II. — De ce qu’il faut entendre par Pronaos
Mais étoit-ce là le pronaos des Grecs dans la réalité de l’usage, dans
le sens de la langue de l’architecture, selon Vitruve, et selon les errements aujourd’hui si connus de la disposition des temples?
La pièce dont on parle est une des causes de la méprise qui a régné et qui règne encore, ainsi qu’on l’a vu, sur les deux points qui nous occupent. Spon et Wheler ne furent pas seuls à la répandre. Bientôt en effet après eux (en 1687), Fanelli écrivoit Neïï ingresso di questo tempio , s ta il pronao sostenuto da sei colonne simili aïï altre, occupando la terza parte delV ampio vaso ; « A l’entrée du temple est le pronaos « soutenu par six colonnes semblables aux autres, et il occupe le tiers « de ce grand vaisseau W. »
Je crois donc devoir m’arrêter un instant à développer la véritable notion du pronaos dans l’architecture des temples.
Pour remonter à la notion élémentaire sur ce point,, il faut considérer le temple des anciens dans sa disposition la plus simple, qui est celle du temple à antes, ou in antis W, lequel n’avoit point de colonnes autour de sa cella, et dont les murs, prolongés au delà de la porte, se terminoient par les antes , ou pilastres, qui netoient, de chaque cote, autre chose que la tete du mur. Entre les deux murs avancés sélevoient deux colonnes : c’est bien là sans doute, dans ce genre de temple, ce qu’il faut appeler X avant-temple ou le pronaos.
Lorsqu en agrandissant les temples, on voulut augmenter la magnificence extérieure de leur disposition ou de leur ordonnance, on le
(,) Commele vrai pronaos du temple de Minerve a effectivement une rangée de six colonnes, on pourroit croire que c’est de ces colonnes qu’a entendu parler Fanelli. Mais tout équivoque à cet égard est détruit par la dimension qu’il donne de ce local. Il comprenait ( dit-il) le tiers du vaisseau , ce qui se peut constater encore. Spon et Wheler avoient dit la même chose de ce prétendu pronaos, qui avec la nef forme une longueur de cent cinquante -cinq pieds. Le prétendu pronaos ayant cinquantecinq pieds de long, c’est bien le tiers de la longueur totale de la cella.
(2) V oyez Vitruve, liv. III, cliap. i.
DU TEMPLE DE MINERVE. u
fit, en environnant le naos , autrement dit le mur de la cella , avec son pronaos , par un ou deux rangs de colonnes. De là les périptères , diptères, etc. Mais cela ne dérangea rien à la disposition ou à l’emploi du pronaos ; il ne changea ni de forme, ni de destination, ni de dénomination.
Vitruve (r), dans son chapitre de Interiore cellarum et prônai distri butione , nous montre, avec la dernière évidence, ce qu’étoit le pronaos. Après avoir établi la division proportionnelle de tout l’espace occupé par le temple, Reliquæ très partes (dit -il) prônai ad antas parietum procurrant. Quœ antæ crassitudinem columnarum habere debent : « Les trois parties restantes seront pour l’espace qui s’étend « jusqu’aux antes des murs du pronaos ; les antes doivent avoir en « grosseur celle des colonnes. Si (continue-t-il) le temple, c’est-à-dire « la cella, a plus de vingt pieds de large, on élèvera entre les deux ce antes deux colonnes qui sépareront l’espace du pronaos, de l’espace « du pteroma. » Si œdes erit latitudine major quam pedes viginti, duce columnœ inter duas antas interponantur, quœ disjungant pteromatos et prônai spatium.
Il résulte de ces passages l’indication la plus claire, non-seulement de la disposition du pronaos , mais encore de l’emplacement qu’il occupoit dans le plan général d’un temple. Ce n’étoit donc pas une division intérieure de la cella, mais un espace extérieur; et cet espace, dans les temples accompagnés de colonnes en dehors, étoit celui qui, formé par les colonnes placées entre les antes, et en retraite de ce qu’on appelle le péristyle extérieur, étoit séparé de l’espace entouré par les colonnes dépendantes des ordonnances nommées 7 rtipet, ades. C’étoit un local circonscrit entre les antes ou murs avancés de la cella , les colonnes qui alloient d’une ante à l’autre, et le mur où se trouvoit la porte. ( Qui paries valvaruni habuerit collocationem.)
Tous les plans des temples périptères nous montrent cet espace
(* Liv. IV, chap. \.
la RESTITUTION DES FRONTONS
trop généralement et trop distinctement, pour qu’on puisse s’y méprendre. Il est bien vrai que dans plusieurs de ces édifices amphiprostyles, le même espace existoit avec une symétrie parfaite à chacune des deux façades, de sorte, qu’à ceux de ces temples qui auroient eu deux portes, on auroit pu dire qu’il y avoit deux pronaos, matériellement parlant. Cependant comme plus d’une particularité extérieure, au dedans la statue et sa position, désignoient l’entrée principale, on ne s’y méprenoit point. Le langage d’ailleurs avoit affecté au côté postérieur la dénomination qui dut être ottktQovoioç , quoique les écrivains disent souvent omo- 0« ts vuv. Le mot posticum des latins, formé d o7r/cr()ioç (0, qui signifie la même chose, est celui dont on use, d’après Yitruve, pour caractériser 1 espace opposé à celui qu’on appelle pronaos.
Une particularité à laquelle on a fait peu d’attention, et que Yitruve nous a conservée, fait croire que le pronaos pouvoit encore être distingué par une sorte de clôture qui lui étoit propre. Les trois entrecolonnements qu’y produisoient les colonnes placées entre les antes , dévoient être fermés par une cloison ou parapet, pluteum, soit de marbre, soit de menuiserie, de manière qu’il y eut des portes donnant entrée dans le pronaos. Item intercolumnia tria quœ ernnt inter anlas et columnas pluteis marmoreis swe ex intestino opéré factis interclnclantiir, ita uti fores habeant per quas itinera pronao fiant^\ Cette clôture du pronaos nous explique comment on pouvoit y exposer et y conserver des objets précieux, tels que ceux dont Pausanias a donné la description, et qu’on admiroit aux pronaos, par exemple, des temples de Jupiter à Olympie, et de Junon à Argos.
Il faut dire qu au temple de Minerve, à Athènes, le pronaos avoit une disposition différente de celle qu’on suivoit ordinairement. Il est assez précieux que Yitruve nous ait transmis la mention expresse et
(>) V oyez Facciolati.
W Yitruve, ibid.
(3) Paus-, Hv. Y, chap. 12; liv. II, chap. i7.
DU TEMPLE DE MINERVE. i3
positive de cette exception. Effectivement on peut voir dans le plan, que l’espace du pronaos ne se trouve pas, comme à tous les autres temples connus , renfermé entre les murs de la porte , les antes , et les colonnes placées entre les antes. Celles-ci n’y forment point l’avance ordinaire. Elles ont en tête une colonne. Columnis adjectis dextrâ ac sinistrâ ad humeros prônai. « C’est de cette manière (continue Vitruve) « qu’a été fait pour la première fois, à Rome, le temple de Castor dans « le Cirque. » Hoc autem genere prima facta œdes uti est Castoris in Circo. Et il ajoute : « Tels sont le Temple de Minerve, dans la citadelle « d’Athènes, et celui de la même déesse à Sunium, dans l’Attique. » Athenis in arce Minervœ , et in Attica Sunio Palladis.
Stuart, d’après le rapprochement de ce texte avec les restes du Parthénon , a proposé de remplacer dans la phrase suivante de Vitruve, les mots jusqu’à présent inintelligibles, et utireliqua Exisona, par ceux-ci : Et uti re liquet ucwS'oi quœ soient esse in frontibus ad latera sunt translata. Ce changement suggéré par la notion précédente, sur la clôture et les entrées du pronaos , reçoit la plus grande autorité, de l’application qu’on est forcé d’en faire à la disposition du Temple de Minerve. D’où il paroit certain, que l’usage étoit de fermer les entrecolonnements du pronaos des temples par un pluteum, ou comme nous le dirions, un petit mur d’appui, dans lequel on pratiquoit deux petites portes d’entrée , fores per quas itinera, ou uacoPoi. Alors il est sensible que ces entrées ont pu être d’une autre manière au Temple de Minerve. Au lieu de se trouver à la face antérieure du pronaos , elles ont pu en occuper l’entre-eolonnement latéral, entre Xante raccourcie et la colonne d’angle. Qucc soient esse in frontibus ad latera sunt translata. ( Voj. pl. I, fig. i.)
On avoit emprunté, dit encore Vitruve w, aux usages toscans, une disposition toute semblable, et on l’ avoit transportée aux ordonnances corinthiennes et ioniques. Elle eonsistoit à mettre deux
(0 Vitr. , liv. IV, cliap. y.
i4 RESTITUTION DES FRONTONS
colonnes en place des pilastres formés par l’avance des antes sur le pronaos. Quibus enim locis pronao procurrunt antœ , in iisdem, e regione cellœ parie tum columnas binas collocantes.
Nous nous sommes étendu sur ces détails, et sur les passages qui en font mention, moins encore à cause de quelques rapports particuliers quils ont avec 1 objet qui nous occupe, que parce qu’ils servent à démontrer de la manière la plus générale et la plus évidente, ce que fut le pronaos des temples antiques. Bien certainement, et la théorie de Vitruve, et les exemples qu’il cite, prouvent que ce fut un espace hors de la cella, place sous le prostplon du temple; et c est ainsi qu’on le reconnoit dans ce nombre considérable de plans, dont nous sommes redevables aux voyageurs modernes.
Or en reconnoissant et en constatant ce que fut le pronaos , on îeconnoit et Ion constate en même temps ce quil ne fut pas. S’il ne fut pas un local situé intérieurement, Spon, Wheler, Fanelli et autres se sont tiompes, en donnant ce nom a la pièce, ou division intérieure du Parthénon dont on a parlé.
Puisque le pronaos nous est si bien défini par sa disposition et par sa situation, et que rien ne peut nous autoriser à croire qu’il y ait jamais eu sous ce même nom, aucun autre local dans aucun temple, placé intérieurement en avant du naos, voyons s’il en fut ainsi à
légaid de ce quil faut considérer, comme placé en opposition avec le pronaos.