III. Éclaircissemens sur la notion de 1 Opistliodome
Nous 1 avons déjcà dit, le plus grand nombre des temples périptères doriques grecs, disposés à 1 extérieur, dans leurs deux façades, d’une manière tout-à-fait similaire, avoient à l’opposé du pronaos le même espace, sous le prostylon correspondant h celui de l’entrée; c’étoit, avons nous dit, ce qu’on nommoit en latin posticum , 07n^iov en grec’ ou ovn^omoç, mais plus souvent à ce qu’il paroit opistliodome owAoiïftoe
Ces mots sont tous synonymes. Le mot dornos joint à opistho, ne signifie pas nécessairement comme le mot domus, qui en vient, le fait croire vulgairement, ce que sa traduction ( maison ) signifie. Domos en grec veut dire aussi bien un local, une bâtisse. Opisthodome peut donc signifier le corps de bâtiment postérieur. Et c’est en ce sens que nous trouvons, dans un passage de Philostrate, le mot prodomos employé comme synonyme de pronaos (l), et même du pronaos du temple de Minerve à Athènes.
De quelque manière qu’on s’explique la formation du mot opisthodome, il est certain qu’il signifia l’espace ou le corps du bâtiment opposé au pronaos. Mais n’y eût-il qu’un seul espace auquel ce nom convint; quand, par exemple, Diodore de Sicile dit, que dans les préparatifs de guerre contre les Carthaginois, Denis avoit établi des ateliers d’armes, tv toiç 7ipova,oiç kou tou; o7no-Qo£o/xoiç tcov nçcov, il est bien probable qu’il entend désigner les deux espaces semblables de la structure extérieure de la cella des temples. Pausanias n’est pas moins clair, quant à l’autre acception du mot, lorsqu’en décrivant, dans le temple de Jupiter à Olympie, en tout semblable à celui du Parthe'non , les bas-reliefs qui étoient au-dessus des portes, il dit wre^ tu vctou twv 0 uçœv, au-dessus des portes du naos ; et de l’autre V7n^ ch tu ottkj^o^o^ tm Gi^ay, au-dessus des portes de ï opisthodome. Opistbodomos étant opposé ici non à pronaos , mais à naos , cela paroit bien signifier la porte qui donnoit dans le naos ou la nef, et la porte qui donnoit d’autre part dans la pièce appelée opisthodome ; car ce temple avoit aussi, et pour le même usage qu’au Parthenon, une pièce derrière le naos ,
(■) Philostrate, de Kit. Apollon., lib. Il, cap. 5 (édition de Paris), parle d’un rocher nommé aopvoç, non loin de Mysa. Ce rocher s’appeloit ainsi, parce qu’il s’y trouvoit une fissure, qui disoit-on, attiroit les oiseaux dans son ouverture; et Philostrate ajoute : coç AOtiv'/igi t£ uüav sçiv ev ■7Tpocîop..a> tou HapÔevcovoç, xca TcdAayou t*/)ç <I>puycov xac Au^cov yviç, comme on le voit à Athènes dans le prodome du Parthénon, et souvent en Phrygie et en Lydie. L’Acropole étoit un rocher dans lequel se trouvoit la fente dont parle Philostrate. Or, puisque sur le prodomos du temple on voyoit les oiseaux tomber dans cette fente, cela prouve que le prodomos de Philostrate n’étoit pas un local intérieur. C’est tout simplement un synonyme de pronaos. Mais nous ne voyons pas qu’il y ait jamais eu un prodomos , pièce intérieure, comme nous allons voir que cela eut lieu pour l’opisthodomos..
dont il faut enfin parler, et qui s’appeloit par la même raison opis-
thodome.
Opisthodome avoit en effet une seconde signification ; il vouloit dire le lieu que nous appelons le trésor.
Tous les grammairiens anciens, Hesychius, Harpocration , etc., s’accordent sur ce point, qu’on appeloit ainsi le lieu où se conservoient les richesses des temples, et les finances même de letat. Démosthène appelle le trésor opisthodome. C’est dans l 'opisthodome du Temple de Minerve qu’ Aristophane place Plutus, le dieu des richesses.
Quelques critiques, je le sais, ont pensé qvlopistodome , sous l’acception de trésor, auroit pu justifier sa formation grammaticale, sans être une pièce dépendante du naos, mais que ç’auroit été un bâtiment isolé du temple, et placé derrière lui à une distance quelconque. On avouera très-volontiers, qu’il put et qu’il dut y avoir des bâtiments hors du temple, destinés à être des trésors. Mais alors je demanderai pourquoi ils auroient été placés dans une direction particulière des temples, plutôt que dans une autre. S’il en fut ainsi, la raison n’en auroit-elle pas été la position qu’ils auroient eue originairement à la suite, et dans le côté postérieur du naos? Enfin la composition ellemême du mot n’indique-t-elle pas, quelque place qu’on imagine avoir pu être donnée par la suite au trésor, qu’il fut nommé ainsi, pour
temple, où il reçut le même nom que le local opposé au pronaos?
Nous trouvons donc deux espaces, tous deux nommés opisthodome , et nous ne voyons nulle part qu’il y ait eu dans les temples deux espaces ou locaux qu’on ait nommés pronaos. Que ceux qui veulent prendre pour le pronaos , le local du Parthénon que nous prétendons avoir été 1 opisthodome (trésor), nous disent donc à quoi auroit servi ce local P Ce n’eût pas sans doute été à conserver les richesses du temple et les finances de létat. Ce côté étant, selon ces critiques, le côté par lequel on entroit dans le temple, les richesses et le trésor auroient été un peu trop exposés. Il leur falloit un local plus sûr, et c’est pour une
plus grande sûreté, qu’outre celle d’une pièce close, on avoit de bonne heure imaginé de leur donner la garantie du respect attaché au lieu saint.
Puisque l’usage fut de faire servir les temples à cette garantie, il fallut pratiquer un local exprès dans l’enceinte de leurs murs. Puisque ce local, qui devoit être clos, ne pouvoit pas être placé du côté antérieur ou de l’entrée du temple, ce fut une nécessité de le placer au côté postérieur. Et de là le mot opisthodome.
Mais le Temple de Minerve (tout le monde en convient, trente passages en déposent) avoit un trésor qu’on appeloit opisthodome. Mais le Temple de Minerve avoit dans l’enceinte intérieure de ses murs un local de cinquante-cinq pieds de long, de quarante de large, avec deux rangées de colonnes Ce local, nous avons vu qu’on ne sauroit le prendre pour le pronaos. Pourquoi donc n’auroit-il pas été l’opistliodome destiné à la garde du trésor et des richesses du temple?
Stuart a donc eu raison d’avancer que cette division intérieure de la cella du Parthénon se nommoit opisthodome, et que là se conservoit le trésor public. Outre les anciennes autorités qu’il invoque, il en est une en quelque sorte plus péremptoire encore, qu’il tire du recueil d’inscriptions de Chandler (l), dont plusieurs, trouvées au milieu même des ruines du temple, contiennent un inventaire des offrandes que ce lieu renfermoit. Dans une de ces inscriptions, le lieu est nommé hécatonpédon; dans une autre on lui donne le nom de Parthénon., dans une troisième se trouve le mot opisthodome.
Il résulte de tout ceci, que les premiers, voyageurs ayant pris pour le pronaos du temple, ce qu’on a prouvé ne pouvoir l'être, et l’ayant placé dans la division intérieure, évidemment l’opisthodome (trésor), qui occupoit le côté postérieur du naos, ils n’ont pas pu recevoir de la notion positive des différentes parties du temple, de leurs noms pro-
(.0 Stuart leur donne trois colonnes. M. Cockerell prétend qu’il y avoit quatre colonnes de chaque côté ; M. Huyot n’y en place que deux.
(2) Tome II, chap, i.
i8 RESTITUTION DES FRONTONS
près, ainsi que des idées attachées à ces noms, l’indication qu’ils en auroient naturellement tirée, sur la question du côté antérieur, ou du côté postérieur du temple.
IV . — Réfutation de quelques raisons nouvelles en faveur de l’opinion des anciens voyageurs.
Depuis que l’opinion de Stuart eut fait naître la discussion qui nous occupe, on a voulu étayer celle des premiers voyageurs, par quelques considérations prises de la position de ce monument sur l’Acropolis, de ses rapports avec d autres monuments, et de la convenance de mettre en regard avec eux le côté principal ou la face d’entrée du temple. On a soutenu en conséquence que cette entrée devoit être au côté occidental, comme étant celui qui regardoit le Pirée, celui qui se trouvoit dans la direction des longs murs, celui qui faisoit face aux propylées.
Ces considérations pourroient être de quelque valeur, si l’on supposoit, que les monuments de l’Acropole d’Athènes auroient été placés et exécutés, d après un plan général combiné à loisir, ou sur des projets tels que. les rêvent ceux qui s’occupent de bâtir en idée, ou d’embellir les villes. Mais ce n’est guère ainsi que sont nées et se sont formées les plus anciennes cités. Athènes fut d’abord renfermée dans l’Acropolis, et lorsque par la suite elle s’étendit dans la plaine, et se réunit au Pirée, il n est guère probable qu’on ait pensé à mettre les
constructions de 1 ancienne ville en rapport de regard ou de symétrie, avec celles que la succession des siècles et de nouveaux besoins firent élever. Des raisons d’un tout autre genre avoient disposé de l’emplacement des édifices de 1 Acropolis, et avoient dû le perpétuer, même dans le renouvellement qu’ils exigèrent.
Ainsi le rapport du côté d entrée du Parthénon avec le Pirée, situé à vingt-quatre stades d’éloignement, est bien du nombre de ceux qui ne purent jamais entrer dans les vues des constructeurs. Peut-être même ne vint-il dans aucun temps à la pensée de qui que ce soit. Ce
rapport eût été une spéculation toute gratuite de l’esprit; car en supposant même, qu’on eût voulu faire entrer dans la détermination de remplacement du temple, l’effet de sa masse ou de son architecture, vue de loin, il est bien constant qu’il n’y avoit pas de choix à faire entre les deux côtés antérieur et postérieur, puisque leurs deux façades étoient identiquement semblables.
Je m’arrêterai peu sur la présomption qu’on a tirée de l’alignement approximatif en plan, du temple avec les longs murs. Cette direction ne peut avoir été qu’accidentelle. Le Parthénon fut rebâti par Périclès au lieu qu’ avoit occupé l’ancien temple brûlé par les Perses. Or, l’ancien temple avoit existé des siècles avant les longs murs, et l’on ne sauroit concevoir quelle raison 011 auroit eue, de disposer ces murs dans un rapport quelconque avec le temple.
Il a été allégué enfin que le côté occidental du temple étoit celui qui faisoit face aux propylées, et on a semblé croire que le bâtiment des propylées offroit comme une sorte d’introduction au temple. Mais rien de tout cela n’est réel.
Les propylées furent, à la vérité, bâtis par Périclès, postérieurement à la construction du nouveau temple. Toutefois ce qui prouve qu’aucun des rapports qu’on imagine , n’exista dans l’esprit des ordonnateurs de ces monuments, c’est que le Parthénon, construit le premier, est fort loin de s’aligner avec l’entrée de l’Acropolis, la seule qui existât, et qui existe encore. Non -seulement il ne s’y aligne point; mais les deux axes des deux monuments ont entre eux une distance de deux cents pieds Si le temple ne put être dirigé vers le somptueux vestibule de l’Acropolis, qui 11’existoit pas encore, le vestibule appelé propylées, ou portes en avant, ne put pas davantage, lorsqu’on le construisit, se mettre en rapport avec la façade du temple. Il n’y avoit en effet pour le construire d’autre endroit que celui où aboutissoit la montée 'V. Mais
(0 Voyez à la planche I , fig. 2, le plan de l’Acropole conforme au plan de Stuart.
(2) Les propylées, dit Visconti, ne purent être bâtis qui 1 endroit où le rocher de l’Acropole se
RESTITUTION DES FRONTONS je le répète, dans le cas où le rapport qu’on se plaît à imaginer, pour la symétrie décorative de cet ensemble, eut été possible à réaliser, il eut toujours été indifférent, sous ce rapport, que le temple se raccordât avec le bâtiment des propylées, par l’une ou par l’autre de ses deux façades.
La situation des temples, et de leur entrée, soit du côté de l’orient, soit du côté de l’occident, a pu devenir encore, dans la question présente, un motif de se déterminer à croire l’entrée du Parthénon placée jadis du côté du couchant.
A cet égard, je ne serois pas éloigné de penser, que ce put être, pour les chrétiens, une considération de plus en faveur du choix quils firent de la façade occidentale. Quoique depuis fort long-temps il n existe ni rite religieux, ni usage constant sur ce point, dans la situation des églises, il paroît cependant, en consultant le plus grand nombre des premiers temples chrétiens à Rome, que l’on auroit eu 1 habitude de les ouvrir du côté de l’occident. Ce ne seroit pas la seule pratique empruntée alors aux rites du paganisme. Yitruve, en effet, prescrit dune manière fort claire cette situation lorsqu’il recommande « que la statue placée dans la cella regarde vers le couchant,
« afin que ceux qui approchent de l’autel étant tournés vers la statue,
« le soient aussi vers le levant. » De ceci on doit conclure que la loi religieuse , à Prome , prescrivoit alors W de tourner du côté de l’occident la façade principale des temples, c’est-à-dire celle de leur entrée.
Mais doit-on conclure également du passage de Yitruve, que l’usage ou le rite romain ait été le même en Grèce, et surtout à Athènes ? On sait assez quelle diversité d’usages et de pratiques régna sur ce point, chez les diverses nations de l’antiquité. A l’égard des Athéniens, d nous est démontré par tous les autres temples de leur ville, dont
prêtait à une monte» naturelle, et n’étoit point couvert d’autres monuments; leur situation était Uescrite par la nécessite. (Ibid., page i6.)Èç r/iv ÀxpoTro'Xiv eç-iv àco&o; pua. évepav 8& où -.ap.y^ ai , traça aTCo-ropioç àuoa xai Tet^oç èvouca eyupov. (Pausanias, liv. I, chap. 22.)
'0 Yitruve, liv. IV, chap. 5.,
r> Il paroît que c était le contraire au temps de Numa. Voy. Visconti, ibid. , page 17.
DU TEMPLE DE MINERVE, les restes nous sont parvenus, que leur entrée étoit réellement dirigée du côté de l’orient. Je ne puis mieux faire, au reste, que de rapporter ce que Visconti a énoncé sur cette matière. [Voy. ici -bas la note (l).)
Si tous les faits et toutes les considérations que je viens d’exposer, paroissent devoir confirmer l’opinion que je veux établir, sur le côté qui fut celui de l’entrée du Parthénon, je ne saurois dissimuler, contre l’opinion que je combats, un préjugé qui doit être fort défavorable aux premiers voyageurs qui l’ont accréditée; c’est qu’aucun des faits que j’ai rapportés ne leur fut connu; c’est qu’aucune des notions architectoniques que les voyages nous ont rendues familières, n’avoit cours de leur temps; c’est qu’aucune des considérations qui s’appuient sur des données aujourd’hui constantes, et sur des notions devenues maintenant vulgaires, ne put venir éclairer leur esprit ni désabuser leurs yeux.
Un seul point, on l’a déjà dit, les frappa, c’est la phrase de Pausanias, pour ceux qui entent dans le temple e<ns<nv iç tov vaov. Ils furent portés à croire que du temps de l’écrivain grec, on y entroit par le côté devenu, de leur temps, le seul qui eut une porte d’entrée, le côté occidental.
Ainsi préoccupés, ce fut force à eux d’interpréter le sujet du fronton occidental, dans le sens du sujet désigné par Pausanias pour être celui du côté de l’entrée.
De là le cercle vicieux dans lequel ils tournèrent. Le côte d'entrée du temple est celui dont le fronton représente la naissance de Minerve ; donc
(0 Quanta la loi religieuse qui faisoit ouvrir les temples vers l’orient, elle devoit être observée chez les Athéniens, d’autant plus que des nations grecques d’une autre origine suivoient une règle toute contraire... De la disposition de leurs temples, il résulteroit que le peuple priant les dieux, et regardant vers les temples , devoit se tourner vers l’ouest. De là l’usage des Athéniens d’ensevelir leurs morts, comme s’ils regardoient vers le couchant, c’est-à-dire tournés de la même manière qu’ils l’avoient été pendant leur vie, lorsqu’ils adressoient leurs prières aux dieux... Le précepte de Vitruve étoit applicable aux rites des Mégariens et des nations Doriques... Les Athéniens dévoient être d autant plus jaloux de suivre l’usage contraire , qu’il tenoit à leur ancienne origine, et les dis tinguoit des autres nations de la Grèce, principalement des peuples d’origine Dorique. (Visconti, ibid. , pages ly et 19. )
RESTITUTION DES FRONTONS le sujet de cette naissance est du côté occidental , par lequel nous entrons. Le sujet de la naissance de Minerve est du côté j)ar lequel on entre dans le temple ; donc le côté oit est ce sujet est le côté d'entrée du temple.
Maintenant, si j’ai prouvé que l’entrée principale du temple fut du côté opposé, cest-à-dire oriental, je pourrois me dispenser de prouver que le sujet du dessin de Nointel, qui est celui du fronton occidental, n est pas la naissance de Minerve. Mais je veux faire servir ce même dessin à démontrer qu’au lieu de représenter la naissance de la déesse, il ne peut signifier autre chose que le sujet de sa dispute avec Neptune. En procédant de cette manière, c’est-à-dire d’une manière isolée sur chacun des deux points de cette discussion, j’aurai au moins l’avantage d’éviter la pétition de principe, dans laquelle j’ai dit quétoient tombes les auteurs de l’opinion que je combats. Je n’invoquerai ni le sujet du fronton dessiné par Nointel, en faveur du côté de 1 entree du temple, ni le fait de ce côté d’entrée, en faveur du sujet du fronton. Ce sera la réalité de chaque chose prouvée, qui donnera à chacune et la place et le nom qui lui conviennent.