‹ Monuments et ouvrages d'art antiques, restitués d'après les descriptions des écrivains grecs et latins, et accompagnés de dissertations archaeologiquesChapitre 4 sur 9 · COMPRENANT · texte numérisé non relu

COMPRENANT

CE QUI REGARDE LE CHARIOT AVEC SON ATTELAGE, LE TRANSPORT DU CORPS D’ALEXANDRE, ET SA DESTINÉE.

Le chariot qui supporta la masse qu’on vient de détailler est tressommairement décrit. Diodore ne dit même rien qui puisse faire conjecturer de quelle matière il étoit. Cependant, si Ion réfléchit à la différence qui existe entre la nature particulière d’un édifice aussi léger dans sa composition que rétoit ce petit monument, et l’espèce de construction solide, compacte et massive que comporte un train de chariot , on ne trouvera pas invraisemblable que ce dernier ait été en charpente. C’est ainsi que je l’ai représenté ( voyez planche II) , et je ne crois pas être en contradiction avec ce que j’ai avancé plus haut , sur la nécessité qu’il y eut d établir en métal la structure de la chambre, et sur l’inconsistance qu’eut produite une telle construction en bois.

Si l’on veut, en effet, jeter un coup d’oeil- sur la planche II, on verra qu’une construction de charpente faite avec la solidité de celle que je suppose dans le bas n’auroit pas convenu aux parties légères et isolées de l’architecture du haut. Dans un assemblage tel que celui qui dut avoir lieu pour former le chariot, on emploie des pièces de bois très-épaisses, on les lie et on les enchevêtre de toute sorte de manières, et rien n’est plus solide. Je pense que le métal, si on l’eût employé à la bâtisse du chariot, eut été sujet à de graves inconvénients ; cependant on ne peut rien affirmer à cet égard.

Il est possible que le train du chariot ait été plus long et plus

large que le plan du monument, et qu’il ait formé extérieurement un soubassement en saillie; M. de Caylus me semble lui en donner beaucoup trop, en portant sa longueur à 28 pieds; mais on ne sauroit trop faire remarquer combien cet antiquaire a embrouillé toutes les notions dans ce sujet. Pour avoir entendu exclusivement par le mot xa^apa ce que nous entendons par voûte, et par le mot 7rïpjç~uAûv , ce qu’on entend par frontispice d’un édifice , il a tout dénaturé, jusqu’aux proportions et jusqu’aux mesures.

Diodore a dit que la %a,/xa,^a avoit 8 coudées de large et 12 de long. M. de Caylus n’applique cette mesure qu’à la voûte, à laquelle (en restreignant un peu la mesure de la coudée) il donne 16 pieds moins un pouce de long, sur 10 pieds 7 pouces de large; ensuite il ajoute à cette longueur celle d’un péristyle ou porche imaginaire, qu’il porte, imaginairement aussi, à 10 pieds de long; de façon qu’il trouve, comme il le dit, à peu près 27 pieds de long à l’édifice, sur 10 pieds 7 pouces de large; puis il donne 1 pied de plus pour le chariot, en tout 28 pieds de longueur. Certes, cette proportion, c’est-à-dire celle d’un édifice ayant presque trois fois sa largeur en longueur, réfuteroit seule l’erreur dont il s’agit, si elle avoit besoin de réfutation.

Je n’ai point porté dans le dessin en élévation la saillie du chariot, mais j admets volontiers quelle dut etre d’un pied : ainsi le train put avoir 19 pieds sur 1 3 ; et si l’on donne aussi 1 pied de saillie au stylobate , le chariot aura eu une vingtaine de pieds sur 14 ou i5 de large.

Cette grandeur n’a rien de démesuré; et elle cesse même de paroitre étonnante, quand on voit, dans la description de la pompe dionysiaque de Ptolémée Pliiladelphe par Athénée (liv. V), ce nombre prodigieux de chariots beaucoup plus considérables que celui-ci , portant d énormes colosses, des antres, des édifices, des groupes de tout genre, des statues mécaniques. Ce qui peut donc nous confirmer la vente des proportions quon donne ici au chariot

d’Alexandre d’après Diodore, c’est la proportion même de ceux dont Athénée a donné les mesures dans la description qu’on vient de citer.

Entre un grand nombre d’autres chariots dont les dimensions ne sont pas énoncées , on remarque un char de Bacclius à quatre roues 5 tramé par cent quatre-vingts hommes; il avoit 14 coudées de long sur 8 de large, et il portoit une statue de 10 coudées; un autre, large de 8 coudées, traîné par soixante hommes, et portant une figure mécanique de Nysa, qui se levoit et sAsseyoit toute seule, exécutoit divers mouvements, et faisoit des libations. Il y avoit un char de Silène à quatre roues, de 24 coudées de long sur i5 de large; un autre, traîné par six cents hommes, long de 25 coudées sur 14 de large; enfin un autre à quatre roues, ayant 22 coudées en longueur et 14 en largeur. Tous ces chariots, comme on le voit , sont , à quelques fractions près , dans la même proportion que celui qu’a décrit Diodore, c’est-à-dire qu’ils n’ont en longueur qu’un tiers au-delà de leur largeur; et cette proportion, quand elle ne seroit pas prouvée par le texte de Diodore, indiquée par la masse et le caractère de l'édifice , résulteroit encore de cela que le chariot n’avoit que quatre roues. La proportion donnée par M. de Caylus, de 28 pieds sur 10, c’est-à-dire de deux tiers de plus en long qu’en large, produiroit entre les deux essieux un écartement préjudiciable à la solidité.

La chose la plus curieuse de ce train de chariot, et celle sur laquelle les connoissances modernes nous donnent le moins de lumières, est le pivot mécanique sur lequel reposoit la chambre, et qui, l’isolant dans presque toute la superficie, du bâtis de charpente traversé par les essieux, maintenoit l’édifice en équilibre, et le préservoit des secousses. Tout ce que Diodore nous en ap-

prend, c’est qu’il étoit placé au milieu de la longueur, et dans le point de centre de la chambre, \v i/i<rr\ rn xctfidpa. C’est bien là, sans doute, qu’il devoit être pour produire l’effet décrit. Mais quelle étoit sa forme ? de quelle façon cette mécanique étoit-elle combinée ? quel en étoit le jeu? C’est sur quoi chacun peut deviser à son gré : M. de Caylus n’a touché cette difficulté ni dans ses dessins, ni dans son commentaire.

Pour ne pas la laisser intacte, je vais dire, et faire voir par le dessin de la planche II, de quelle manière je suppose que ce pivot put être ajusté : je pense qu’il étoit dans cette partie du soubassement qui formoit le train du chariot. Ce train de charpente étoit une sorte d’encaissement dont le fond , composé des assemblages de bois les plus forts , recevoit dans une espèce d’écrou le pivot de métal solide en forme de toupie, duquel sortoient et divergeoient en tous sens, dans la longueur et dans la largeur, vingt-quatre courbes de métal en manière de ressort; ce qui donnoit au tout la figure d’un volant : sur ces courbes de métal reposoit le plateau, soit de menuiserie , soit de toute autre espèce , qui formoit l’aire de la chambre et servoit d’assiette aux colonnes.

De cette façon, tout l’édifice auroit été solidement assis sur une sorte de trompe métallique. J’y vois l’avantage d’offrir au plateau de la chambre en empâtement spacieux, à tout l’ensemble une liaison avec le pivot, et une base large qui va néanmoins en diminuant, jusqu’à n’ètre plus qu’un point. Le pivot, dont l’objet principal est de réduire au moindre espace possible le contact de l'édifice avec le train de chariot, ne peut se supposer que de deux façons, ou large en bas et recevant ledifice sur sa pointe, ou, ce qui, pour l’effet dont il s’agit, est la même chose, large en haut et finissant en pointe; mais il me semble que cette dernière construction est beaucoup plus propre à porter un plancher.

Dans un cas, au reste, comme dans l’autre, il faut admettre que le pivot est mobile dans son écrou, c’est-à-dire ou que l’édifice peut

se balancer sur son pivot, si celui-ci est pyramidal et adhérent au fond inférieur, ou que le pivot, adhérant par sa base ou partie large au plateau supérieur, c’est-à-dire en pyramide renversée, se balançoit avec l’édifice dans l’écrou du bâtis de charpente inférieur. Il faut par conséquent supposer que lorsque, selon les pentes ou les inégalités du terrain , l’édifice obéissoit à l’impulsion qui le faisoit pencher d’un côté ou d’un autre, il y a voit des poulies de renvoi luttant en sens inverse contre la cause qui occasionnoit la perte du niveau, et qu elles rétablissoient ce niveau au moyen de la mobilité du pivot dans son écrou.

Je ne m’étendrai pas davantage en conjectures sur le jeu de cette mécanique. L’antiquité eut en ce genre des pratiques étrangères à toutes nos théories; et comme la théorie qui explique les lois de la mécanique est souvent très-incapable d’en produire les effets, j’insisterai d’autant moins sur cet essai de démonstration, qu’il me seroit plus difficile de satisfaire, dans un simple aperçu, ceux qui ne se paient pas de spéculation en cette matière.

Tout le jeu de ce pivot et de sa mécanique, ainsi que je l’ai dit, étoit renfermé dans l’encaissement du bâtis de charpente faisant le train du chariot : cet encaissement est ce qui, dans le dessin, forme le soubassement dont tout l’ajustement est imaginaire. J’ai pensé qu'il étoit très-naturel de masquer par des pentes et des ornements tout le charronnage de ce train.

Mais il y a dans cette partie du monument des objets décrits par Diodore, et dont il me reste à rendre compte.

'H S' V7T0 rb xa/xa^uv xa&Sça S'uo gT^gp é^ovaç y «W«p î^'ivîvov Tço%bi Uipcrixo) Terrapzç, év U7r>îpxi f^v TtXciyia , xu) ai xvyi/mS'zç xzTcizexfvcrci>piévcu , ro cT« 7rço<T- 7T17TTOV toIç zS'aQt<n fxzçoç, 0'iS'nçovv. T «V cf ct%ovw t d ^os^ovra ^çuoèi jtarîiTjcguaço.,

(ZrçOTOfxdç ’iXQVTCL ÀiOVTCOV (TlëtlVHV odà^ JCCSTg^oJcaÇ.

« Le train cle chariot qui servoit d’assiette à la chambre ( dit l’au- « teur grec) avoit deux essieux, autour desquels tournoient quatre « roues à la persane, dont les jantes et les rayons étoient dorés : les « bandes étoient de fer. Les moyeux d’or, ou les extrémités des « essieux, étoient ornés de têtes de lion dont les gueules mordoient « une lance appelée sibène. »

Je 11e diffère ici de M. de Caylus que sur deux points, dont l’un se rapporte à la traduction et l’autre au dessin. Il y a, ce me semble, erreur chez lui dans la manière d entendre le mot vrXayia , latera , et de le traduire par moyeux : ce mot ne peut signifier que les parties latérales de la roue, et ce que nous appelons les jantes. Cela se prouve ici d’autant plus facilement, que Diodore ayant décrit toutes les parties de la roue, savoir, les rayons , xvnplftr, les bandes , ro S% Grço(T7rÏ7rlcv ro?ç loàqzm , les moyeux ou les bouts des essieux, tcov a^ovm tcI vrçozxovT* , il 11e reste plus pour le mot 7rÀ ayia, latera , que ce que nous nommons les jantes, qui sont dans le fait les parties latérales, acception qui ne peut pas convenir à la partie appelée moyeu. M. de Caylus traduit par extrémité des essieux les mots rm T’ d%ovwv Ta <®çéixwTCL\ mais les parties proéminentes des axes ou essieux peuvent être aussi une partie du moyeu, lequel se compose de ce qui est le noyau de la roue et d’un alongement plus ou moins grand. Il est peut-être peu exact de dire que X extrémité des essieux représentoitune tète de lion, puisque la tête de lion elle-même, qui sans doute servoit de vis a 1 essieu, faisoit moins partie de l’essieu que du moyeu.

DU CHAR FUNÉRAIRE D’ALEXANDRE. 5g

Du reste , rien de si facile à rendre par le dessin que la description de ces roues. Nonobstant leur détail, en tout conforme à celui des roues ordinaires, il n’est pas aisé pourtant de dire ce qu’il faut entendre par roue a la persane. Par quoi en effet cette sorte de roue différoit-elle des autres? Etoit-ce dans la forme ou la grosseur de ses rayons ? on étoit-ce simplement par l’étendue de son diamètre ?

Je crois qu’on peut entendre encore et représenter autrement que je 11e l’ai fait, le mot grec <nCm. Je traduis fer de lance ; et effectivement je fais mordre, dans mon dessin, aux gueules de lion, seulement ce qu’on peut appeler le fer d’une lance : mais la traduction et le dessin pourroient paroître ne rendre que très - infidèlement la chose. Il me semble qu’il seroit permis d’entendre et de représenter une pique en son entier. Comme la sibène étoit une espèce de longue liaste , ne pourroit-on pas se permettre de la faire mordre par les deux tètes de lion à chacune de ses extrémités, de manière quelle servit de lien et de renfort aux deux essieux; ce qui me paroît avoir pour soi quelques autorités?

La dernière partie de la description de Diodore, dont il me reste à rendre compte, est la moins importante, et celle qui a le moins de rapport à l’objet principal de cette dissertation. Elle offriroit toutefois plus d’un sujet de difficulté, si l’on vouloit, non se contenter d’expliquer les mots du texte grec, mais rendre raison par le fait et dans la réalité, de tout ce qui concerne l’attelage qui traina le char dont on vient de recomposer l’ensemble. Voici à cet égard les paroles de Diodore :

T ztJclçcov cf evrav pvtucav y TZTçciç-oifict Çzuyûv v7tzC,zwhto , tztIclçcû v rtfxiovav

ZZCt'Tû) ^iV'yZI7T^0(xJ'zJ'zfvCi)Vi toÇ'è TOUÇ d’TTa.vJctÇ Y)/JL10VÜÇ èlvai ifmOVTCt %aïl TèGVZ^O.Ç , IvnXzM'} fzvüç Tctlç tz p cô{.(ct!ç jt ai to7ç ctvcc<rh/u.a,çiv' ‘ziutç'oç tovtcùv ztzQcivmto

6*o RESTITUTION

MXçu(ra)(Jt.evû) Tîtpctvo), %cti xctç tKctTeçav ru> v aiaybvav i>Xiv 6%nçQn/uevov Wû&m 'et xçiMTtsr, TTi^i tÙç Â/ro^oÀÀMrouç.

Quatuor càm essent temones , unicuique quaternus ordo jugoru/n junctus erat, quitterais midis unicuique jugo alligatis, ita ut omnium mulorum numerus esset sexaginta quatuor, robore ac proceritate coiporis selcctissimorum. Quisque horum coronâ deauratâ redimitus erat, et utrique maxillœ tintinnabula ex auro habebat , et circa collum mondai gemmis constipata.

« Il y avoit quatre timons, à chacun desquels étoit attaché un « quadruple rang de jougs, à quatre mulets par joug; ainsi le « nombre de ceux-ci étoit de soixante-quatre. On avoit choisi les « plus forts et les plus hauts; chacun d’eux avoit sur la tête une « couronne dorée, des sonnettes d’or aux deux côtés de la mâchoire, « et autour du cou des colliers chargés de pierres précieuses. »

Le point tout à la fois le plus remarquable et le plus embarrassant de cette description, est sans doute ce train si nombreux de mulets attelés au chariot. Les usages modernes ne nous présentent aucun exemple d’un attalage si considérable, et dès-lors nous manquons des inductions que l’on pourroit tirer de l’expérience. Il paroit que , dans 1 antiquité, de nombreuses institutions rendirent fréquentes les occasions de multiplier les trains et les attelages de certains chars. Les exemples rapportés plus haut, et tirés de la description de la pompe de Ptolémée Philadelphe, nous font voir quelle habitude on avoit de ces chars prodigieux par la masse, l’étendue, le poids et la grandeur de leur train; nous en avons cité un qui étoit traîné par six cents hommes.

Il y a peut-être, cependant, plus de difficulté à concevoir les soixante-quatre mulets de notre chariot, attelés à quatre timons. Et d abord faut- il entendre précisément par ce que nous nommons timon , le mot grec pugoç? Étoient-ce des timons dans toute la longueur, qui auroit été de 3o à f\o pieds, ou étoient-ce des palonniers attachés avec des courroies? Il paroît que la longueur auroit

été trop grande pour une flèche de bois , et que par conséquent les trois attelages antérieurs auroient eu des timons mobiles, attachés par des anneaux ou par des courroies les uns aux autres. Les timons du premier attelage, ou de celui qu’on appelleroit de brancard, auront seuls été fixes et adhérents au chariot : on sait que l’usage de donner plusieurs timons à un char étoit fréquent chez les anciens, surtout dans les quadriges. Ici , à chaque timon étoient attachés quatre mulets ; l’attelage étoit de seize de front.

J’ai dit et l’on a vu que la largeur du monument étoit de 12 pieds, à quoi ajoutant i pied ou i pied et demi de saillie de chaque côté pour le soubassement nécessaire à l’empâtement de l’architecture, on trouve que la largeur de la masse, par en bas, put être de i5 pieds. Mais tout porte à croire que le train du chariot, surtout dans la partie inférieure de lespèce d’encaissement dont j’ai supposé qu’il étoit formé, auroit eu, comme on l’a déjà dit, encore plus détendue en largeur.

En effet, une des données qui doivent entrer dans l’appréciation probable des mesures que nous arbitrons, est sans contredit l’attelage dont il est question, non qu’il puisse y avoir eu parité entre la dimension en largeur du chariot, et l’espace que durent occuper seize mulets attelés de front.

On sait que la moindre largeur qu’on donne dans les attelages est 2 pieds par cheval; il n’y a donc guère moyen de supposer moins de 3o ou 40 pieds à chaque rangée de mulets.

Dès lors il n’y auroit rien d invraisemblable à donner 20 pieds de large au plateau inférieur du chariot, et à peu près 25 à 26 pieds à cette largeur, en y comprenant les roues. Je présumerois alors qu’à la partie antérieure du plateau ou bâtis de charpente inférieure , auroit été jointe une espèce d’avant-train débordant le chariot par deux cerches d’environ 6 pieds de chaque côté (voyez la planche n° 2). A cet avant-train auroient tenu les quatre timons de la première rangée de seize mulets, et ces quatre timons auroient alors, comme on peut

le voir, occupé, avec l’attelage, une étendue de 36 à 4° pieds. \ oilà comme je présume qu’un front aussi considérable a pu se raccorder avec les dimensions du chariot et avec celles de l’édifice.

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Le luxe de la parure et la richesse de l’équipement navoient pas été épargnés à ce prodigieux attelage; chaque mulet avoit sur h tête une couronne dorée. Diodore se sert ici, comme pour quelques autres objets, du mot : ce qui porte à croire quil faut entendre

au pied de la lettre les qualifications de métal dont il use dans sa description. C’est ainsi, comme nous l’avons vu, que, parcourant les différentes parties des roues, il dit que les bandes étoient de fer, et que les jantes et les rayons étoient dorés : r4 p\v vrxâyia net) al MïifjiïJ'iç KctTaMxçwcàfJLsmr c’est qu’indubitablement ces parties étoient de bois.

Chaque mulet portoit deux sonnettes d’or, c’est-à-dire, une de chaque côté de la mâchoire : cet usage paroit avoir été anciennement pratiqué en Perse. Aristophane, dans sa comédie des Grenouilles, en fait mention parmi les caprices qu’Eschyle avoit tirés pour ses décorations, des tapisseries médiques, et il l’exprime par le mot

üCt)<^o)vocpaXa^07ro)<\oiç.

A l’égard des colliers chargés de pierres précieuses qu’avoient les mulets du char d’Alexandre , il faut dire que cet usage fut assez général dans l’antiquité; on le retrouve sur un grand nombre de figures de chevaux. Ceux de Venise ont encore de semblables

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colliers; ils sont ornés de petits fleurons de bronze modernes, qu’on y a rapportés en les restaurant ; mais cette restauration prouve qu’on avoit enlevé ceux qui y furent primitivement appliqués, et cet enlèvement feroit soupçonner que cette partie antérieure du collier pouvoit contenir des objets précieux. Cet exemple suffit pour donner une idée d’un genre de richesse et d’ajus-

ternent, dont Virgile nous a encore retracé l’image dans ces vers de X Enéide :

Instratos ostro alipedes pictisque tapetis,

Aurea pectoribus demis s a monilia pendent.

La conduite de ces mulets , et la manière de faire marcher ensemble et d’accord un attelage aussi nombreux que compliqué, offrent sans doute quelque embarras , et pourroient faire naître plus d’une difficulté, dans l’esprit de celui qui voudroit épuiser tous les objets de discussion dont cette matière seroit susceptible.

On pourroit demander d’abord si ce grand nombre de mulets fut employé ici comme nécessaire, en raison du fardeau qu’ils avoient à tirer, ou si ce fut en vue d’augmenter la pompe de ce spectacle ambulant , qu’on les auroit ainsi multipliés.

Dans le premier cas, on parviendroit à connoître approximativement le poids de toute cette construction, résultat assez difficile à obtenir par le cubage , vu le genre de matière dont nous avons dit que se composa toute la partie architecturale, formée, comme on Fa vu, d’or et de métaux fondue ou plaqués : on ne peut soumettre toutes ces surfaces à aucun calcul, parce qu’on ignore le rapport dans lequel les pleins se trouvoient avec les vides. Toujours est-il certain qu’en ajoutant au poids de l’édifice et de tous les accessoires celui du pivot sur lequel il portoit, et celui de la charpente qui servit de soubassement et de chariot , ce dut être un poids trèsconsidérable , et que, surtout dans les chemins montueux, il fut nécessaire d’employer au tirage un très-grand nombre de mulets.

Mais il est difficile de se persuader que la magnificence du coup d’œil, et le désir de donner à cette pompe plus d’éclat, ne seroient pas entrés pour quelque chose dans la formation de cet attelage. Quant aux difficultés qu’il dut y avoir à le faire mouvoir avec ordre et régularité, deux considérations, indirectes à la vérité, mais toutefois les seules, qu’à défaut d’une expérience hors de notre portée,

nous puissions faire valoir comme décisives, me paroissent offrir a l’objection dont il s’agit la meilleure réponse.

La première de ces considérations, dont j’ai déjà touché quelque chose, est celle de la grande habitude qu’avoient les anciens, dans leurs fêtes et leurs pompes religieuses, de faire mouvoir de vastes machines , et de faire exécuter en ordre et en cadence toutes sortes de figures et de pantomimes : les jeux publics étoient l’école de cette sorte de tactique , et presque tout le monde y étoit dressé. Dès-lors on conçoit comment les animaux eux-mêmes, façonnés, ainsi que les hommes, à agir de concert et à obéir en grand nombre au sigual des chefs , exécutoient sans embarras des mouvements qui nous paroissent n’avoir pu se produire sans confusion et sans contradiction.

La seconde considération, qui peut encore mieux résoudre la difficulté de la conduite, et de l’action simultanée des soixante-quatre mulets, est que tout ce qui a rapport à cet objet s’exécutoit au milieu d’une armée, c’est-à-dire militairement. Si, comme on n’en sauroit douter, toute l’opération étoit soumise à une discipline formelle; si l’action générale, réglée dans ses mouvements partiels, dépendoit d’un art à peu près semblable à celui qui préside aux évolutions et aux manœuvres des corps de troupes, on conviendra que la chose fut bien autrement facile qu’on ne l’imagine, lorsqu’on n’applique à la manière de la concevoir que les moyens simples et usuels de nos transports et de nos attelages ordinaires.

Cette considération est encore propre à prévenir toutes les objections, que font naître dans l’imagination, la longueur et les difficultés de la route que dut parcourir le char d’Alexandre.

En effet, ce ne fut pas une représentation de quelques heures, ni un trajet de quelques stades : le char, parti de Babylone, est arrivé en Egypte; c’est un fait hors de doute.

« Arrhidée (frère d’Alexandre), dit Diodore de Sicile, avoit em- « ployé deux ans a la construction de cet ouvrage, et lui-même il

« conduisit le corps du roi, de Babylone en Egypte : » »7 TtKofim ro veo/Act @atri\ict)ç 1% ’BaCuÀavoç ùç A}yu7rJov.

« La magnificence du spectacle, selon le meme écrivain, l’empor- « toit de beaucoup, pour la vue, sur tout ce qu’on en pouvoit publier, cc La renommée qui s’en répandit au loin attira une multitude pro- « di gieuse de spectateurs; de toutes les villes on accouroit en foule « sur le passage du char, et, pour jouir plus long-temps de sa vue, « on l’accompagnoit daus sa route. Il étoit précédé et suivi de corps « de troupes qui lui faisoient un magnifique cortège, et il y avoit eu ff outre des compagnies d’ouvriers et de terrassiers. »

Je vais maintenant, pour terminer les renseignements ultérieurs que l’on pourroit désirer sur la destinée du corps d’Alexandre, laisser parler M. de Sainte-Croix, dans son Examen des historiens cl Alexandre.

La pompe funèbre d Alexandre fut une marche triomphale. Le roi mort devint l’objet d’un concours universel. Ptolémée alla au-devant de son corps en Syrie; et l’ayant reçu des mains d’Arrhidée, il s’en retourna en Egypte. Après la mort de Cratère, tué dans une bataille contre Eumène, partisan de Perdiccas, celui-ci résolut de porter la guerre en Egypte , pour en chasser Ptolémée, et pour se rendre maître de la famille d’Alexandre; ce qui mettoit à sa disposition le corps de ce conquérant.

Tel est, en substance, le récit de Diodore, qui diffère en plusieurs points de celui qu’avoit adopté Arrien, si nous pouvons en juger par l’extrait qui nous en reste. Selon lui, Arrhidée, ayant sous sa garde le corps d’Alexandre, s’avança, malgré l’avis de Perdiccas, vers Ptolémée, qui conduisit ce corps de Babylone, par Damas, en Egypte, après avoir surmonté tous les obstacles que Polémon, ami de Perdiccas, ne cessa de mettre à sa marche. Cratère étant mort, Per-

dicças partit de Damas avec les rois, c’est-à-dire Arrliidée et les enfans d’Alexandre , porta la guerre en Égypte , et fut tué par les siens sur les bords du Nil; ce qui est confirmé par d autres écrivains. Arrien paroit donc avoir cru qu Arrliidée céda volontairement le corps d’Alexandre à Ptolémée, et que ce général n’avoit pas auprès de lui la famille royale, qu’il combla d’honneurs et de présens après la défection de l’armée de Perdiccas. Strabon embrasse encore un autre sentiment. Il dit que Ptolémée enleva le corps d’Alexandre à Perdiccas lui-même qui l’amenoit de Babylonc, et qui avoit pris la route d Alexandrie, dans le dessein de s’emparer de l’Egypte. Il y fut tué, ajoute cet écrivain, à coups de sarisses, dans une île déserte où Ptolémée l’avoit enfermé...

Elien prétend que l’enlèvement du corps d’Alexandre fut secret; que Perdiccas, moins animé par l’attachement qu’il avoit pour la mémoire du roi qu’échauffé par la prédiction d’Aristandre, se mit aussitôt à la poursuite de Ptolémée, auquel il livra un combat sanglant; que Ptolémée le trompa par un simulacre du corps d’Alexandre, mais qu’il envoya le véritable corps, sans pompe et sans éclat, par des routes secrètes et peu fréquentées.

Ce récit d’Elien est une bible qui n’a d’autre origine que l’habileté de Ptolémée, et 1 adresse qu’il mit, en Syrie, à s’emparer du corps d’Alexandre.

Pausanias assure que ce général ayant rencontré des Macédoniens qui portaient le corps d’Alexandre à Ægès en Macédoine, leur persuada de le lui remettre, et que, conformément au décret des Macédoniens, il l’ensevelit à Memphis. On aperçoit sans peine les deux erreurs que renferment ces mots : elles en font commettre bientôt une troisième au même écrivain, lorsqu’il avance que ce fut Ptolémée Philadelphe qui transporta de Memphis le cercueil d’Alexandre.

Quinte-Curce remarque très-bien que, peu d’années après la mort de ce prince, ce fut Ptolémée-Soter, devenu maître de l’Égypte, qui effectua cette translation de Memphis à Alexandrie. Strabon en fixe

l’époque à l’instant du départ d’Arrhidée pour la Macédoine, immédiatement après la mort de Perdiccas.

On plaça le corps dans un endroit de la ville d’Alexandrie appelé Sema , c’est-à-dire le Sépulcre , où il fut enfermé dans un cercueil d’or. Par la suite, Ptolémée Coccus, ou Parisactus, qui venoit de Syrie, l’enleva; mais il ne tira aucun prolit de son vol, ayant été obligé de l’abandonner sur-le-champ.

Un nouveau cercueil remplaça l’ancien, mais il ne fut plus que de verre. Jules César le vit en cet état, et néanmoins aucun des monuments dont Alexandrie étoit remplie ne l’intéressa davantage. Il descendit avec empressement dans le tombeau du héros macédonien. Cette vue put lui arracher quelques soupirs, mais il n’avoit plus à gémir comme autrefois en apercevant la statue de ce prince, car il étoit déjà son rival de gloire.

Auguste aussi voulut contempler les restes d’Alexandre; il fit tirer son corps du cercueil, lui mit une couronne d’or, et le couvrit de fleurs.

Dion Cassius nous apprend que l’empereur Sévère , ayant fait enlever de toutes parts, du sanctuaire même des temples, beaucoup de livres mystérieux, ordonna de les renfermer dans le tombeau d’Alexandre, et défendit qu’on le montrât davantage, de crainte qu’011 n’y lût ces livres. Depuis cette époque, on ignore ce qu’est devenu le tombeau d’Alexandre... Saint Jean-Chrysostome en parle comme d’un objet ignoré de tout tout Je monde, c’est-à-dire comme n’existant plus à la fin du quatrième siècle.

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