D’ALEXANDRE DE BABYLONE EN EGYPTE
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DEMOS DE PARRHASIUS,
d’après
LA DESCRIPTION DE PLINE, Liv. xxxv, Ch. io.
IO
DU
DEMOS DE PARRHASIUS,
D’APRÈS LA DESCRIPTION DE PLINE, Liv. xxxv, Ch. io.
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De tous les monuments et ouvrages d’art antiques, dont les notions transmises par les écrivains grecs et latins nous permettent de retrouver l’ensemble, ceux qui dans leur restitution peuvent acquérir la plus grande vraisemblance, sont sans aucune comparaison les ouvrages et les monuments de l’architecture : nous en avons dit ailleurs les raisons, et nous n’y ajouterons rien ici.
Nous avons toutefois dans un autre ouvrage osé reproduire, d’après les descriptions de Pausanias, quelques-uns des plus célèbres ouvrages de la sculpture grecque; mais il finit dire que ce n’a jamais été dans l’intention de retracer leur image formelle, sous le rapport de la beauté de leur dessin, ni de la science ou du génie qui les avoient autrefois créés. Ayant eu pour, objet principal de donner une idée approximative des monuments de la statuaire en or et ivoire, que les critiques n’avoient jamais aperçue entre les diverses parties de l’art des Grecs, qu’à travers les préventions des usages modernes, et aucune de ces productions n’ayant pu parvenir jusqu’à nous, il devenoit nécessaire d’appeler à l’appui de cette critique le jugement même des yeux. C’est donc le goût et l’effet de ce genre de sculpture qu’il s’agissoit de reproduire, plutôt que la forme
(0 Le Jupiter Olympien.
de ses ouvrages; encore pouvoit-on, quant à leur composition, trouver un grand nombre d’analogies, dans les répétitions que nous en ont très -certainement conservées les statues de marbre, les basreliefs, les médailles, etc.
Ajoutons que dans l’espèce des restitutions que nous avons hasardées de ces grands simulacres, il ne s’agissoit pas uniquement de leur figure, qui, bien qu’objet principal de ces compositions colossales, devenoit à l’égard de notre travail un objet secondaire, soit pour le dessin, soit pour la critique : on veut parler des trônes où siégeoient ces divinités , et qui en faisoient le plus rare ornement , tant pour la richesse des matières que pour les variétés de leur décoration. Or ces ouvrages, dont quelques-uns ont été minutieusement décrits dans leurs détails, rentrent par le fait dans la catégorie des ouvrages d’architecture, que le dessin peut se flatter de pouvoir reproduire avec assez de vraisemblance. Il en est d’un semblable ouvrage composé de montants et de traverses, c’est-à-dire de parties identiques et similaires, comme de l’ensemble d’un édifice dont le plan est connu, et dont une seule colonne, si l’ordre, la mesure et la proportion en ont été définis, suffit pour faire rétablir, en dessin, sa masse générale, sa disposition, et, jusqu’à un certain point, pour donner à connoitre l’effet qu’il pouvoit produire.
C’est donc ou comme démonstrations d’un procédé de sculpture tout particulier, ou comme objets de décoration, que nous nous sommes permis de faire figurer ces célèbres simulacres, dans les restitutions de leur ensemble.
Mais nous persistons à dire que le discours ne sauroit jamais communiquer ni au lecteur, ni au dessinateur, aucune idée sensible de ce qui fait la beauté intrinsèque d une statue. On pourroit épuiser toutes les figures poétiques ou oratoires, toutes les locutions descriptives, toutes les comparaisons laudatives, sans réussir à transmettre la moindre notion de ce beau corporel , que l’œil seul peut comprendre.
DU DÊMOS DE PARRHAS1US. 73
Ce sera pis encore si, prétendant décrire ce beau, dans son tout, par la description de chacune des parties qui le composent, 1 écrivain se met à les décomposer par son récit. Cette division sera précisément ce qui empêchera l’esprit de le saisir; et cet empêchement, qui a lieu pour l’esprit, on peut l’éprouver de même pour la vue, dans l’ordre des choses matérielles. Qu’on nous mette sous les yeux tous les fragments découpés d’une statue, il ne nous sera pas posssible d’en deviner l’ensemble. Tel, et plus grand encore est> pour les descriptions des ouvrages de certains arts, l’inconvénient attaché à la division de leurs détails, puisque par le discours on ne peut les montrer à l’esprit que l’un après l’autre.
Ce que nous disons des oeuvres de la sculpture, à plus forte raison doit -on le dire des productions de la peinture, qui, outre ce quelle a de commun avec la première, jouit, par le privilège de la couleur, d’un genre de mérite encore moins possible à exprimer, ou à rendre sensible avec le secours des paroles. Tout au plus la description (encore faut-il que l’action ou le sujet soient des plus simples) peut-elle faire deviner quel aura dû être l’ordre, ou quelle la suite des personnages : aussi voyons -nous que certaines descriptions de ce genre, par Pausanias, ne ressemblent guère qu’à une manière d’inventorier toutes les sortes d’objets. C’est tout ce qu’on peut dire de l’énumération des personnages, qui entrèrent dans les grandes compositions de Polygnote, au Lesché de Delphes; et cest en lisant ce long dénombrement de figures, chez l’écrivain grec, qu’on peut se convaincre de ce que nous avons avancé, savoir, que le récit qui divise nécessairement une composition, pour la décrire, nécessairement aussi en détruit l’idée, et ôte à l’esprit le moyen de s’en faire la véritable image.
En plaçant ces considérations à la tête de cette dissertation, qui, comme son titre l’indique, doit avoir pour objet de reproduire une image quelconque d’une peinture de Parrhasius, nous sentons toute l’inconséquence dont on peut accuser cette tentative;
car
enfla il importe peu que nous accompagnions d’un dessin ce projet de restitution, puisque et le dessin et son explication ne reposent que sur un récit de Pline, lequel consiste dans un petit nombre de lignes. On peut aller plus loin, et soutenir que ce peu de lignes ne contient pas même ce qu’on doit appeler une description.
Nous Favouerons sans peine; et nous dirons, en allant encore au delà, que Pline ne nous a réellement laissé, sur cet ouvrage, qu’une énigme à résoudre. Or, c’est pour cela même que nous ne croyons pas la solution que nous hasarderons, en contradiction avec notre théorie; car, dans le fait, Pline n’a point décrit le démos de Parrliasius. S’il l’eût fait, si au lieu de se contenter de dire, comme on le verra, quelle avoit été, en le faisant, l’intention du peintre, il nous eût seulement donné en peu de mots l’idée sommaire, soit du genre de sa conception, soit des éléments d’une composition propre à rendre sensible la réunion, sur un seul et même sujet, d’un grand nombre d’expressions diverses, il y auroit eu dans notre essai de quoi nous faire taxer d’inconséquence.
Il s’agira donc ici, non de reproduire l’œuvre du peintre grec, d’après la description quelconque de l’écrivain latin, mais de justifier par quelque exemple la notion de l’écrivain, et de faire voir non ce que le peintre avoit fait, mais ce qu’il eût été possible à la peinture d’imaginer, en conformité des paroles du texte.
Il s’agira par conséquent, non d’une description à traduire en figures, mais d’une hypothèse qui, répondant à toutes les conditions du problème contenu dans le texte de Pline, puisse donner lieu à quelque solution plus satisfaisante que ne Font été toutes celles qu'en ont tentées les plus célèbres critiques.
Nous avons besoin toutefois, avant d’entrer en matière, d’exposer quelques considérations d’un autre genre, sur la nature même d’un sujet qui présente une véritable satire du peuple d’Athènes, et de détruire par là le doute qu’on a cherché à élever contre l’existence dune peinture qui, a-t-on dit, auroit dû par trop blesser, dans la
démocratie athénienne , et le principe de cet ordre de choses politique, et l’amour-propre de ses partisans.
Ceux qui pensent qu’une peinture aussi ironique du gouvernement démocratique d’Athènes n’auroit pu être faite ou connue dans cette ville, ignorent à quel point tous les genres de liberté furent compatibles avec un ordre de choses qui, né de la licence, devoit périr par elle, puisqu’il n’auroit pu en réprimer les excès sans anéantir la condition de son être. Quoique le mot dêmos (peuple) n’exprimât point à Athènes, comme on l’auroit voulu entendre depuis, l’universalité des habitants d’un pays, mais seulement le petit nombre des citoyens qui jouissoient des droits politiques, ce nombre cependant étoit assez considérable pour qu’il ait été impossible d’en faire sortir un régime fixe, un ordre régulier; car, comment concevoir un corps politique souverain de lui-même, à la fois son maître et son sujet? Aussi voit-on que le cercle vicieux de la démocratie occupa sans cesse, dans leurs théories, les anciens législateurs; mais le cercle s’est toujours rompu avant que le problème fût résolu.
On a remarqué que ce qu’on nomme le gouvernement démocratique avoit trouvé chez les anciens philosophes ses plus ardents détracteurs. Aucun écrivain, il est vrai, n’en a fait l’éloge; et Xénophon l’a condamné d’un seul mot, en assurant que dans aucune république l’homme de bien n’a la faveur du peuple W. Il semble que ce jugement auroit pu souffrir quelques restrictions, c’est-à-dire qu’on pouvoit avoir quelquefois la faveur du peuple, quoiqu’on fût homme de bien, mais que jamais il ne l’accordoit à cause de cela, ce qui paroît avoir été fort naturel.
Ce qu’on appeloit dêmos est, comme toute multitude, un être
(0 Xenoph. de Rep. athen., cap. 3.
tour à tour inerte ou emporté. Sa nature multiple l’empêche d’avoir par lui-même une action suivie et réglée : il ne se meut qu’autant qu’il est mû. C’est l’image d’une foule où chacun, sans le vouloir ni le savoir, donne et reçoit le mouvement, et ignore quel est le moteur. Mais qu’attendre d’une foule qui gouverne, qui fait des lois ou des choix? tout, excepté de la raison.
On a donc grand tort de s’étonner ou de s’indigner des folies populaires : l’effet doit répondre à la cause. Si passion et sagesse sont deux contraires, rien de sage ne peut résulter de la volonté ou de 1 entendement d’un être, qui n’est pas seulement passionné, mais qui est un assemblage de toutes les passions les plus opposées entre elles : or il n’y a certainement pas un meilleur laboratoire de folies que celui-là.
Les sottises populaires seroient, comme on la dit plus d’une fois, la matière des comédies les plus divertissantes, si leur dénouement n’étoit ordinairement tragique. Les Grecs, et parmi eux les Athéniens, semblent avoir eu le privilège de connoitre les ridicules de leur démocratie et de savoir s’en amuser; ce qui prouveroit que cette sorte de gouvernement avoit eu chez eux quelques racines, c’est-à-dire que la combinaison de certains éléments particuliers lui avoit procuré, au moins pour un peu de temps, une existence assurée. Ceux qui gouvernent ne tolèrent en effet la raillerie que lorsqu ils ne craignent rien de son action; elle va même quelquefois jusqu’à flatter celui à qui elle s’adresse, parce qu elle est une marque de son importance. C’est ainsi qu’en certain pays on a pu juger du pouvoir des gens en place par la quantité des caricatures, et dans tel autre par le nombre des épigrammes dont ils ont été l’objet.
On ne sauroit donc se refuser à croire qu’à une certaine époque le peuple ou dêmos d’Athènes n’ait eu ce qu’on appelle l’esprit bien fait, c’est-à-dire comme on l’entend de ceux qui sont les premiers à rire de leurs défauts. Ce bon esprit n’est guère autre chose, ainsi qu’on le sait, qu’un calcul de la vanité, une adresse de l’amour-
DU DÊMOS DE PARRHAS1US. 77
propre qui a l’art d’aller au-devant de la raillerie. Il vaut mieux effectivement l’affronter que la fuir; et, en fait de ridicules, s’en accuser soi-même est le meilleur moyen de s’en faire absoudre.
Les Athéniens, qui ne manquoient d’aucune vanité, eurent celle de prendre en riant toutes les critiques de leur démocratie. Il n’y a plus de satyre à en faire, après celles qu’ils en ont tolérées et faites eux -mêmes. Mais il faut y remarquer encore un raffinement d’habileté; ce fut d’y porter la peinture du ridicule au plus haut point d’hyperbole. La caricature en effet a la propriété de blesser beaucoup moins quelle ne paroit le faire. Tel seroit choqué d’un portrait, s’il rendoit ses défauts naturels dans toute leur réalité, et sera le premier à rire de l’exagération qui, en les outrant, les portera jusqu’au burlesque. L’excès de la caricature en émousse le piquant, et ce quelle a de faux devient, pour le vrai, une sorte de masque qui lui fait diversion.
Cela nous explique comment la démocratie d’Athènes put endurer pendant quelque tems l’ancienne comédie, ou celle d’Aristoplianes, et pourquoi celui-ci avoit Hiabitude de charger prodigieusement ses portraits. C est qu’ils étoient faits d’après des personnages existants, et que ses peintures étoient celles de l’état de choses dans lequel on vivoit. De pareils tableaux eussent été trop offensants s’ils eussent paru, dans leur imitation, des miroirs entièrement fidèles de l’original; au lieu que se présentant sous les traits exagérés d’un masque burlesque, ils pouvoient passer pour n’être qu’un jeu de la fantaisie du poète. C’étoit, à l’égard des hommes et des choses, ce que nous voyons être aujourd’hui nos parodies à l’égard des ouvrages de théâtre. Or, on sait que les auteurs, tout susceptibles qu’ils sont, n’en redoutent point l’effet. Ainsi, Nicias, Socrate, Lamachus, Périclès, Cléon, Alcibiade, ne s’offensoient point, autant que nous pourrions le croire, des licences de la scène, et des travestissements quelle leur faisoit subir.
Cette licence d’ailleurs ne s’attaquoit pas seulement aux particu-
Tiers ; le peuple souffroit fort bien aussi qu’on lui fit payer les frais de semblables divertissements. On citeroit difficilement une satire plus sanglante de la démocratie, que la peinture du bonhomme Demos dans la comédie des chevaliers. Le bonhomme pourtant ne s’en fâcha point. Il y avoit trop de quoi rire, et tel étoit alors l’esprit du peuple athénien, qu’il souffroit volontiers d’ètre plaisanté, pourvu que la plaisanterie fût bonne.
M. de Caylus me paroît n’avoir pas assez bien jugé le caractère de la démocratie athénienne, à l’époque dont il s’agit, ni être assez entré dans l’esprit des mœurs de ce tems, lorsqu’il révoque en doute l’existence d’une parodie du même goût, quoique dans une autre sphère d’imitation, je veux parler du Demos de Parrhasius, tableau satirique et ingénieux, dans lequel ce peintre eut la fantaisie d’exprimer allégoriquement la réunion de toutes les passions contradictoires , dont se compose cette espèce d’hydre qu’on appelle le peuple dans le langage politique.
Les Athéniens , dit M. de Caylus W , n’auroient jamais souffert un portrait si cruel et si méprisant. Cette considération termine l’exposé des raisons sur lesquelles il se fonde , pour prétendre que le tableau n’avoit point existé, selon l’ensemble et les détails de la mention que Pline nous en a transmise. Je crois avoir déjà assez prévenu l'objection qui, dans ce sujet, tend à se fonder sur les convenances et les mœurs modernes. J’ajouterai que Parrhasius, contemporain d’Aristophanes , vivoit au tems de la plus grande licence dramatique. Or on sait que le goût de la peinture ne manque guère de se régler, dans les choses d’opinion politique, sur les errements de l imitation scénique. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner, que le pinceau jadis se
(0 Tome XXV des Mémoires de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles- Lettres, pag. 1 65
soit permis de rivaliser de satire avec l’art dramatique. Les exemples là-dessus ne sauroient nous manquer, même chez les modernes.
M. de Caylus a cherché ensuite, par quelque nouvelle interprétation du passage de Pline, à rendre au moins problématique l’espèce de la composition de Parrhasius, telle quelle doit ressortir du texte de sa description. Mais avant de répondre à cette nouvelle difficulté, il faut faire connoitre les propres paroles de ce texte, puisqu’une de ses paroles a fourni au critique, dont nous combattrons l’opinion, un prétexte de contester au moins la conformité de l’ouvrage avec l’ensemble indiqué par l’énumération de ses parties.
Pinxit (Parrhasius) et Démon Atheniensium argumento quoque ingenioso. Volebat namque varium, iracunclum , injustum , inconstantem , eumdem exorabilem , clementem, miser icordem , excelsum , gloriosum , humilem, ferocem fugacemque , et omnia pariter ostendere. Pline, 1. 35.
Il peignit le peuple d’Athènes sous un motif ingénieux. Il vouloit en effet faire voir le même peuple comme capricieux, colérique, injuste, inconstant, débonnaire, clément, miséricordieux, hautain, glorieux, humble, féroce et fuyard, et faire voir également toutes ces choses ensemble.
M. de Caylus ne manque pas de se récrier, et avec raison, contre la possibilité de cumuler un si grand nombre d’expressions diverses, ou contraires l’une à l’autre, sur une seule figure. Partant de l’opinion que Parrhasius avoit dû représenter le peuple d’Athènes, dans la forme sous laquelle nous voyons (dit-il) la ville de Rome, ou nos villes modernes personnifiées , et croyant que le peintre avoit fait une semblable figure : « Je regarde (continue-t-il) cette description comme « une critique fine de sa part. Cet artiste, qui aimoit à rendre les
RESTITUTION CONJECTURALE « passions, aura dit toutes celles qu’il auroit fallu donner à ce peuple «pour le bien représenter; et Pline, ou l’auteur qu’il a extrait, n’a « point été la dupe de cette satire , car il faut remarquer que le «terme de volebat diminue ici la valeur d ’argumentum ingeniosum, « que l’on ne peut guère traduire que par le mot projet. »
Malgré ce qu’offre d’un peu embarrassé ce commentaire de M. de Caylus, on ne peut pas se dispenser d’y entendre que, Parrhasius ne pouvant exprimer sur une seule figure toutes les passions de son Demos, il auroit communiqué par le discours, son regret de ne pouvoir le faire, et que ce propos tenu par lui auroit été propagé et transmis avec le tableau.
Ainsi, selon M. de Caylus, l’imparfait volebat (il vouloit) de Pline, doit indiquer, de la part de l’artiste, une simple intention inexécutée par lui, autant qu’inexécutable; et c’est toujours dans le même point de vue qu’il traduit le mot argumento par le mot projet, quoiqu'il paroisse, dit-il, devoir être entendu d'une chose faite et exécutée. Mais, selon lui, une conjecture est bien forte quand elle attaque une impossibilité \ Il a donc recours aux raisons déjà énoncées, pour prouver, soit qu’une figure unique ne peut pas réunir tant de caractères divers, soit que des attributs allégoriques autour de cette figure n’y auroient produit que de la confusion , deux points sur lesquels certainement tout le monde sera d’accord.
Mais il est impossible d’accorder à M. de Caylus cette supposition gratuite d’une intention inexécutée, qu’il cherche à fonder sur le mot volebat. Cet imparfait exprime la volonté qu’avoit l’artiste en peignant, et non une volonté restée sans effet. Ce qui le prouve est le mot qui précède et qui exprime le passé pinxit ( il peignit ). Parrhasius a donc peint le Demos d’Athènes dans un motif ingénieux ( argumento ingenioso ). Puisque le Demos a été peint, ainsi, c’est donc un fait accompli, et le mot argumento ne signifie donc point projet , mais bien idée , motif, sujet, emblème, etc. On ne peut donc plus mettre en doute ou en question que l’espèce de l 'idée, du motif, du
sujet, de l 'emblème, qui en faisoit l’esprit. Volebat loin d’exprimer une simple velléité, exprime au contraire la volonté de l’artiste dans le choix de ce motif ingénieux. C’est qu’il vouloit rendre visibles toutes les contradictions, qui caractérisent le gouvernement de la multitude.
La seule recherche à faire par la critique, sera donc celle du motif ingénieux adopté par le peintre Parrhasius pour caractériser et rendre sensible aux yeux le personnage multiple de son Démos. Or, comme on l’a déjà fait entendre, si l’on prétend, avec M. de Caylus, que le peuple d’Athènes ait dû être représenté dans la peinture de Parrhasius sous la forme d’un personnage unique, il s’élève contre cette explication une difficulté insurmontable. Il est en effet physiquement démontré que la peinture^ si elle peut quelquefois sur un seul visage, rendre l’expression mixte de deux passions, ou l’effet de deux affections diverses, ne sauroit toutefois y réunir deux expressions contradictoires. Mais on a vu par le texte de Pliue que le Demos de Parrhasius se composoit précisément , non seulement d’un grand nombre de caractères, mais de caractères contrastants et opposés entre eux, ce qui semble dès-lors exiger l’emploi de divers per¬
sonnages.
En vain tenteroit-on de faire signifier à ce personnage unique, par les attitudes, les gestes, ou les mouvements variés du corps, ce que sa physionomie se refuseroit à exprimer. Ici encore même impossibilité. Dès qu’il s’agit d’action, il est sensible qu’une figure ne peut pas en manifester deux contraires l’une à l’autre. Quant à 1 hypothèse d’attributs, de symboles ou de figures allégoriques rangées autour du personnage unique , M. de Caylus a reconnu , et nous serons de son avis, que rien n’eût été plus froid, s’il s’agit d’emblèmes, et rien de plus confus s’il faut admettre autant de personnages allégoriques que d’expressions. Telle est la difficulté de l’idée réduite à un personnage unique.
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Il de voit naturellement arriver que l’opinion des commentateurs tombât dans un autre extrême, pour résoudre ce problème.
M. de La Nauze, dans son Mémoire sur la manière dont Pline a traité de la peinture n’a fait, sur le sujet qui nous occupe, que reproduire l’opinion de de Piles, et il adopte le sens selon lequel ce dernier avoit pensé que devoit être comprise et expliquée la description de Pline.
A leur avis, ce devoit être une composition dans le goût du tableau de Raphaël, appelé l’école d’Athènes. L artiste grec (disent-ils) aura peint les variations des sentiments populaires , comme Raphaël , celle des opinions philosophiques , par une multiplicité de figures habilement imaginées. Car enfin (continue-t-on) un tableau allégorique d'un peuple , par le moyen de plusieurs groupes qui , en retraçant des événements historiques de divers teins , marqueraient la vicissitude des sentiments populaires , ne paroitpas plus difficile a concevoir , qu’un tableau allégorique du génie de la philosophie , par d'autres groupes qui , en représentant les personnages historiques de différents pays et de différents siècles , indiquent la vicissitude des opinions philosophiques.
Il y a déjà contre cette hypothèse une objection qui pourra trouver place plus bas. Elle repose sur la difficulté qu’il y a d’imaginer une aussi grande et aussi nombreuse composition, sans admettre qu’un tableau de cette étendue devoit être placé dans un lieu spacieux, et nécessairement public. Or, comme on le redira, il est difficile de se prêter à croire qu’une image aussi sérieusement injurieuse du peuple d’Athènes, ait jamais été, ni pu être un objet de décoration admissible, dans un monument fréquenté par tout le monde.
Mais le plus grand vice de l’hypothèse imaginée par MM. de Piles
( ) Mém. de l’Acad. des Inseript. et Belles-Lettres, t. XXV, pag. 244*
et de la Nauze est précisément le rapprochement qu’ils ont essayé de faire du tableau de Raphaël à celui de Parrhasius. Ils supposent dans celui du peintre grec un grand nombre de faits historiques et de différents tems , réunis dans une seule et même composition, comme est celle de Raphaël. Il y a ici méprise et confusion. L’idée de MM. de Piles et de la Nauze ne pourroit être admise qu’à la condition que chacun des dix ou douze sujets eut occupé un espace particulier, séparé par son cadre, comme nous voyons d’anciens tableaux représentant une série d’actions d’un même sujet, peintes en petit, telles que les scènes de la passion dont les cadres partiels, renfermés dans un cadre plus grand, environnent ainsi le groupe, et le principal objet représenté dans le milieu. Une telle hypothèse, fondée à la vérité sur des exemples modernes, n’auroit rien d’invraisemblable; mais rien ne l’est plus qu’une grande peinture, de l’étendue de celle de l’école d’Athènes, qui eut été un assemblage de compositions étrangères les unes aux autres, et sans aucun lien d’unité d’action, qui pût les faire coexister. Or, telle n’est pas la peinture de Raphaël. Son sujet représente, dans la réalité, une école, un lieu de réunion où l’on étudie les différentes sciences, c’est-à-dire où plusieurs se livrent à une occupation commune. 11 est bien vrai que Raphaël a réuni, par une fiction très permise, certains chefs d’école qui sûrement ne se rencontrèrent jamais, ni de cette façon, ni dans un seul et même lieu. Mais il n’y a point là de multiplicité d’action. Disons même que la nature propre du sujet exclut l’idée d’action, entendue dans le sens qu’y donne l’art de la composition. Encore moins peuton y voir une quantité d’actions diverses et séparées, survenues en des lieux et dans des tems divers. Il me semble que la comparaison est on ne peut pas plus mal choisie.
Le célèbre Wieland s’est emparé de l’idée de MM. de Piles et de la Nauze, et lui a donné plus de précision, et toutefois plus détendue. De la manière dont il fait décrire ce tableau par Aristippe P), la composition auroit eu plus de cent figures. Mehr als hundert lialbe und ganze figurai, von welclieii die bedeutendsten in drey grosse haupt gruppen vertheilt sind. Les plus significatives de ces figures se seroient trouvées divisées en trois grands principaux groupes.
Selon cette hypothèse de Wieland, le lieu de la scène, ou pour mieux dire de cette réunion de scènes, est la place publique d’Athènes. Trois groupes se partagent le champ du tableau.
Dans le premier, on voit le démagogue proposer quelque projet de conquête, par exemple, de la Sicile ou de l’Egypte. Les figures qui l’accompagnent ont tous les caractères de l’orgueil, de l’effronterie et de l’audace. D’autres assistants font paroitre des passions opposées. Lesecond groupe est celui du compte rendu par le ministre des finances, autour duquel contrastent des figures joyeuses de parasites, et les mines alongées de ceux qui prévoient la banqueroute. Le troisième groupe se compose de ceux qui accompagnent jusqu’à la prison, le général condamné, et l’on devine bien quelles diversités d’expressions doivent produire les physionomies triomphantes, ou abattues des sycopliantes et des bons citoyens.
Telle est l’analyse de la composition imaginée par Wieland pour faire accorder par la peinture, dans un tableau, les diversités d’expressions du Dêmos de Parrhasius.
(0 Aristipps briefe erste Buch. brief. 3o.
Nous devons dire que l’auteur de cette hypothèse ne s’est pas dissimulé les objections auxquelles elle peut donner prise. En effet, Aristippe qu’il fait parler, tout en critiquant le tableau de Parrhasius, ne laisse pas aussi de faire le procès au commentaire explicatif du docte Allemand. « On ne peut nier (dit-il) que si Parrhasius a voulu « rendre allégoriquement les diversités et toutes les contradictions qui « formoient le caractère du peuple d’Athènes, il n’ait imparfaitement « rempli cette intention, et d’une manière équivoque; car ce qu il re- « présente n’est point l’idée personnifiée de cet être dont le mot Demos , « peuple, renferme l’acception, en tant qu’il avoit un certain caractère « général. Ce n’est au contraire , qu’une quantité donnée d’individus, « faisant partie de ce peuple , localement et momentanément placés « dans telle disposition d’esprit, et prenant part à telle ou telle action. »
Cette objection de Wieland contre sa propre hypothèse est, selon moi, la plus forte. Je suis moins frappé de d’autre critique qu’il met également dans la bouche d’ Aristippe, savoir, que ces traits pouvoient convenir également au peuple de Corinthe ou de Syracuse, et que la vue supposée de la place publique d’Athènes étoit un foible moyen de caractériser son sujet. Toutefois (ajoute le critique Allemand) ce défaut doit être considéré, comme étant moins celui de l’artiste, que celui des limites de son art. Die schuld liegtnichtan im, sondern an dem schranken der kunst.
Pour moi, je pense que si Ion veut examiner cette hypothèse explicative du Demos de Parrhasius, sous le rapport des limites de chaque art, on se convaincra que tout 1 esprit de cette explication est de l’esprit d écrivain, plutôt que de peintre.
Assurément la poésie ne pourroit pas mieux faire , pour exprimer ce tumulte de passions contraires qui agitent tout à la fois, ou tour à tour, cette multitude souveraine, appelée peuple, quen décrivant
des scènes du genre de celles dont on a donné l’esquisse. Je ne pense pas qu’il y ait même un autre moyen pour le poète , de rendre l’image d’un tel état de choses, que le moyen descriptif de pareilles catastrophes. Toute autre manière de représenter le peuple et de faire comprendre, en récit, les effets de la folie populaire, seroit froide, et manqueroit son but. Au contraire, le moyen donné à la peinture de représenter des êtres collectifs, est de les personnifier, et de les rendre visibles sous une forme plus ou moins allégorique.
Non qu’on prétende que la peinture ne pût trouver à faire de fort beaux tableaux, dans les sujets imaginés par Wieland ; mais d’abord il convient d’observer que ces sujets, loin de pouvoir se trouver réunis et concentrés dans une composition unique, en exigeroient nécessairement trois, tout-à-fait distinctes, et par conséquent seroient la matière de trois grands tableaux. Mais en accordant leur réunion en un seul, qu’y verroit-on ? Des individus agissant dans des scènes dont la liaison politique échapperoit aux yeux, quand même le spectateur instruit seroit en état de déduire de ces faits particuliers, une conséquence générale et abstraite applicable au caractère d’un peuple.
Outre qu’il y a dans les hypothèses de ces vastes compositions trop, non-seulement de l’esprit du poète, mais trop aussi de celui qui appartient au goût de la peinture des modernes, je crois qu’il y a encore plus lieu à reproduire contre les inventions de ce genre , la considération dont j’ai déjà touché quelque chose.
L’opinion de Wieland sur le Demos de Parrbasius suppose, comme on l’a vu, un tableau d’une très grande étendue. Pour justifier la possibilité d’exécution d’une aussi grande réunion de personnages, par les moyens et les ressources de la peinture d’alors, le critique invoque l’autorité des peintures de Polygnote à Delphes, qui réuuissoient un très grand nombre de figures. Nous conviendrons sans peine que la
quantité de figures ou de personnages ne sauroit être ici une difficulté : la plus réelle est celle-ci. Un tableau du genre et de l’étendue que forcent de supposer l’opinion de Wieland, et la comparaison qu il fait de sa dimension avec ceux de Polygnote, n’auroit pas pu avoir été placé, selon ce qu’on sait des usages du tems , ailleurs que dans un lieu public. Or ici revient, et avec beaucoup de probabilité, le sentiment de M. de Caylus, sentiment que nous avons combattu, lorsqu’il n’étoit question que de plaisanterie ou d’ironie politique, sous le masque de la caricature. Oui , le peuple d’Atliènes souffroit sa propre critique, l’exemple du théâtre nous le prouve; toutefois il n’aimoit que celle qui le faisoit rire, celle où l’hyperbole de la parodie ôtoit à la vérité le sérieux d’un portrait offensant.
Mais loin qu’il y eût eu le plus petit mot pour rire dans ces manières de représenter le peuple d’Atliènes, selon MM. de Piles, de la Nauze et Wieland, il faut dire que de pareilles scènes auroient, dans leur réalité imitative , offert à la vanité des Athéniens, une image moins satirique encore qu’injurieuse. Il n’est donc permis de chercher l’ ingeniosum de la peinture de Parrhasius que dans ces motifs de plaisanterie et de raillerie facétieuse, dont l’art du pinceau emprunte quelquefois, et quelquefois fournit l’esprit à celui de la parodie dramatique.
On a déjà vu que le théâtre avoit pu accoutumer le peuple, ou le Demos d’Athènes, à se voir personnifié sur la scène. Quoique cette sorte de personnification soit, selon moi, le nœud de la question à résoudre , j’avoue que le personnage burlesque de la comédie des chevaliers, ne prête point au peintre une image, à laquelle puissent s’appliquer les divers contrastes du personnage comique de Parrhasius. Je crois encore moins que la forme sous laquelle il représenta son Demos ait été, comme l’a prétendu M. de Caylus, celle que les anciens, par exemple, donnèrent aux villes personnifiées, et, par exemple, à la ville de Rome. Nous ignorons si la ville de Minerve eut aussi sa manière d’être figurée symboliquement , comme nous voyons sur le piédestal d’une statue de Tibère à Pouzzol, quatorze villes de
l’Asie mineure sculptées de bas-relief avec leurs emblèmes. Dans tous les cas, cette configuration symbolique n’auroit eu aucun rapport avec celle du Demos. L’idée de ville et son nom comportaient une tout autre acception.
Aussi ne voyons-nous pas que c’ait été sous cette image qu’Aristophanes ait fait paroitre le personnage comique de son Démos; ce fut sous le masque d’un vieillard imbécille. Nous lisons dans Pline que le peintre Aristolaüs, fils et disciple de Pausias, avoit figuré le peuple d’Athènes ( cujus imago attica pîebis ). Remarquons le mot plebis , qui en latin n’est pas synonyme de populi. D’où l’on peut conclure, avec beaucoup de vraisemblance, que si cette figure n’étoit pas elle-même, dans le goût de celle de Parrhasius, une image fantastique et plaisante, elle ne dut pas non plus offrir la forme noble et allégorique des villes personnifiées. Il faut dire cependant que , selon Pausanias (a), il y avoit au Céramique un portique où l’on avoit peint Thésée , la Démocratie et le Demos. Car, ajoute-t-il, on prétend queThésée étoit l’auteur de légalité de 1 ' Isopoliteia 7 mais l’écrivain n’a donné aucune description de ces figures.
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Mon opinion étant que c’est selon le goût et dans l’esprit de la caricature, qu’il faut chercher à se figurer la composition de Parrhasius, et à s’expliquer la notion que Pline en a donnée, j’avoue que ce champ, qui est celui des créations fantastiques, est aussi celui des suppositions arbitraires. Il m’aura donc été plus facile de prouver ce que ne fut pas la peinture du Demos , qu’il ne le sera de dire ce quelle fut en effet.
Ce qu’elle fut en réalité, cela ne se peut. Qu’il me soit permis seulement, d’après l’analyse de l’ouvrage et la discussion précédente y
(0 L. XXXV, c. 2.
d’augurer d’une tout autre manière qu’on 11e l’a fait jusqu’ici, ce quelle auroit pu être, en interrogeant le goût d’un grand nombre de caprices pittoresques des anciens , les analogies qui s’offrent dans plus d’un passage des écrivains même contemporains, et encore la manière dont beaucoup de nos artistes seroient portés à traduire en dessin, le programme de la description de Pline.
Nous avons vu que, de l’aveu même de Wieland, ce nest pas peindre un peuple dans l’ensemble de son caractère, que d’en représenter quelques individus, ou quelques événements séparés. Si l’on se rappelle ensuite les paroles de Pline, et omnia pariter ostendere, on conviendra, je pense, qu’une des conditions imposées par ce texte, doit être que toutes les expressions des passions contradictoires du Dêmos athénien, se présentent aux yeux du spectateur, sous une image simple à la fois et complexe qui les rassemble.
Deux idées me paroissent donc pouvoir être proposées pour remplir cet objet. La première auroit consisté à répéter, dans un espace assez borné, et dans une petite proportion, le personnage du Dêmos, qu’on peut supposer avoir reçu des faiseurs de caricature, comme cela se voit de nos jours, chez une nation voisine, une manière d’être à laquelle tout le monde le reconnoissoit. Qu’est-ce qui empêcheroit de supposer que Parrhasius se seroit plu à figurer, comme dans une sorte de frise, dix à douze fois le même personnage, toujours diversifié parles expressions contrastantes et rapprochées de la physionomie, par des attitudes et des mouvements d’une pantomime comique, en rapport avec chaque passion; de sorte que dans cette peinture, comme cela arrive sur la scène, on auroit vu, sous des déguisements ingénieux, le personnage faire tout à la fois croire et douter qu’il fût le même.
Parrhasius semble avoir excellé dans cette partie de la peinture qu’on appelle l’expression. O11 peut le conjecturer d’après le dialogue de Xénophon (T) , entre ce peintre et Socrate, où ce dernier lui dé¬
co Xenoph. Memorabil., 1. III, c. io.
go RESTITUTION CONJECTURALE
mande si la noblesse ou la bassesse du cœur , V honnêteté ou la sagesse , l insolence ou la grossièreté , ne peuvent point se manifester par les traits du visage , parles attitudes et les mouvements. On ne sauroit dire que Xénoplion ait eu en vue dans ce dialogue, un ouvrage en particulier de Parrhasius. Si cependant celui-ci eût conçu l’idée satirique de son Demos, dans le sens de l’hypothèse qu’on vient d’esquisser, il y auroit lieu au rapprochement qu’on se contente d’indiquer. Mais le passage cité peut toujours donner à connoître que Parrhasius étoit doué du talent d’exprimer les passions, et c’est tout ce que j’ai voulu faire entendre, car je tiens peu à cette première hypothèse.
Dès qu'on en est réduit aux conjectures, j’avoue que je préférerois pour satisfaire à Yargumento ingenioso du tableau, une autre idée, dont le goût bien connu, et le genre de talent de Parrhasius, m’ont fait de tout tems naître le soupçon.
Ce peintre, d’après le passage de Pline (l), emprunté aux écrivains grecs, fut doué d’une grande fécondité ( fecundus artifex). Il laissa ce que nous appellerions aujourd’hui de nombreux portefeuilles de dessins, dont les artistes, dit-on, avoient fait leur profit. Multa graphidis vestigia extant in tabulis ac membranis ejus ex quibus proficere dicuntur artifices. Son goût le portoit à faire de petits tableaux, où par délassement, il se livroit aux caprices et aux badinages d’une imagination pétulante. Pinxit et minoribus tabellis libidines eo genere petulantis joci se reficiens. J’ai traduit libidines par caprices (3) , et non, comme on l’a fait, par ouvrages licencieux.
(0 L. XXXV, c. io.
(s) y oyez chez Pline le mot petulanti pictura à l’article de Ctesiloque, qui avait fait une caricature de Jupiter accouchant de Bacclius, 1. XXXVI, c. n.
(3) Note sur le peintre Arelius , dont Pline, 1. XXXV, c. io, à la fin dit : Nisi Jlagitio insigni corrupisset artern.
Il me semble que si l’on vouloit établir quelques parallèles des peintres de l’antiquité avec les peintres modernes, celui d’entre ces derniers qu’on pourroit donner comme pendant à Parrhasius, seroit Léonard de Vinci, qui eut aussi en partage le don de l’expression, et qui, comme le peintre grec, s’y étoit singulièrement exercé, ainsi qu’on le voit par les nombreuses caricatures, dont il a laissé les dessins, genre de caprices où il excella.
Ce peu de notions doit donner cà entendre, qu’il n’est pas nécessaire de supposer au tableau du Demos de Parrhasius l’ampleur, ni à sa composition l’étendue que l’on a imaginée. Pline nous apprend que plus d’un peintre avoit fait de petits tableaux (de genre) qui se vendoient plus cher que les plus grands ouvrages de bien d’autres , ( quam maxima multorum (I) ) et on vient de voir que cetoit aussi dans de petites dimensions ( minorïbus tabellis ) que Parrhasius se livroit aux caprices de son pinceau.
Pourquoi ne supposeroit-on pas que ce Demos, devenu célèbre et par la singularité plaisante de son sujet, et par le talent d’expression comique que l’artiste y avoit développé, auroit été un de ces caprices qui lui étoient familiers? Pourquoi n’admettroit-on pas que c’auroit été une caricature à la fois risible et savante, qui auroit réuni dans les combinaisons d’une espèce d’être fantastique, l’unité de sujet à la multiplicité d’expressions qu’il comportoit.
Si l’on se refusoit à cette supposition, ce ne seroit pas du moins parce qu’on révoqueroit en doute le fréquent emploi de ces conceptions chimériques dans l’antiquité, et chez les Grecs surtout. Aucun peuple ne fut plus fécond que le peuple athénien en ce genre de créations (j’entends celles qui sont indépendantes des allégories religieuses), depuis surtout que les tapisseries de Perse, comme Aristoplianes le fait dire à Euripide (8) , eurent répandu le goût de