AVEC TROIS PLANCHES
AYANT-PROPOS
Cette dissertation, déjà fort ancienne (0, m’avoit paru condamnée à ne plus voir le jour, depuis que les renseignements les plus authentiques sur ce qui en fait le principal objet, lui avoient enlevé l’espèce de mérite et d’intérêt que peut avoir la restitution des ouvrages antiques, devenus plus ou moins la proie du temps, lorsqu’elle se fonde sur une réunion de parallèles, et d’autorités puisées dans le rapprochement des textes, à la fois, et des monuments. On attache volontiers quelque prix à ce genre de travail, précisément parce qu’il y entre un peu de divination; et on peut s’y plaire, en raison même de ce qu’il offre de conjectural. Mais une condition de ce plaisir, quel qu’il soit, est la perte du monument ou de l’ensemble qu’on fait revivre.
S’il arrivoit que les éléments de ce qu’on croyoit perdu se retrouvassent, et que la réalité vînt à se mettre en parallèle avec la conjecture, en supposant même qu’elle en justifiât complètement les résultats, tout intérêt cesserait pour le lecteur dans la publication tardive d’un semblable travail. L’amour-propre seul de l’auteur pourrait trouver son compte à dire, Je l’avois deviné ; mais le public répondrait, Que m’importe? et le public aurait raison. Quel besoin a-t-il de la supposition, même vérifiée , à côté de l’objet retrouvé?
Quelque chose de semblable est arrivé au travail de la restitution des deux frontons du Parthénon, surtout du fronton occidental.
Il régnoit depuis long-temps une opinion avancée par tous les voyageurs, sur le sujet représenté par Phidias dans ce dernier fronton. Ceux qui l’avoient vu encore intègre, sinon dans ses détails, du moins dans toutes ses masses, avant l’explosion de 1G87, qui le détruisit presqu’en entier, s’étoient accordés à y reconnoître la naissance de Minerve; sujet qui, d’après le texte de Pausanias, devoit se trouver au côté antérieur du temple (on verra comment et pourquoi ils furent induits à penser ainsi). L’ambassadeur de France, Ollier de Nointel, partagea la même opinion, et les dessins en manière d’esquisses, qu’il fit faire des figures déjà mutilées de ce fronton, servirent encore à l’accréditer.
(0 Cette dissertation a été lue dans les séances de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles Lettres ( dite alors classe d’ Histoire et de Littérature ancienne) , en date des 24 juillet, 21 et 22 août, et 4 septembre 1812. J’ai cru devoir rendre compte de ce qui en a retardé la publication.
iv AVANT-PROPOS.
L’erreur sur le sujet du fronton occidental ne pouvoit pas manquer d’en produire une autre qui vînt à son appui, sur le côté qui avoit été le côté antérieur, c’est-à-dire l’entrée principale du temple.
Stuart tenta le premier de redresser l'opinion établie sur ce point P). Quelques indications, tirées de la disposition des figures de la frise, représentant la marche des Panathénées, lui firent soupçonner que la principale porte, ou entrée du temple, avoit dû être au côté du levant, côté qui est celui qu’occupent les divinités sculptées en bas-relief, au-dessus de la porte, et vers lesquelles sont dirigés tous les personnages qui composent cette suite nombreuse. Mais Stuart n’avoit eu aucune connoissance des dessins deNointel 0), et il ne lui avoit pas été donné de s’appuyer des raisons que la composition du fronton occidental auroit pu lui fournir.
L’opinion de Stuart , quoique étayée encore de quelques autres considérations^3), mais privée de l’autorité la plus décisive, n’eut pas le pouvoir de détromper ceux qui, interprétant la composition du fronton occidental dans le dessin de Nointel, comme l’avoient fait les premiers voyageurs sur l’original même, et persistant à y trouver la naissance de Minerve, croyoient avoir pour eux le texte précis de Pausanias.
La traduction en françois de l’ouvrage de Stuart donna lieu à ses éditeurs de reproduire, en opposition avec le sentiment de l’architecte anglois , l’opinion consignée dans l’Atlas du Voyage du jeune Anacharsis, laquelle répétoit l’explication donnée par Spon et Wheler du fronton occidental, et conséquemment leur opinion sur l’entrée principale du temple. Ainsi, dans cette préoccupation, la réfutation du sentiment de Stuart alloit confirmer de nouveau l’opinion anciennement reçue.
Par un effet tout contraire, l’idée de Stuart ne pouvoit que me confirmer dans celle que le dessin même de Nointel m’avoit déjà inspirée sur le sujet du fronton occidental.
La traduction dont j’ai parlé devint donc, dans l’Académie, l’occasion d’une assez longue controverse entre l’auteur de la note d’Anacharsis et moi.
Le résultat de cette discussion lut, quant à moi, de m’engager à prouver, d’une part, dans la dissertation que je publie aujourd’hui, et de montrer, d’autre part, dans la restauration complète des figures du fronton occidental d’après Nointel
(0 Stuart, Antiq. of Athens , tom. II, clinp. 4.
2) Le recueil de ces dessins ctoit resté très -long-temps, non pas perdu, mais égaré, ou du moins oublié et inconnu, dans le cabinet des estampes de la Bibliothèque du Roi, derrière un rayon de volumes qu'on visitoit fort peu. Un hasard le fit retrouver dans les dernières années du dix-liuitième siècle.
0) Les trous qui se trouvent à l’architrave du ]>rostylon oriental.
AVANT-PROPOS
(et dont le dessin est ci-joint), que l’on s’étoit toujours mépris sur l’idée du sujet principal de ce fronton; que le sujet de la présentation de Minerve aux dieux de l’Olympe par Jupiter, n’avoit aucun rapport avec le sujet de sa naissance; que l’idée même de cette présentation ne sauroit résulter de l’action et des attitudes des deux principaux personnages ; que surtout, en prenant, comme on le faisoit d’après Spon et Wheler, la figure dans le char pour Minerve, et Minerve pour la victoire conduisant le char, cette présentation ainsi figurée, alloit s’éloignant encore plus du sujet désigné dans Pausanias par ces mots, tyiv A ôwaç yet lir/v, la naissance de Minerve.
Je m’étois proposé alors, ce que j’effectuai quelque temps après, de faire voir dans un dessin conjectural, mais emprunté à l’antique, comment il est probable qu’auroit pu être représentée, dans le milieu du fronton opposé, la fable de la naissance de Minerve. Tel est l’objet du second dessin de fronton que je produis ici, moins pour réparer la destruction absolue de ce sujet, que pour mieux faire entendre par ce parallèle, et ce que n’exprime pas la composition du sujet occidental, et ce qu’il est impossible de lui faire exprimer.
Tout ce travail, qui avoit eu d’abord pour objet, de confirmer le sentiment de Stuart sur la façade principale et l’entrée du temple de Minerve, et ensuite de redonner une idée complète de la composition de ses deux frontons, parut avoir, dans le temps, l’approbation de ceux qui en eurent connoissance.
Mais d’autres soins me le firent perdre de vue, jusqu’à ce que M. Visconti, qui en avoit entendu la lecture en 1812, et avoit vu la restitution que je fis en relief du fronton occidental, eut occasion, trois ou quatre années après, de rendre compte des sculptures du temple de Minerve, transportées par lord Elgin à Londres. Il se souvint du travail que j’avois oublié, et il se plut à en faire mention dans les termes les plus obligeants. La conséquence C1), dit-il, que les sculptures du tympan occidental avoient dû représenter, non la naissance de Minerve, mais sa contestation avec Neptune , est aussi naturelle qu’évidente , et il ajoute : Cet examen est dû a M. Quatrembre de Quincy , et V Académie , a la lecture du mémoire quil lui a communiqué sur ce sujet (en 1812), et a la nue d’un bas-relief artistement modelé , et restauré d’apres les dessins de Nointel , a reconnu que les sculptures du fronton occidental du temple dévoient avoir pour sujet la dispute de Neptune et de Minerve , et la victoire de la Déesse.
Quelque temps après, la vue des fragments originaux, restes précieux des deux frontons, que j’eus l’avantage d’examiner au Musée britannique à Londres, me
(0 Mémoire sur les ouvrages de sculpture qui appartenoient au Parthenon, etc. , par le chevalier E. Q. ^ isconti ; Londre s, 1816, pages 14 et i5.
AVANT-PROPOS
fit naître l’intention de reproduire le travail que je présente aujourd’hui. Le beau fragment du torse de Neptune, celui du pectoral de Minerve avec son égide, une portion de sa tête, la confrontation que je fis des esquisses de Nointel avec les sculptures originales, avoient achevé de me convaincre que l’autorité de ces esquisses étoit irrécusable. Je me contentai toutefois alors de rendre compte du résultat général de mes observations, dans mes lettres à Canova sur les marbres (V El 'gin, publiées à Rome en 1 8 1 8 ; et à ce travail , qui me fit encore négliger celui des deux frontons que j’avois fait graver, succédèrent d’autres occupations plus impérieuses, qui en firent de nouveau ajourner la publication.
J’avouerai aussi que, regardant le point de critique de cet ouvrage, non pas seulement comme prouvé, mais comme démontré, je portai bientôt à cette question l’espèce d’indifférence, qui finit par être le sort de toute controverse posthume sur la chose jugée; car je pensois qu’il ne pouvoit plus y avoir lieu d’y revenir.
J’eus bientôt deux occasions de voir que je m’étois trompé.
La première fut celle du Panorama d’Athènes, exposé à la curiosité publique en 1822. On y distribuoit une notice historique (0 , où se trouvent répétées sur le Parthénon la plupart des opinions de Spon et Wheler, et il y règne le même esprit de confusion. Après avoir fait entendre que le côté du temple dont la peinture offroit l’aspect, c’est-à-dire le côté occidental, représentoit dans son fronton l’apothéose de Minerve 00 (ce que l’auteur explique en note par la fable de la naissance de la Déesse), on dit que de l’autre côté (le côté oriental) étoit sculptée la dispute de Minerve et de Neptune. Après une telle assertion, il n’en est que plus étonnant d’entendre l’auteur ajouter : Quant a Ventrée du temple , on est réduit a de simples conjectures. Il est difficile d’assurer si elle étoit placée à la façade de l’est W ou à celle qui nous est opposée. On 11e sauroit s’expliquer cette incertitude, lorsqu’il est indubitable que le côté du temple représenté par la peinture du Panorama, ayant et faisant voir encore dans son fronton, le prétendu groupe d’Adrien et de Sabine (selon Spon et Wheler), est indubitablement le côté occidental , tourné d’ailleurs dans la peinture , comme dans la réalité , vers les Propylées.
Je m’aperçus alors de la puissance qu’exerce une première opinion, qui a eu
(O Notice historique et explicative clu Panorama d'Athènes , pages 20 et 21. Cette notice est sans nom d’auteur.
(2) On y cite en note le passage d’Apollodore, et on semble lui faire dire que Jupiter, après avoir enfanté Minerve, la présenta aux dieux et aux déesses de l’Olympe; ce dont Apollodore ne dit pas un mot.
0) Il y a dans cette phrase une tournure amphibologique qui empêche de savoir si l’auteur, par l’emploi de la conjonction ou, entend établir l’option entre les deux côtés, ou bien si cet ou n’est là que pour signifier c’est-àdire, en d’autres termes. Il m’a toujours semblé que cette notice avoit pu être l’ouvrage de quelqu’un qui auroit autrefois partagé l’opinion clairement démentie aujourd’hui, par l’évidence des monuments et des faits.
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plus d’un siècle pour s’enraciner. Il suffit qu’une chose ait été dite une fois pour qu’on la redise toujours. Je me reprochai donc de n’avoir pas mis au jour les pièces de cette sorte de procès.
Cela me parut d’autant plus nécessaire, que j’eus, bientôt après, connoissance d’un ouvrage de M. le colonel Leake sur la topographie d’Athènes b), ouvrage dans lequel le voyageur anglais, qui avoit visité les ruines mêmes du monument, renouvelle l’objet de la controverse, répète les opinions de Spon et Wheler sur le sujet du fronton occidental, et reproduit, sur l’entrée principale du temple, le sentiment combattu par Stuart, et, plus récemment, par Visconti, dans l’ouvrage cité plus haut.
Les points principaux de cette ancienne contestation, se trouvant remis en question dans des écrits nouvellement publiés, sans qu’aucun argument nouveau, aucun témoignage ou raisonnement péremptoire, soit venu infirmer la valeur des faits , des autorités et des considérations dont je m’étois appuyé dans le mémoire lu à l’Académie en 1812, et dans la restitution des deux frontons du Parthénon je dois espérer qu’en publiant si tardivement ce travail , et tel qu’il fut alors rédigé , on ne m’accusera point de mettre au jour un ouvrage arriéré, devenu un horsd’œuvre.
E11 effet, quoique Visconti se soit plu à vérifier, sur le vu des fragments de sculpture eux-mêmes, les jugements que j’avois portés d’après les simples esquisses de Nointel , il n’a presque toujours fait, sur les deux points principaux de la question , qu’affirmer en peu de mots, ce que j’avois dù chercher à prouver avec étendue. Il résulte de là que, bien qu’ancienne par la date, cette dissertation aura conservé l’avantage de paroître encore nouvelle par son sujet.
Je ne me priverai point pourtant d’un autre avantage, que les circonstances dont j’ai parlé, et les nouveaux écrits sur cette matière, m’ont procuré, celui de fortifier mes preuves, soit en profitant de ce qui est survenu au secours de mon opinion , soit en réfutant ce qui est venu depuis la contredire. Mais voulant laisser dans toute son intégrité ma dissertation, telle qu’elle fut lue à l’Académie, je placerai dans des notes toutes les observations nouvelles, toutes les discussions et réfutations qui pourront me paroître nécessaires, pour répandre de nouvelles lumières sur ce sujet.
Mon dessein, dans la restitution des deux frontons du Parthénon, a été particulièrement de prouver aux yeux, par la seule composition des figures, après l’avoir lait entendre à l’esprit du lecteur par la critique des textes et par le raisonnement, que le sujet qu’on avoit pris pour être celui de la naissance de Mi-
(0 Leake’s, Topography of Athens. London, 1821-
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nerve, est visiblement celui de sa dispute avec Neptune. De ce premier point avoué résultera nécessairement l’aveu du second, qui se rapporte à la question du coté antérieur, c’est-à-dire de l’entrée principale du temple. Ce n’est donc point en vue de l’art qu’on devra considérer les dessins gravés , que je présente à l’appui de cette dissertation. Si j’ai mis sous les yeux la copie des dessins originaux de Nointel , réduits à moitié de leur grandeur; si j’ai pris sur moi de rachever et de compléter les figures que le temps avoit déjà fort mutilées, j’ai beaucoup moins prétendu à l’approbation qu’à l’indulgence de l’artiste : je n’ai voulu que faire un appel à de plus habiles.
Du reste , on comprend (pie le genre de talent qui manquera à cette restauration, importerait assez peu au fond des deux questions, et servirait encore moins à leur solution.
J’en dois dire autant des explications archœologiques de la plupart des figures qui meubloient les tympans des deux frontons. Quelques-unes ne laissent aucun doute sur le nom qu’on doit leur donner. D’autres, et c’est le plus grand nombre, resteront probablement toujours des énigmes, dont il importe assez peu à ce travail qu’on devine le mot.
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