‹ Monuments et ouvrages d'art antiques, restitués d'après les descriptions des écrivains grecs et latins, et accompagnés de dissertations archaeologiques (volume 2)Chapitre 4 sur 31 · I. — Cause principale de la méprise des premiers voyageurs · texte numérisé non relu

I. — Cause principale de la méprise des premiers voyageurs

Nous lavons déjà dit, et l’on peut s’en convaincre sur le plan du Temple de Minerve (comme sur ceux de beaucoup d’autres édifices semblables), ce temple avoit deux entrées, ou deux portes placées chacune sous l’un et l’autre des deux prostylon. Si ces deux entrées, ou ces deux portes, eussent existé au temps des voyages de Spon et Wheler, en 1675; de Nointel, en 1674, et de quelques autres, il se seroit présenté à eux au moins quelque raison de rester indécis, sur la question du côté antérieur et de la véritable porte d’entrée.

Au contraire, à cette époque, non-seulement le temple, du reste assez intègre dans ce quon peut en appeler le corps principal, n’avoit plus d entrée du côté oriental : mais le prostylon de ce côté avoit perdu son second rang de colonnes. A la place de la porte, comme on le dira, sétoit élevé un hémicycle, pour former le chœur, et recevoir 1 autel de 1 église chrétienne qui avoit hérité du temple païen.

Les premiers voyageurs ne paroissent point avoir pris garde au changement survenu de ce côté du temple; tout avoit contribué à les tromper sur cette partie de l’ancienne disposition. Ignorant que telle av oit été celle de tous les temples périptères amphiprostyles , aujourdhui si bien connus par les restes nombreux qui en subsistent, ils n eurent même pas 1 avantage de se pouvoir faire une idée du plan de 1 édifice, dont ils se contentèrent de décrire ou de dessiner les détads. Il est probable encore que, quand ils auroient voulu en lever le plan, toutes sortes d’obstacles les auroient empêchés de faire les 1 echerches necessaires pour y réussir.

Depuis que le Temple de Minerve, changé d’abord en église cliré-

RESTITUTION DES FRONTONS, etc. 5

tienne, puis en mosquée, fut devenu, par l’explosion de 1687, une ruine livrée aux recherches des architectes et des curieux, on a eu pour avérer la disposition première de cet édifice, beaucoup plus de facilités; et, grâce aux travaux de Stuart, nous en connoissons le plan original avec toute l’authenticité possible (l). C’est donc sur ce plan que peut s’établir, avec toute assurance, la question de la véritable entrée du temple.

Nous le demandons; en considérant dans ce plan ( voy . PL I, fig. 1 ) la disposition intérieure de l’édifice, de quel côté est-il naturel d’imaginer qu’on se présentoit pour y entrer, ou du côté qui vous introduisoit tout de suite dans le naos, véritable demeure de la divinité, et occupée par son simulacre; ou bien du côté qui offroit une pièce dont il faut bien s’expliquer l’emploi? Or cet emploi, comme 011 le dira plus bas, étoit d’être le dépôt des offrandes, des richesses du temple, et, à ce qu’il paroit encore, de sommes considérables. Est-il présumable qu’une telle pièce ait été ouverte à tout le monde, que, dans tous les cas, l’entrée principale ait été du côté d’où l’on ne pouvoit pas pénétrer immédiatement dans le naos, si toutefois il y avoit même une communication (2) ?

S’il est tout-à-fait naturel, d’après le plan, que l’entrée principale du temple ait été du côté par où l’on arrivoit de suite dans le véritable naos , c’est-à-dire la nef à deux étags de colonnes, il est donc tout simple que ce soit de ce côté que Pausanias soit entré, ou ait désigné l’entrée, car ses paroles expriment précisément l’entrée dans le naos , tmowm ingredientibus En vain prétendroit-on que, même en prenant

(r) Stuart n’est pas le seul garant qu’on ait sur ce point. On peut consulter encore l’ouvrage de Le Roi, sur les monuments de la Grèce.

(2) Rien ne prouve qu’il y ait eu une porte conduisant de l’opisthodome dans le naos ; aucun vestige ne l’indique.

(3) M. le colonel Leake cherche à éluder le sens des paroles de Pausanias, comme si cet écrivain eut dit arriver au temple , au lieu à' entrer dans le temple. Il se plaît à imaginer que Pausanias auroit décrit les monuments de l’Acropole d’Athènes, comme un homme qui, chargé de faire un état des lieux, tient procès verbal de sa marche et de chacun de ses pas dans 1 ordre ou il procède. 11 croit en conséquence qu’après avoir parlé des objets compris entre ! aile méridionale des Propj lees , et le côté

RESTITUTION DES FRONTONS ce mot comme il doit être pris, on peut l’appliquer aussi bien au côté occidental qua l’oriental, puisque, d’après le plan, il auroit pu y avoir deux entrées, l’une seulement plus immédiate que l’autre. A quoi aboutiroit ce subterfuge, sinon à détruire entièrement la seule autorité, celle du texte de Pausanias, et à rendre problématique toute opinion sur cette matière, dans le cas où le témoi^na^e du fronton nous manqueroit, et où nous n’aurions pas d’autres preuves à notre disposition?

Mais faisons mieux voir d’où procéda l’opinion que les premiers voyageurs ont accréditée sur l’entrée du temple par le côté occidental.

Le Temple de Minerve fut converti (nous ignorons l’époque) en une église chrétienne, sous l'invocation ^ de sainte Sophie. Depuis il devint une mosquée, après que les Turcs se furent emparés d’Athènes (2) (l’an i455).

Spon et Wheler, qui virent le monument dans ce dernier état, nous apprennent que les 1 urcs 11 avoient presque rien changé à l ouvrage des Chrétiens. On voyoit encore dans l’intérieur le ciborium ou baldaquin de 1 autel, en colonnes de porphyre, et la chaire du prédicateur élevée sur de petites colonnes de marbre. A plus forte raison laissèrent-ils en son entier (3) tout ce qui avoit rapport à l’ordonnance

occidental- du Parthenon , 1 écrivain grec a dû faire mention de Ventrée du Parthénon, qui était voisine de lui , et du fronton qui la sunnontoit. De là, il se plaît à conclure que le mot cnucGs (côté postérieur), au lieu de signifier, selon l’usage, et d’exprimer, d’une manière absolue, ce qui passoit pour être la partie postérieure du temple, c’est-à-dire d’un édifice qui en avoit une reconnue pour antérieure, n exprime cette situation, dans la phrase de Pausanias, que d’une manière relative à lui, spectateur, ou au côté d’où il voyoit l’édifice. ( The Topography of Athènes , m dccc xxi, pages i\\ et suiv.)

Mais par quoi Pausanias a-t-il donné à connoître et la marche qu’il a tenue, et l’ordre dans lequel il a décrit les monuments de l’Acropolis ? Qui peut savoir s’il a écrit sur les lieux, ou de souvenir, d après des notes incohérentes? Dans l’ignorance de toutes ces choses, n’est-il pas bien plus simple et plus conforme à une saine critique, d’interpréter ses paroles selon leur sens naturel? Obligé de désigner deux faces d un temple entièrement semblables, pouvoit-il mieux faire que de distinguer 1 une par la propriété quelle avoit detre le cote d’entrée dans le temple ( £C7io3gi,v iç tov vaov), et 1 autre par le mot omoOe, qui étoit consacré pour signifier le côté postérieur des temples , comme nombre d autorités en font foi?

(0 h oy . La Guilletière, page 193.

(2) Spon et Wheler , tome II, page 120.

■3) Jd. , tome II, page t 55.

générale : « Lorsque les Chrétiens ( dit Wheler) consacrèrent ce temple « au service du vrai Dieu, ils pratiqûèrent une ouverture vers l’orient, « pour donner entrée à la lumière. Ils construisirent aussi un sanc- « tuaire en demi-cercle, selon leur usage, et les Turcs n’ont presque « rien changé à cette disposition. »

Ainsi, comme on le voit, Spon et Wheler eurent une connoissance exacte de l’état intérieur du temple, tel qu'il avoit été modifié pour les usages du christianisme.

Il résulte de leur récit, mais comme on le voit, encore mieux du plan orienté que Fanelli W (après la prise d’Athènes parlesVénitiens, en 1687) nous a donné de l’ Acropole, et du Parthénon converti en église, que, de leur temps, nous ne dirons pas la principale, mais l’unique entrée du Parthénon étoit du côté occidental. Celle du côté oriental n’existoit plus; il ne s’y trouvoit plus de porte.

Selon le plan de Fanelli, que nous rapportons ( voj'. PL I, fig. 2), il est démontré que les Chrétiens avoient abattu, de ce côté, le second rang de colonnes dont on a déjà parlé, et qu’on verra par la suite avoir été celles du pronaos. Sur l’emplacement occupé par ces colonnes, ils avoient construit l’hémicycle dont parlent Spon et Wheler. Or il est vraisemblable que cette bâtisse circulaire en plan, s’adossant à peu de chose près aux colonnes du prostylon , et l’ouverture par laquelle elle pouvoit tirer le jour d’en haut, se trouvant offusquée par le voisinage immédiat du fronton oriental, on aura fait exprès, dans la partie supérieure de ce fronton, la brèche que Fanelli représenta en 1687, et qui, treize ans auparavant, c’est-à-dire avant le jeu des bombes vénitiennes, existoit en cet endroit, comme le prouve le dessin de Nointel, exécuté en 1674. Telle nous paroit avoir été la cause de la mutilation de ce fronton, dans l’endroit précisément où devoit exister le principal sujet de sa composition. Nous reviendrons sur cet objet dans la troisième partie de cette dissertation.

(0 Atene Attica, PI. II, liv 3,. page 3o8.

RESTITUTION DES FRONTONS Maintenant, demandera-t-on, pourquoi les Chrétiens adoptèrent-ils pour l’entrée de leur église le côté occidental du tenrple ? Il nous paroit qu’indépendamment, soit de l’usage, soit de toute autre considération, une assez bonne raison avoit du les porter à préférer ce côté. C’est là en effet, comme on l’a déjà fait observer, qu’est située cette pièce quadrangulaire qui est contiguë à la nef du temple, et que nous avons appelée opisthodome. Or l’on sait que, dans les premiers âges du christianisme, il devoit y avoir en avant du lieu où se réunissoient les fidèles, un espace séparé qu’occupoient les nouveaux convertis ou les catéchumènes. Ce qu’on appela depuis le porche fut destiné à cet usage. On le voit ainsi aux plus anciennes basiliques de Rome, faites à l’instar des basiliques païennes.

Le Temple de Minerve se trouvoit avoir, par les deux rangées de colonnes en hauteur de sa nef, une' assez grande conformité avec la basilique antique, telle que Vitruve l’a décrite, et avec celle des premiers Chrétiens, telle que nous la font voir les églises de Saint-Laurent et de Saint-Clément, hors des murs de Rome. Lorsque le christianisme devint florissant à Athènes, il dût très -naturellement s’approprier l’intérieur d’un édifice assez bien accommodé à ses usages.

Il ne sagissoit en effet que d’ajouter à une des extrémités de la nef, l’hémicycle où devoit siéger l’évèque avec son clergé, et de placer l’autel au-dessous de la demi-voûte de cette apside. Et voilà ce que les dessins et les récits des voyageurs nous apprennent avoir été fait, aux dépens du second rang des colonnes du pronaos de la façade orientale. A capo diquesta macchina (dit Cornelio Magni) û) fa aggiunto da Gieci un coro ail uso delle loro Cluese... e un semi circolo per le ufficiature pontificali.

Le côté occidental nauroit pu présenter la même facilité, parce que de ce côté la nef aboutissoit a une grande pièce ornée de trois colonnes de chaque côté, laquelle formoit précisément l’espace néces-

0 Cornel. Magni.— -Viaggi per la Turchia, tomo II, lettera 6t.

saire à la séparation des Catéchumènes. Voilà les raisons qui durent décider les chrétiens à adopter le côté occidental pour celui de l’entrée. Mais 011 voit aussi par-là, comment les premiers voyageurs modernes, du moins pour la plupart, furent induits, faute de critique en ce genre, à croire que le temple n’avoit eu jadis d’autre entrée que celle qui existoit de leur temps.

Avouons qu effectivement il leur eût été difficile de soupçonner autre chose sur cet objet. Le côté oriental ayant été totalement dénaturé par la construction de l’hémicycle et de l’apside, il ne présentoit ni apparence, ni aucun souvenir de l’ancienne entrée. Bien plus, la trace des murs des antes et des colonnes intérieures du pronaos ayant disparu, il ne devoit rester aucune indication, qui pût leur révéler l’ancienne conformité de cette partie du temple, avec celle de la face occidentale. C’est la destruction de l’hémicycle moderne qui, outre le progrès des notions architectoniques’en ce genre, a mis à découvert, et a fait retrouver la preuve qu’il y avoit eu là jadis un second rang de colonnes, et que les deux parties extérieures du temple étoient de tout point semblables.

Ainsi, comme 011 le voit, ce ne fut ni par choix, ni par le fait d’aucune opinion raisonnée, mais en quelque sorte par nécessité, que Spon et Wheler appelèrent côté principal du temple, celui qui seul alors en possédoit l’entrée; naturellement donc ils se persuadèrent qu’il en avoit été de même autrefois.

De cette opinion dut résulter celle qu’ils adoptèrent, sur la pièce quadrangulaire servant de porche à l’église, et sur le nom qu’ils lui donnèrent : ils l’appelèrent le pronaos. C’étoit jadis précisément le contraire. Mais pour eux, en appelant 1 église naos , cetoit bien la pièce d’avant; et dans l’idée que ç’avoit été là jadis la véritable entrée du temple, ils avoient matériellement raison d’appeler pronaos ce qui précédoit le naos.

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