus, et comme Pausanias va nous apprendre que l’étoit ( toujours sans sortir du même système de répartition de matières) la tête de Méduse, placée sur la Gorgonium au milieu de l’égide.

Karct to <reçvov} dit-il^, n xepaAn Msloucruç tÀepctvTOç îtiv ip.7n7rotnfj.ivn) In pectore caput Medusœ ebore fabricatum est. Cet écrivain n’a rien dit de plus, et il ne parle pas même de l’égide. Cependant on concluroit à tort quelle n’existoit pas, et que la tête de Méduse se trouvoit, sans cet ornement, seule sur la poitrine de Minerve, comme il y en a quelques exemples. Ici plus d’une autorité , en réparant l’omission de Pausanias, nous permet d’affirmer, et que la Méduse occupoit le milieu de l égide, et que cette égide étoit revêtue d’écailles et environnée de serpents d’or. Ces serpents et ces écailles furent précisément l’objet du larcin dont ont parlé Isocrates^, Suidas et Plutarque. Or, comme on l’a déjà observé, cette égide n’eût pas tenté la cupidité, si elle n’avoit pas été d’une matière précieuse.

Il paroit que ce fut aussi un ouvrage remarquable sous le rapport de l’art f puisqu’il mérita, à celui qui l’exécuta, une mention particulière de la part de Pline. Phidias, comme on le présume, n’auroit pu suffire seul à ce nombre si considérable de grands travaux qui illustrèrent son nom. Il setoit formé des collaborateurs, et quelques-uns

W Paus.,liv. I, cliap. 24.

-0 Isocr, adv. callim., tome II, page 5i 1. y (Pilepyoç 0 to Topyovtov uipe^opevo; tou; aXXou; ispocuÉou; ayao/.cv etvat. A ut P/ulergus Gorgonium sut ripait aliis sacrilegium exprobarct. Il paraît cpie ce vol avait eu lieu sous les trente tyrans.

d entre eux sont devenus célèbres, pour avoir travaillé sous sa direction. De ce nombre fut Colotes, qu’il ne faut pas confondre avec un statuaire toreuticien du même nom, élève de Pasitcles, qui avoit fait en or et en ivoire la table où se déposoient à Olympie les couronnes des vainqueurs. Colotes, l’élève de Phidias, fut celui qui aida le plus son maître dans l’exécution du Jupiter Olympien, et c’est à lui aussi qu’on faisoit honneur du travail de 1 égide dont on vient de parler. Ægidem Minervœ fecerat Colotes , Phidiœ discipulus , et in faciendo Jove Oljmpio adjutor ù).

Ainsi la Minerve du Parthénon eut une égide ornée d écailles et de serpents d’or, et sur ce fond d’or se détachoit en ivoire la tête de Méduse. Ainsi, cette application constante de l’ivoire à tout ce qui étoit nu et cliair, nous indique d’avance, quelle fut la répartition des deux matières dans le reste de la /mure.

Comme la tête d’Aspasius nous a paru présenter le type de celle de Phidias, telle que Pausanias l’a décrite, le même genre d’analogie a dû nous induire à chercher le modèle de l’égide dans quelqu’une des statues de Minerve, dont la tête et le casque correspondent, soit à la description de l’écrivain , soit à la tête du graveur antique : et de ce genre est la belle Minerve de la Villa Albani. J’en ai emprunté la forme et la composition de l’égide. ( V oyez pi. II, fig. 4-)

Je suis persuadé aussi, et toujours suivant l’inspiration de l’analogie, qui peut seule guider en cette matière, que la même statue de la Villa Albani doit nous donner le motif approximatif de l’ajustement de celle de Phidias, c’est-à-dire de la manière dont elle étoit drapée. Pausanias s’est contenté de dire sur son ensemble, quelle étoit debout, et que sa tunique lui descendoit jusque sur les pieds: roch ayaX^a o^ov eriv îv xiTœvt woS'Y]QiC\ Ne trouvant aucun autre renseignement sur eet objet, il m’a semblé naturel de s’en rapporter dans le choix de

(') Plin., liv. XXXV, cliap. 8.

(2) Pausanias, ibid.

l’habillement de notre Minerve, aux monuments de l’art, qui ont déjà avec elle d’incontestables points de ressemblance. •

VI. — De la manière dont l’or et l’ivoire étoient distribués sur la statue de la Minerve du Parthénon ,

et de son habillement.

En traitant l’un de ces points de critique, je dois en discuter conjointement l’autre, dont l’éclaircissement est nécessaire, pour faciliter la décision du genre d’habillement, auquel on peut s’arrêter avec vraisemblance, c’est-à-dire qu’il me faut examiner l’opinion de M. l’abbé Barthélémy, touchant la maniéré dont l'or étoit distribué sur la statue de Minerve. Tel est, en effet, le titre que ce savant académicien a donné lui-même au léger commentaire, en forme de note, dont il a cru devoir accompagner le récit qu’il fait faire à Anacliarsis, de la composition qui nous occupe. Ce récit, à vrai dire, ne contient rien d’instructif sur les points douteux ou difficiles du sujet, puisqu’il n'est autre chose qu’une réunion des deux passages de Pline et de Pausanias ; et l’on doit croire , que pour donner à son texte le mérite de la plus grande fidélité, l’écrivain moderne s’est restreint volontairement aux seuls éléments des deux textes antiques.

Mais, dans sa note, M. l’abbé Barthélémy énonce son opinion sur la matière dont étoit formé le vêtement de la déesse. Elle étoit vêtue , dit-il, d'une longue tunique qui devoit être en ivoire. C’est sur ce point que je ne puis être de son avis. Il sera démontré tout à l’heure, par plus d’un exemple de ces sortes de simulacres, appelés jadis d’un seul mot composé, xçvo-eAetpctvrivx, que l’or en faisoit toujours les habillements ou les draperies, lorsque l’ivoire s’y appliquoit exclusivement aux nus. J’ai déjà eu l’occasion de le montrer à l’égard du Jupiter d’Olympie^b

11 me semble pour ce qui regarde la Minerve du Parthénon , qu’on peut déjà conclure la même chose du seul passage de Platon,

(<) Voyez l’ouvrage intitulé : le Jupiter olympien.

rapporté plus haut. En effet, comme on l’a vu, la conséquence de ce passage est double ou réciproque sur cet objet. En citant tout ce que Phidias ne ht pas d’or, mais d’ivoire, Platon fait voir aussi ce qu’il ne fit pas en ivoire, mais en or : et sans doute, si le vêtement de Minerve eût été d’ivoire, il n’eût pas manqué de le dire, comme il le dit des yeux, du visage, des mains et des pieds.

Que l’habillement fût d’or, je le conclus aussi, de ce poids considérable de 40 ou 44 talents d’or employés à cette statue, et dont Périclès, selon Thucydide^, ht voir qu’on pourroit faire ressource, dans le cas d’une nécessité urgente, soit en empruntant sur ce gage, soit en dépouillant la statue, à condition de remplacement. Il est évident qu’une telle masse d’or, comme je le ferai mieux comprendre encore tout à l’heure, eût excédé de beaucoup ce qu’eût exigé la décoration du casque , de l’égide et des autres accessoires de la statue. Il faut de toute nécessité que cet or ait été appliqué à la draperie.

Mais Plutarque s’exprime à cet égard de la manière la plus significative. Phidias, dit-il, avoit dès le commencement adapté et placé l’or autour de la statue, de façon à ce qu’011 pût l’enlever en entier :

to yap Xputrtov ovtuç «uOvç ap^>?ç ay ctX[jia.Ti vrpoaapyaactTO nai 7npn§mîv 0 cpaS'ictç CtKTTi 7 TCIV J'vVdTOV ilVCil 7npli\uCTtV Ct7T0&l%Ctl TOV Ç’Ct^/XÛV AurUlïl 6111111 SIC a

princïpio fuerat siniulacro illigatum et circuinjectum , ut detrahi universum et cipprobari valeret ad stateram. Nous verrons tout à l’heure que Thucydide parle dans le même sens.

Ces autorités et ces considérations établissent donc, que l’habillement de la déesse, de quelque nature qu’il ait été, ne fut pas d’ivoire, mais d’or.

Maintenant quel fut son habillement, et de quoi se eomposa-t-il , e’est-à-dire de combien de vêtements, ou de pièces d’étoffe, et de quelle manière en étoit l’ajustement? M. l’abbé Barthélémy l’a réduit

(0 Thucyd. , liv. II, cliap. i3.

Plutarch., in Pericl. à la Gn.

RESTITUTION DE LA MINERVE à une simple tunique d'ivoire, sans doute, parce que Pausanias a dit : ev xiTuvi 7rotyu , et n’a rien dit de plus. Mais nous avons vu que cet écrivain, bien loin d’avoir eu l’intention de faire une description complète, n’a touché, qu’en les abrégeant, les notions principales. Ainsi, de ce qu’il dit que la déesse étoit en longue tunique , tv %ito>vi 7 ni l’on ne doit conclure que son habillement se bornoit à la tunique, ou vêtement de dessous (l’expression de Pausanias n ayant pas un sens restrictif), ni même on n’est en droit d’affirmer, que le mot xitmv veuille signifier exclusivement, ici, ce qu’on entend par tunique proprement dite.

Il en est du mot xiTÙ)V comme de beaucoup d’autres mots d’usage, que l’on emploie tantôt dans leur sens spécial, et tantôt dans un sens générique. Henri Étienne a déjà démontré, qu’on le trouve chez les auteurs, appliqué à désigner indifféremment le vêtement de dessous, et celui de dessus. Ainsi, il seroit difficile d’en argumenter, surtout dans une description aussi abrégée , pour prétendre que notre Minerve n’avoit pour tout vêtement que la simple tunique.

Les statues, et une multitude de monuments antiques, au nombre et en tète desquels on doit sans doute placer les figures de Minerve, font foi que l’habillement des femmes grecques se composoit le plus souvent de deux vêtements : l’un, qui étoit celui de dessous, ou ce que nous appelons la tunique, consistoit en une étoffe taillée, cousue selon une forme déterminée, quelquefois avec et quelquefois sans manches. Cette étoffe qui se retroussoit de différentes façons, étoit assez fine, et si l’on en croit les ouvrages de l’art, produisoit des plis fort légers. L’autre partie de l’habillement, qui, selon son ampleur, étoit tantôt lastola, tantôt le peplos , se formoit d un grand morceau d’étoffe libre, c’est-à-dire non façonné par l’art du tailleur, et enveloppoit le corps ainsi que le vêtement de dessous, avec des variétés sans nombre, si l’on veut, mais cependant soumises à quelques usages d’ajustement, dont on peut se rendre compte.

DU PARTHËNON.

Quand on consulte les nombreuses ligures de Minerve que l’antiquité nous a transmises , on 11e sauroit nier que quelques - unes n’aient été représentées avec la seule tunique. On en voit de ce genre sur des bas reliefs, sur des gravures, et sur une des peintures de la villa Negroni; encore la plupart ont-elles par-dessus la tunique une espèce de chlamydion , qui descend à mi -corps. Mais on doit dire, qu’en fait de statue, le plus grand nombre des Minerves porte les deux vêtements, c’est-à-dire le peplos par-dessus la tunique, dont les plis sortent, par en bas, de la draperie supérieure, et descendent jusqu’au bas des pieds.

Tout porte donc à croire que Phidias, dans un monument de cette richesse et de cette importance , n’aura pas omis de donner à sa Minerve l’habillement complet, et l’ ajustement de draperies le plus grave et le plus conforme à la dignité de son sujet. J’en ai puisé le motif toujours dans la statue citée déjà, qui m’a paru contenir le plus de points de ressemblance avec la description de Pausanias, et ce motif ne contredit aucune de ses paroles. ( Voyez planche II, fig. 4 et 5. )

En effet, comme je l’ai dit, pour avoir un peplos, la déesse n’en fut pas moins zvxirCùVl 'xoS'yiçzi en longue tunique : ce qui signifie qu elle avoit le genre de vêtement le plus ample et le plus majestueux. La tunique étoit commune en Grèce aux deux sexes , la principale différence étoit dans la longueur. La tunique des hommes soit par elle-même, soit par l’effet de la ceinture sous laquelle elle se retroussoit, ne deseendoit que jusqu’au genou, ou jusqu’à mi-jambe. La tunique des femmes couvroit toute la jambe, mais selon les bienséances ou les modes, elle deseendoit ou jusqu’aux chevilles, ou jusqu’au bas du pied. Pausanias va lui-même nous donner un exemple de la première espèce. A Mégalopolis, de chaque côté de la grande déesse, étoit une jeune fille, tenant une corbeille de fleurs, Ces deux figures étoient représentées avec des tuniques courtes, qui 11e descendoient que jusqu’aux chevilles des pieds : zv xiTutri tz xctùvxxe-i v

iç o-çuça. Tunicis convenientibus in malleolas^. Le xnm ttocTw^ç nonseulement descendoit sur les pieds, mais traînoit à terre. On le donnoit quelquefois à Bacchus, auquel, comme l’on sait, on affectoit volontiers tous les attributs de la mollesse et du sexe féminin. Il étoit ainsi vêtu sur le coffre de Cypselus : S'iovuaoç S't tv avr^co KaTctMifxwoç... iç-i ttoS'uqy) xiTcova. . Aussi le jeune Héliogabale se comparoit-il à Bacchus, dit Hérodien, parce qu’il portoit des tuniques à manche et descendant au bas des pieds \xiTCÙVCt$ XQ)v(70v(Çils %ai atovçyeiç ^s/pidWaç %ca 7 rocb/çs/ç (3)-

Je pense donc que Pausanias n’a voulu dire autre chose, sinon que la tunique de la déesse étoit de ce dernier genre. Toutefois, de quelque manière qu’on l’entende, si la statue n’eut qu’une simple tunique, cette tunique fut d’or; et, si on lui met une draperie pardessus, laquelle ne fut certainement pas d’ivoire, je 11e pense pas encore qu’on doive admettre que l’ivoire auroit formé les plis de la tunique, qui s’échappent par en bas de dessous la draperie, en tombant sur les pieds. On cherchoit dans cette alliance de différentes matières, pour former les étoffes et les nus d’une figure, un semblant d’illusion, qui résultoit de l’espèce de contraste produit par la variété des couleurs. Mais en admettant l’ivoire dans la formation des plis inférieurs de la tunique, cet effet eût été perdu. Les pieds ne se seroient plus détachés de la draperie environnante, par la couleur de la matière, qui approche le plus de celle de la chair. Je crois donc qu’en suivant les convenances de ce genre de sculpture, et l’espèce d’harmonie que prescrit son goût, il faut admettre, que ce qu’on voyoit des plis de dessous, aura été d’un or de couleur différente, ou d’un autre métal, et nous verrons dans la suite, que quelques accessoires de la statue furent simplement de bronze.

Enfin, s’il falloit prouver par des inductions décisives que l'étoffe

(0 Pausanias', liv. VIII, cliap. 3i.

(2) Id., liv. Y, chap. 19.

P) Hérod., liv. Y, chap. 5.

du vêtement quelconque de la déesse fut d’or, et non d’ivoire, je produirois en témoignage d’autres passages de Pausanias, sur des statues du même genre, passages dont le texte ne donne lieu à aucune incertitude. Tel est celui, où parlant de la Minerve de Platée, il dit : ayuXfxa %ozvov env t7n%çu(Tov. La statue est de bois doré : 77- çow7rov «fe oi xcu xil^ cluqcli xca vroSiç A <0« r« vnmX ncns umv. Le visage, les mains et les pieds sont de marbre penthélique. Le passage suivant a encore quelque chose de plus positif, en ce que l’ivoire s’y trouve expressément restreint aux parties nues. Il s’agit de la Minerve de Mégare : Au sommet de V Acropolis de cette ville, est situé , dit l’écrivain (l), le temple de Minerve. Sa statue est d'or, excepté les pieds et les mains, qui, ainsi que le visage, sont d'ivoire’, ayaXpa, ch g c-tv xçuoov 7tàmv xil^CùV kcu axçav 7 ToS'œv

TCLVTCt cTg J icti TO 7TÇ0(rCt)7r0V iTIV iMtyctVTOÇ.

Je produirois beaucoup d’autres exemples de l’emploi constant des deux matières, dans leur application respective aux nus et aux draperies, si la chose rendue déjà si probable à l’égard de la Minerve du Parthénon, ne se démontroit véritablement par la somme d’or qui fut employée dans cette statue, ainsi qu’on va le voir.

VII. — De la quantité d’or employé dans la statue de Minerve.

Nous avons, sur la somme d’or mise en oeuvre dans cette statue, les témoignages, un peu divers entre eux, de trois écrivains de l’antiquité, mais dont les différences ne me paroissent pas difficiles à accorder. Thucydide, auteur contemporain, l’a portée à quarante talents; Philochorus, auteur d’une description de l’Attique, et qui vivoit dans la i3oe olympiade (2), parle de quarante-quatre talents, son témoignage nous a été transmis par un des seholiastes d’Aristophanes ; enfin Éphore, dont Diodore a emprunté le texte en question, fait monter la somme à cinquante talents.

(0 Pausanias, liv. I, chap. 42-

(2) Voyez Heyne, liber die Künstlerepoche. Antiquarische A.u.hi\\ze.) première partie, page i3r).

Périclès en présentant an peuple d’Athènes l’état des ressources , avec lesquelles on pouvoit entreprendre et soutenir la guerre du Péloponèse, mit l’or de la Minerve au nombre des valeurs éventuelles, auxquelles on seroit libre de toucher. Or, déjà cette circonstance prouvé qu’il ne s’agit pas, comme l’ont paru croire quelques critiques, de quarante talents d’argent, lesquels évalués, selon la coutume, à 5,4oo liv. n’auroient donné que 216,000 liv. Cette somme eût été trop modique, pour être présentée par Périclès comme un fonds de ressource assez important. Thucydide d’ailleurs parle de talents d’or, puisqu’il est question d’or dans la sculpture de la statue , et il parle de eet or sous le rapport de poids 5 x au cairriç thç 8êou tciç 7Tiçixu/Aîvoiç

X^vtnoiç. A 7Ttq>aivs cf ro ayct\/uct ricro'ci^cixovTct tclMvtci tclQ/aov Xçu&iii a7Tê(p08 , jt eu Tn^iui^iTOV avat ct7ra.v , XçwufAivxç rs i7n crœT^ictj t(pv %çy}vai , (jly\ iXct^co ctvTixctTct^mcti

7r*?uvW. Demonstrabat autem habere sirnulacruni quadraginta talentorum pondus auri purissimi , totumque eximi posse , etc. postquam usi essent salutis causa, dicebat opportere non minus ( ou détenus ) rursum restituere. «Que si ces ressources 11e suffisoient pas, on pourroit faire em- « ploi de l’or dont étoit environné la déesse, il montra qu’il y avoit « à sa statue quarante talents pesant d’or fin. Que cet or étoit en « totalité amovible. « Et il ajouta « qu’après en avoir usé pour le « salut public, il faudroit remplacer le tout dans son intégrité. » C’est aussi de talents d’or pesant qu’il est question dans le passage de Philochorus ^ ixovx^tnv ç-clQ{aov t&Mvtcûv [jl. S', et le texte d’Ephore, rapporté par Diodore de Sicile porte : K ou to tvç A Qwctç ayaX[xx txilv xçu<7lii vrivr^xovra.

TctMvra

Il s’agit donc , comme on le voit , de talents d’or pesant. M. l’abbé Barthélemy a évalué , d’après Hérodote , la proportion de l’or à l’argent en Grèce, de 1 à i3. Ainsi selon ce calcul, qu’on croit un peu forcé , le talent d’or valant treize talents d’argent évalués à 5, 400 liv.

(0 Thucydide, liv. II, chap. i3.

(a) Aristophane, Schol. in pacem etpyjvv) , vers 6'o4- (3) Diodore, liv. XII, chap. 3g.

de notre monnaie, la somme d’or de la Minerve du Parthénon auroit été, au dire de Thucydide, de 2,720,000 liv., d’après Philochorus 2,944,000 liv. et suivant Ephore 3,56o,ooo liv.

O11 voit déjà d’après cet aperçu, qu’une telle masse d’or ne put pas être absorbée par les ornements du casque, de l’égide, de la victoire et du bouclier (supposant toujours, bien que sans preuve, les détails du casque et du bouclier en or). En effet, la plupart de ces objets étoient des figures en bas-relief, plaquées sur un fond de couleur; car je pense que Panænus avoit peint le fond du bouclier, et dans le passage de Pline, qui a donné lieu à tant de commentaires W, je lis avec Gronovius clypeum Athenis au lieu d’ Olympium , de même que j’ai préféré plus haut, le mot Ægicle à celui d 'Elidé. Les ailes de la Victoire durent être tenues aussi d’un métal extrêmement mince, pour épargner la charge. D’où l’on peut conclure, qu’il n’y auroit pas eu matière à employer quarante talents d’or dans ces accessoires, et que, nécessairement, la plus grande partie dut être appliquée à la draperie.

Je dirai encore ce que je soupçonne, sur la proposition de Périclès et sur la somme de quarante talents, dont il présentoit la disposition comme si facile. Je ne puis ni imaginer qu’il entrât dans son intention, qu’on dépouillât le simulacre de tous les ornements qui le décoroient. Quoiqu’ils ayent été amovibles, sans doute, cependant onn’auroit pas pu les enlever, sans déparer considérablement l’ouvrage de Phidias, et leur remplacement provisoire en une autre matière, eût été sous le rapport de Part, extrêmement difficile; tandis qu’il auroit été fort aisé, en dévêtissant Pâme de bois, de tous les compartiments de sa draperie d’or, d’y substituer, soit des lames de cuivre doré, soit même des plis d’une matière plus commune, telle que le stuc, qu’on auroit également doré, et qui, à très-peu de frais, auroit produit le même effet. Dans mon hypothèse, la somme de quarante talents dor n’au-

(r) Liv. XXXV, cliap. 8. Voy. encore Heyne, sur les époques de Pline, page 207.

RESTITUTION DE LA MINERVE roit été applicable qu’à la draperie ; et cela coucilieroit le récit de Thucydide, avec ceux de Philochorus et d’Ephore, qui parlent l’un de quarante-quatre et l’autre de cinquante talents d’or.

J’ai supputé ce que pouvoit comporter de pieds carrés superficiels la draperie de la Minerve, dont je présente ici le dessin (voy. PI. I. ), et il m’a semblé, que si le métal dont elle seroit formée, se trouvoit déployé , on y compteroit quatre cents pieds carrés.

Je me suis demandé ensuite, à quelle épaisseur moyenne on pourroit réduire le métal , pour qu’il eut , selon l’étendue de ses compartiments, la solidité nécessaire, et il m’a paru, que celle d’un double louis ou d’une demi-ligne , étoit suffisante.

Un pied d’or carré à une demi -ligne d’épaisseur, selon le calcul de M. Mongez, vaut aujourd’hui en France huit mille vingt-sept francs.

En diminuant cette somme d’un quart, selon la proportion la plus vraisemblable de l’or à l’argent en Grèce , un pied carré de l’épaisseur donnée, auroit valu six mille francs. Je laisse les fractions.

Donc 4°° pieds d’or carrés superficiels, à une demi -ligne d’épaisseur (celle d’un double louis), auroit fait en Grèce, une somme équivalente, pour nous, à celle de deux millions quatre cent mille francs. J’entends en comptant que l’or est à l’argent , comme i à 1 1 et demi, c’est-à-dire en diminuant d’un quart sa proportion, qui est chez nous de i à i5. Selon ce calcul les quarante talents d’or au lieu de valoir, comme le veut M. l’abbé Barthélemy, l’or étant dans la proportion de i à i3, deux millions sept cent vingt mille livres , ne vaudroient plus dans la proportion de i à 1 1 et demi, que la somme de deux millions quatre cent six mille cent cinquante - cinq fanes , somme équivalente à la valeur de quatre cents pieds carrés superficiels d or a une demi -ligne d épaisseur , que nous avons trouvée être de deux mdlions quatre cent mille francs.

J’ai supputé que la draperie et les ailes de la Victoire pourroient taire, dans une proportion de cinq pieds, la figure supposée drapée à mi-corps, Go pieds superficiels d'or, réduit à moitié de l’épaisseur ci-

dessus, ce qui feroit cent quatre-vingt mille francs. Il est difficile d’arbitrer, même approximativement, les figures de bas-relief des accessoires, parce que les fonds sur lesquels on les appliqua, bien que leur dimension soit à peu près connue, 11e peuvent nous indiquer ni le nombre, ni la grandeur précise des figures. Mais selon le calcul d’Epbore à cinquante talents , il seroit resté quatre cent vingt - un mille fr. à une demi-ligne d’épaisseur le pied carré, pour tous ces objets.

En prenant le terme moyen, qui est celui de quarante -quatre talents d’or donné par Pbilocliorus, somme qui vaudroit dans la proportion de 1 à 1 1 et demi, deux millions six cent quarante -six mille sept cent soixante -sept fr., je pense qu’on pourroit affecter deux millions à la draperie de Minerve, et le reste aux accessoires.

Si l’on regarde ceci comme une espèce de devis approximatif de ce qu’il faudroit d’or aujourd’hui, pour exécuter une pareille statue dans toutes ses parties , selon les épaisseurs convenues de métal , on ne traitera peut-être pas cet aperçu d’inutile, puisqu’il peut servir à vérifier les textes des auteurs anciens, et à faire comprendre le genre de la sculpture que nous examinons, ainsi que du monument dont je vais poursuivre l’analyse.

VIII. — De la Victoire portée dans la main de la Minerve du Parthénon.

Je n’ai pu traiter ce qui regarde l’habillement de Minerve sans m’écarter de l’ordre que je m’étois prescrit, savoir, de parcourir la figure du haut en bas; j’y reviens maintenant, en passant à la Victoire que la statue portoit dans sa main gauche.

C’étoit un des objets les plus admirés de cette composition. Victoria præcipue mirabili a dit Pline w. Je dois prévenir qu’il y a des commentateurs qui n’ont point appliqué ces trois mots la Victoire dont il s’agit, mais bien à une autre, qu’ils ont supposée faire partie des vingt divinités sculptées sur le piédestal, et dont il sera fait men-

CO Pline, liv. XXXVI, chap. 5.

tion plus bas. Ce qui les a induits à cette opinion , c’est que la courte notion qui se rapporte à la Victoire, suit immédiatement, dans Pline, la notion de la base et des vingt divinités. Voici le texte.

Après avoir, beaucoup trop sommairement pour nous, parlé de la statue, sans parler de la Victoire, Pline dit du piédestal : In base autem quod cælatum est Pandoras genesin appellavit. Ibi dii sunt viginti numéro nas c entes; et de suite, Victoria prœcipuè mirabili. Periti mirantur et serpentent et sub ipsa cuspide œream Sphingem. Hœc sint obiter dicta y etc. Mais d’abord il faut remarquer sur la notice entière de Pline, que loin d’être une description formelle, elle est une simple prétérit ion. Pour faire connoitre , dit-il, combien sont méritées les louanges qu'on donne a Phidias ? je ne parlerai ni de son Jupiter Olympien ni de sa Minerve d'Athènes... mais seulement de quelques légers accessoires de cette figure, etc.; et ces accessoires sont le bouclier et les semelles. Puis il passe au piédestal dont il cite brièvement les sujets. Il dit un mot de la Victoire, du serpent et du sphinx : c’est-à-dire, qu’il 11e cite, comme il l’a promis, que des accessoires. Or, comme 011 le voit, ces citations n’exigeoient pas de méthode. S’il fait mention de la Victoire après le piédestal, cela 11e prouve point que cette Victoire ait été en bas-relief sur le piédestal. Car si cela étoit prouvé, la même chose le seroit aussi du serpent et du sphinx, ce qu’on 11’oseroit avancer.

Ici, comme dans beaucoup d’autres passages de Pline, pour rendre cet auteur clair et intelligible, il suffiroit de pratiquer des alinea, dans son texte , comme ils existent indubitablement dans son stvle. O11 s’est efforcé, très-souvent en vain, d’établir, chez lui, de la suite entre des notions évidemment détachées, et des articles qui ne sont rien autre chose, que les articles d’une table de matières.

Je pense donc que les mots Victoriâ prœcipuè mirabili , doivent se rapporter à la Victoire que le colosse portoit dans sa main , et qui n’en devoit pas être l’accessoire le moins intéressant. Nous saurions toutefois fort peu de choses sur son compte, si Pausanias, dans sa notice à peu près aussi raccourcie, ne nous eût appris, quelle avoit quatre

coudées de hauteur > tou vun oaov Tzao-ctçco v c’est-à-dire 5 pieds 9

pouces. Le Jupiter Olympien tenoit aussi de la main droite une Victoire , dont Pausanias a omis de donner la mesure. La proportion connue de celle de Minerve nous a servi ailleurs, de point de parallèle, pour restituer approximativement la dimension probable de cette Victoire. Dans des travaux et des sujets de même genre, de même goût et du même auteur , on peut sans risque emprunter d’une description, les détails qui manquent à une autre. La Victoire d’Olympie étoit d’or et d’ivoire eA sçuvtoç xçwx. Il peut donc être permis d’avancer, que celle du Partliénon étoit également composée de ces deux matières, quoique Pausanias ne l’ait pas dit expressément.

Quant à la manière dont l’or et l’ivoire auront été distribués dans le travail de la Victoire, je n’ajouterai rien à ce que j’ai dit plus haut, si ce n’est, que les ailes durent être d’or. Et la chose 11e seroit pas douteuse, quand on 11e se fonderoit que sur l’autorité des poètes, qui désignent ainsi la Victoire, et l’appellent la déesse aux ailes d’or Xçv(TQ7TTi Sont-ce les artistes qui ont suivi dans ce costume l’inspiration des poètes ? Ou ceux-ci habitués à voir dans un si grand nombre de monuments, des ailes d’or à la Victoire, y auront-ils pris cet attribut métaphorique de leur divinité? Il ne paraitroit pas étonnant que l’épithète poétique eût eu pour origine la pratique habituelle de la sculpture.

Mais nous avons , sur la matière des ailes de notre Victoire , un renseignement beaucoup plus positif. C’est un passage de Démosthène dans son plaidoyer contre Timoerate , où il compare la conduite évidemment maladroite de son adversaire et de ses complices , à la mésintelligence qui avoit désuni et trahi les voleurs de la Victoire. lv W77Ii^ 01 TU UKÇOTVÇIU TVÇ N/JCPÇ 7 Ti çlKM^UVTiÇ U7IU>XvVT0 UVTOl VÇ) UVlOôV V

Ut quemadmodum lu qui extremitates Victoriœ resecarunt ipsi suis

(0 Paus., lrv-V-

CO Aristoph. ojjvir.

(3) Démosth. in Timocrat., page 792.

manïbus perierunt. Aucun mot ne convient mieux que celui à'ctKçonçiu aux ailes de la Victoire. Il est bien certain que si elles eussent été d’ivoire , des voleurs n’en auroient pas fait leur proie. Et ce fait seul indique quelles étoient d’or.

Le poids d’une figure ailée de près de six pieds, reposant dans la main d’une statue isolée, est un objet de difficulté, qu’on ne sauroit passer sous silence, et sur lequel je me propose de présenter quelques considérations, capables d’appuyer, et de légitimer la disposition du bouclier tel que je l’ai figuré, et placé dans l’ensemble dont j’ose offrir un aperçu. (PL I.)

Ce qui d’abord explique comment une aussi grande figure pouvoit être portée dans la main d’une autre , c’est outre le mécanisme intérieur des armatures, la légèreté même des matières, dont en général étoit formée l’espèce de sculpture dont il s’agit.

i° L’or qu’on y ernployoit étant de tous les métaux le plus cher, cette cherté même commandoit l’économie de la matière. 2° Le métal n’y étant pas fondu par grands morceaux, mais au contraire par petits compartiments, on pouvoit le réduire partout, à une épaisseur à peu près égale. 3° Le métal reposant sur une ame de bois, n’avoit pas besoin dune aussi grande solidité, que s’il eût été isolé. Voilà pour ce qui regarde l’or. A l’égard de l’ivoire il sappliquoit aussi sur un noyau de bois. En sorte que lorsqu’on veut apprécier la pesanteur de ces statues, il faut se les représenter, comme étant de bois dans ce qui faisoit leur matière intrinsèque.

Mais il faut encore se garder de penser que le bois y ait été plein ou massif. Ces statues, au contraire, étoient creuses comme je le prouve ailleurs, comme la nature seule de l’ouvrage l’indique, et comme le démontre un passage de Lucien, qui jette un si grand jour sur cette fabrication.

Le statuaire qui avoit à exécuter, pour la placer dans la main d’un colosse, la figure haute de six pieds à peu près, qui nous occupe, pouvoit donc en diminuer singulièrement la pesanteur, soit en évi-

dant le plus possible lame de bois, soit en y employant des bois d une substance légère, soit en réduisant à son gré la matière des revêtements, et en allégissant ses armatures, je ne serois pas éloigné de penser qu’on auroit pu réduire à un poids de trois à quatre cents livres, la Victoire dont il s’agit, sans y comprendre toutefois le petit arbre métallique qui passoit dans sa hauteur , et qui se réunissoit à la barre de métal, dont l’armature descendoit le long du bras de la Minerve. (Voyez pl. II et III).

A quelque point qu’on diminue cette masse, c’étoit toujours une espèce de porte-à-faux d’une exécution très-délicate. Il fallut beaucoup d’intelligence pour rendre sa construction aussi inébranlable quelle paroit l’avoir été, si nous en croyons les témoignages de l’antiquité. La Minerve de Phidias , dit Arrien, une fois que sa main étendue a reçu la Victoire , j'este ainsi pendant tout le cours des siècles. Phidiœ Minerva manu semel extenso, et Victoria in eam receptà sic per omnem stat œtatem.

Je ne saurois toutefois penser que ce porte-à-faux ait été aussi effectif, que se l’est imaginé M. de Paw(a), dont l’opinion est, que la Victoire portoit sur un simple embranchement du grand arbre métallique , placé dans le centre du colosse. Il n’est pas présumable qu’une simple barre de métal, placée horizontalement, et cachée dans le bras , eût suffi pour porter sans danger , pendant tant de siècles, un poids tel que celui-ci. Au Jupiter Olympien, il m’a semblé, que tout naturellement le bras droit porteur de la Victoire avoit dû trouver un appui à peu près perpendiculaire, dans la partie montante des bras du trône, et que la Victoire posée dans sa main portoit ainsi, ou à une petite distance près, sur un soutien vertical. Il n’y a, en effet, que ce procédé qui soit solide; l’artifice du statuaire après avoir établi un point d’appui perpendiculaire, devoit consister

(0 Arriani Epictetus, liv. XI, cliap. 8.

(5) Rech. phil. sur les Grecs, tome II, page i i f.

d’abord à le cacher, ou à le dissimuler, et puis, à détourner le spectateur de l’idée ou du soupçon qu’il y eut un appui mis en œuvre.

C’est à mon gré ce que Phidias doit avoir fait dans la Minerve du Parthénon. Lorsqu’on cherche à replacer dans sa composition les différents accessoires qui en firent partie , on trouve sans peine le moyen d’opérer l’effet dont je parle.

IX. — Du bouclier de la Minerve, de sa position, de son emploi, et de ses particularités.

Un des plus remarquables de ces objets accessoires, étoit le bouclier. Il suffit, comme je l’ai dit plus haut, de penser qu’il étoit orné de bas-reliefs, pour se persuader que Minerve ne le portoit pas au bras. Pausanias d’ailleurs dit expressément qu’il étoit à ses pieds, ce qui veut dire qu’il posoit à terre : toiç 7 ro<m clgtik; rs mitou. Mais de quel coté le bouclier étoit-il placé P Les monuments répondront , ce que confirme l’usage de cette arme, savoir que Minerve devoit l’avoir du côté gauche, et que par la même raison, elle tenoit sa lance de la main droite. Mais elle avoit sa lance, dit Pline, appuyée, comme je le rapporterai plus bas, sur un sphinx. Donc le sphinx étoit à sa droite. Donc et le bouclier et la Victoire furent du côté opposé, c’està-dire à gauche.

Maintenant le bouclier, ainsi qu’on le verra, étoit orné intérieurement et extérieurement de bas-reliefs. Il fut donc non pas incliné ou accoté contre la figure, mais droit. Pour que le spectateur put jouir des sujets sculptés dans son intérieur conccivà parte , il lut nécessaire qu’il vint assez en avant de la statue, s’écartant un peu du corps, dans la face antérieure du monument. Or, voilà tout naturellement le point d’appui, ou du moins le moyen de cacher et de déguiser le point d’appui de la Victoire. La nature seule des choses suggéreroit cette composition et ce rapprochement. Dès lors, l’on seroit suffisamment autorisé à déduire de ces données la disposition que je présente, et à en conclure, que le bouclier renfermoit entre ses deux surfaces

DU PARTHÉNON. g5

les armatures, les barres de métal et les points d’appui de la Victoire , du bras qui la portoit, et d’une partie de la statue.

Mais plusieurs passages des Anciens qui n’ont point encore été rapprochés de ce sujet, c’est-à-dire de l’explication du mécanisme intérieur de la Minerve du Parthénon, et surtout de son bouclier, me paraissent offrir , à cet égard , des notions fort curieuses , et très-capables d’appuyer les conjectures que je propose.

L’un de ces passages est d’Aristote, et aussi d’Apulée qui l’a traduit librement; l’autre est de Cicéron. On rapporte , dit Aristote, que Phidias , hauteur de la Minerve de V A cropolis , sculpta son propre portrait, au milieu du bouclier de cette statue, et que, par un artifice secret, il le mit dans un tel rapport avec tout le système A assemblage de cette composition, que nécessairement , si quelqu'un voulait l'en ôter, tout l'ensemble de la statue se dissolveroit et se décomp oser oit , tpatri Si tov ayaX/xa-

T07T0HV (paSlCtV KCtTUCnLiUltÇofliVOV TMV iv A^^07T0XU A 6 YiVCLV iV [Ai^M TM TCIUTMÇ Ct(T7nSl , TO iU.UT'o 7T ç0PCt)7T0V iVTV7TCt)<Ta,3-Cll, XCll (TUvSmO'CII TCO ayaXfACtTl , SlCt TtVOÇ CMpaVUÇ SMfAtïiçyiOlÇj (t)Ti CtVCtyXHÇ , il Tiç &0vA01T0 CtVTO 7Ti çlCtlÇUV , T 0 ffVfA7rotV CtyctX/AO, XüilV Ti Hctl

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Appulée dans son traité de Mundo, qui est une imitation de celui d’Aristote, a copié ce passage, avec cette seule différence, qu’au lieu de rapporter le fait, sur témoignage d’autrui, il en parle connue témoin oculaire. Phidiam ilium quem probum fictorem fuisse tradit mémo ri a , vidi ipse in clypeo Miner vœ quœ arcibus A themensibus præsidet, oris suis simili tudinem colli prisse , ita ut , si quis olun artificis voluisset exinde imaginent separare, soluta compage simulachri totius interiret incolumitas. w

Aristote employoit cette comparaison, pour montrer que Dieu étoit, de même, le lien et le ressort conservateur du monde. Cicéron s’en est servi sous un autre point de vue, dans son traite intitule Orator. Il veut montrer qu’il y a des formes de style dans lesquelles

(0 Aristote, ou celui qui est l’auteur du traité zspi Koguou, tome I, page 863, édition de Paris,

W Apul. de Mundo , page 746; F.d. ad us. Delph.

9g restitution de la minerve

on ne peut déranger l’ordre des mots, sans en rompre la valeur, et d’autres dont les parties décomposées offrent encore un certain mérite de détail. Sic ut quis (dit -il) Phidiæ clypeum dissolvent , collocationis universam speciem sus taie rit y non singulorum operum venustatemS1')

Ces passages nous donnent a connoitre, d’abord, que le bouclier de la Minerve du Parthénon étoit un ouvrage de compartiments et d’assemblage , ce qui est très-d’accord avec le genre de travail du reste du monument ; et ensuite , qu’il étoit comme le point de réunion des principaux appuis , et en quelque sorte la clef de toute cette construction. Il se pourroit que toutes les pièces de métal de la figure elle-même, eussent été disposées, de manière à ne pouvoir être assemblées et désassemblées, que dans un certain ordre, dont le jeu auroit dépendu de quelque pièce principale, qui en étoit ce que nous appellerions le secret , et qui venoit aboutir au bouclier.

Mais il me paroît plus simple d’entendre par les passages cités, ce que la nature seule des choses indique, savoir, que le bouclier placé où il étoit, pour offrir un support vertical au bras, cacboit dans son intérieur les diverses armatures, tant celles dont il avoit besoin luimème, que celles qui, aboutissant à la Victoire, remontoient dans le bras, et d’autres encore, qui s’étendoient et communiquoient à diverses parties de la statue (comme on en peut voir l’esquisse dans les dessins où ces procédés sont indiqués. Voyez pl. II et III).

Il étoit par conséquent vrai de dire, que, si Ion eût dérangé ce qui formoit dans ce bouclier le lien de ses armatures, l’ensemble de la statue se seroit trouvé en péril d’être dissous et détruit to cru/x7rctv aya-X/xa Àvtiv ri %au<jvyxiiV- En effet la Victoire, la main et le bras qui la supportoient, et de proche en proche, d’autres pièces seroient tombées.

(3) Cicer., Orator. (tout à la fin.)

Que Phidias qui, comme on l’a déjà dit, avoit fait son portrait dans une des figures du bouclier, ait eu l’idée de disposer cette figure, de façon, par exemple, que sa tête fût, en même temps, celle d’un des écrous, ou des visses de cette armature, et qu’il l’ait faite dans le dessein qu’on dût respecter ou remarquer davantage sa ressemblance, c’est là une chose assez croyable en soi, et la tradition de cette anecdote n’a rien que de fort ordinaire. Car les conservateurs ( qaiJçevvTcti ) du monument, chargés non-seulement de nétoyer son extérieur, mais de surveiller, dans l’intérieur, toutes les parties de l’assemblage et des armatures , dévoient connoître les secrets de cette construction, et tous les rapports quelle pouvoit avoir avec le dehors. Le petit secret de cet écrou leur étoit connu, et l’on présume bien, que c’est là une de ces petites choses, qu’on ne manque guère de montrer aux curieux, et que le plus grand nombre de ceux-ci ne manque jamais de retenir.

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