BAS-RELIEF A RE
CARAVANSERAILS
Les caravansérails sont des auberges ou hôtelleries destinées, tant dans les villes que dans les bourgs ou villages, & même le long des routes dans les endroits déserts, à servir d’abri, de repos & de restaurants aux voyageurs. Souvent ils indiquent les étapes des caravanes & marquent la distance qu'il convient de franchir dans une journée. On les considère comme des établissements d'utilité publique; aussi presque tous les caravansérails, en Perse, ont-ils été élevés à titre d'œuvres pies par des souverains ou par des personnes riches & charitables.
Les caravansérails, qui varient quant à la forme, car ce sont tantôt des parallélogrammes, tantôt des carrés & tantôt des octogones, ont presque tous les mêmes dispositions & les mêmes distributions. Un caravansérail a, au centre de sa façade, un pavillon qui domine ordinairement tout l'édifice; ce pavillon est percé d’une grande arcade qui donne entrée à un porche où se trouve la loge du concierge de l'établissement, & des salles pour les provisions de bouche & les fourrages. De 1à, des escaliers conduisent aux chambres de l'étage supérieur & sur les terrasses. Le porche franchi, on se trouve dans une cour entourée de portiques, dont le sol est élevé de 80 à 90 centimètres au-dessus du niveau de la cour, & c’est là que se logent les voyageurs qui, dans les pays chauds, n’ont quelquefois besoin que d’un léger abri clos. Dans quelques caravansérails ces portiques donnent accès à des chambres pourvues de cheminées. Sur les trois façades de la cour on trouve toujours quelques grandes chambres pour recevoir une famille nombreuse. Derrière les chambres & tout autour de l'édifice se trouvent les écuries, dans lesquelles des estrades sont disposées sous des arcades pour recevoir les harnais, les ballots de marchandises & les muletiers (ccharvadars) eux-mêmes. Les latrines sont ordinairement placées aux angles de l'édifice. Le mur qui elôt le périmètre du caravansérail est toujours flanqué de tours rondes avec des meurtrières, où l’on peut se défendre en cas de surprise. Au centre de la cour s'élève, au-dessus du sol, une estrade haute d’un mètre où les voyageurs musulmans se réunissent pour faire leurs prières. Quelquefois ils préfèrent y passer la nuit, pendant la belle saison, pour échapper aux insectes qui pullulent dans ces bâtiments. Les terrasses des caravansérails, car la toiture est toujours en terrasse, servent en été au même usage.
Ces bâtiments sont ordinairement construits en bonnes briques cuites; toutes les pièces sont voütées & toutes les voussures sont en ogive persane. On rencontre rarement des caravansérails construits en pierre ou en maçonnerie de blocage; les constructions de ce genre datent de l'époque de la domination arabe & n'offrent aujourd’hui que des ruines. Un caravansérail étant un établissement charitable, le voyageur n'est, à la rigueur, tenu à rien payer pour son logement; mais l'habitude est de donner une gratification au concierge qui fournit aussi, moyennant rétribution, quelques provisions de bouche.
Parmi les nombreux caravansérails que l'on rencontre sur les routes de la Perse (nous ne parlons pas ici de ceux des villes), on peut citer comme les plus vastes celui de Maïar sur la route d'Ispahan à Chiraz, & celui de Saad-Abad, sur celle d’Ispahan à Téhéran; le premier est en partie ruiné, le second est en très-bon état & il a cela de particulier, qu’au lieu d’une cour il en a deux.
La planche LXV représente le caravansérail de Passengan, situé sur la route de Cachan à Koum & à une journée de distance de cette dernière ville. D’après Sir W. Ouseley, & d’après ce qu'on nous a assuré, à nous, ce caravansérail a été construit au commencement de ce siècle (en 180$) par un riche marchand de Kazwin, nommé Hadji-Mohammed-Baker. Bien qu'il soit petit dans ses dimensions, son parfait état de conservation & la bonne disposition de son plan nous l'ont fait préférer à titre de type des constructions de ce genre.
La planche LXVI donne les détails du caravansérail de Amin-Abad, situé sur la route d'Ispahan à Chiraz. Son plan est octogone. Cette forme est rare; nous n’en avons rencontré, dans notre voyage, que trois ainsi construits,
& nous donnons la préférence à celui-ci, à cause de son état de conservation & de meilleure disposition.
SULTANIEH
La ville de Sultanieh est située dans une vaste plaine qui s'étend au nord de Kazwin, sur la route qui conduit de Tebriz à Téhéran. Son histoire n'est pas longue à raconter. En 1290, Argoun-Khan, troisième des souverains mongols de la Perse, descendants de Djenguizkhan, ordonna de bâtir dans le district de Cherouiaz, appelé par les Mongols Kongorolang (pâturage des faucons), une ville destinée à être la capitale de ces nouveaux conquérants. Ghazan-Khan, successeur d’Arghoun, s’occupa aussi de l’édification de la nouvelle cité, mais ce n’est que son frère & successeur, Oldjaïtou Mohammed Khodabendeh, qui l’entreprit activement en élargissant d’abord l'enceinte tracée par Arghoun. Les travaux furent commencés le 1” moharrem 7o$ de l'hégire, le 24 juillet 130$ (de Hammer, Geschichte der Ilkhane, , 187), pour fèter la récente naissance d'Abou Saïd, fils d'Oldjaïtou, & la ville reçut dès ce moment le nom de Sulranieh (l'Impériale). Sous l'impulsion du souverain, les principaux personnages de l'empire commencèrent aussitôt à se construire des habitations; on éleva des mosquées, des palais, des caravansérails, des bains publics. Aussi, en peu de temps, la ville prit un énorme accroissement. Rechid-oud-din, le célèbre ministre d'Oldjaïtou & historiographe des Mongols, fit à lui seul construire tout un quartier de mille maisons, une mosquée à deux minarets, un collége (medreceh) & un hôpital. Oldjaïtou força les meilleurs artisans & fabricants de son empire à venir s'établir à Sultanieh, & après avoir construit la citadelle, il fit élever dans son enceinte un mausolée destiné à lui servir de sépulcre & capable de rivaliser de splendeur avec celui que Ghazan-Khan, son frère, avait fait construire à Tebriz. L'auteur turc du Djihannuma (Géographie générale du monde) assure, on ne sait d’après quelle autorité, que ce magnifique mausolée à été construit dans l’espace de quarante jours, ce qui paraît peu croyable.
Sultanieh n’a eu qu’une durée éphémère & sa décadence a été aussi rapide que son élévation. Pietro della Valle (vol. IH, 5° lettre) avait entendu dire, en Perse, que le jour même de la mort d'Oldjaïitou, Sultanieh commença à se dépeupler, quatorze mille familles ayant aussitôt quitté la ville. Après le fils d'Oldjaïtou, Abou-Saïd, la puissance des Mongols de la Perse commença à décliner; elle fut remplacée par celle de Hassan le Grand lIlkani qui s'établit à Sultanieh, en 1340. Lorsque Timour vint du fond de l'Asie mettre fin aux ilkaniens & à tous les princes mongols en général, il s'empara, en 1381, de Sultanieh & détruisit la citadelle. A partir de cette époque, Sultanieh tombait en ruine, & sa décadence était déjà consommée au xv° siècle de notre ère.
Le climat de Sultanieh est considéré comme plus froid que celui des contrées d’alentour. Dans la vaste plaine qui s'étend autour de la ville, on aperçoit à tout moment une énorme quantité de gerboïises connues en Perse sous le nom de rats de Sultanieh. L’étendue de cette plaine la rend très-propre aux grandes manœuvres militaires. Les souverains de Perse ont l'habitude de s'y rendre chaque année, & quelquefois le camp de Sultanieh devient une démonstration comminatoire à l’adresse de la Turquie. Feth-Ali Chah a fait bâtir un palais dans cette ville aujourd’hui insignifiante.
Le mausolée & la mosquée d'Oldjaïtou sont les plus beaux monuments qui existent en Perse, de l'époque des Djenguizkhanides; nous ne parlerons ici que du premier (planche LXVID), le moins dégradé des deux. La coupole du mausolée s'élève majestueusement, malgré son état délabré, au-dessus des débris du mur d'enceinte qui se prolongent vers le Sud. À gauche se trouve une caserne flanquée de tours; à droite, le palais construit par Feth-Ali Chah & une centaine de chétives maisons; à l'extrême gauche, on voit d’autres dômes & des pans de murs de mosquées & de tombeaux. Le mausolée consiste en une salle octogone surmontée d’une coupole de 24 mètres de diamètre à l’intérieur, sur $4 mètres d'élévation; cette coupole est flanquée de huit minarets. Ce monument est construit en bonnes briques cuites, revêtues dans quelques parties d’autres briques de couleurs émaillées formant revètement. La décoration intérieure était en stuc; sous prétexte de réparation, on a fait malheureusement disparaître la décoration primitive & les inscriptions cufiques, remplacées aujourd’hui par un fort enduit de plâtre & par des caractères persans modernes. Quelques dégradations survenues après cette ornementation postérieure permettent de découvrir & d'apprécier la décoration primitive. À l'extérieur, le dôme, dont la forme est arabe, & la grande
a f corniche, présentent encore des fragments de revêtements émaillés blanc & bleu foncé.
KAZWIN
Kazwin ou Kazbin, car ces deux façons de prononcer & d'écrire ce nom sont également en usage, est une ville assez considérable située dans une grande plaine, au pied d’un versant de lElborz, à cinq journées de distance Sud-Ouest de Téhéran, par 36° 13° 15" lat. nord. Les environs sont habités par les ilias ou tribus nomades; le pays est assez fertile, il abonde en céréales & en fruits. L'eau dont la ville se sert lui vient des puits ou des citernes & des canaux souterrains (Kanat, Kariy) dérivés des cours d’eau des environs. La population de Kazwin est évaluée à quarante mille âmes; elle compte dans son sein des familles de races diverses : arabe, turque, persane & kurde. On fabrique, tant dans la ville qu'aux environs, des tapis & des toiles. La fondation de Kazwin est attribuée par quelques auteurs orientaux au deuxième prince sassanide, Chapour (Sapor D, fils d’Ardechir Babegan, qui a régné vers la fin du m° siècle de notre ère; il en aurait posé les premiers fondements & l'aurait appelée Chadpour; d’autres prétendent que Kazwin n’a été fondée que par Chapour Zoul-Aktaf, le Sapor II des historiens byzantins, prince connu par ses guerres avec les empereurs romains d'Orient, & par la construction de nombreux monuments dont les traces se rencontrent encore dans le midi de la Perse. C’est dans le pays de Kazwin même que Sapor Il, défait une fois par les Grecs, put rallier autour de lui des forces nouvelles & prendre une revanche éclatante, & c’est en souvenir de ce retour favorable de la fortune qu'il aurait construit la ville de Kazwin là où il n'y avait auparavant qu'une bourgade exposée aux attaques continuelles des montagnards du Deïlem. Chapour Zoul-Aktaf (Sapor II) ayant commencé à régner en 308, J.-C., la fondation de Kazwin ne remonterait donc guère qu’au commencement du 1v° siècle de notre ère. Le nom de Kazwin ne s’appliqua d’abord qu’à la citadelle; autour d’elle s’éleva la ville. La conquête de la majeure partie de la Perse par les Arabes eut lieu de lan 18 à 22 de l’hégire (640 à 644, J.-C.), mais le territoire de Kazwin ne subit la domination de l'islam qu'après la soumission de Reï, en 24 de l'hégire (647 de J.-C.), sous le khaliphat d'Osman, après une première tentative faite sous celui d'Omar, & suivie bientôt d’une révolte. Hamdallah Mostowfi Kazwini, auteur de plusieurs ouvrages estimés d'histoire & de géographie du xiv° siècle de notre ère, nous a laissé une description détaillée de sa ville natale. Cette notice traduite & enrichie de notes a été publiée par M. Barbier de Meynard dans le Journal Asiatique (oct.-nov. 1857), & nous ne saurions mieux faire que d'y renvoyer nos lecteurs. Nous nous bornerons ici à quelques indications. Depuis la conquête musulmane, Kazwin a subi de nombreux agrandissements; de nouveaux quartiers furent successivement ajoutés à la ville primitive. Le fameux Haroun-er-Rechid fit construire un mur d'enceinte autour des trois quartiers déjà existants de son temps, & élever la mosquée principale du lieu. Les princes Bouides & leurs ministres l'embellirent de jardins & d’'édifices, dont la plupart n'existent plus. Hamdallah, en parlant, à un autre endroit de sa notice, de la grande mosquée de Kazwin, l'appelle mosquée de l'imam Chafei, & dit qu’elle était l'œuvre de plusieurs époques, & que de grands personnages y ont successivement ajouté, tel une chapelle, tel un portique ou un oratoire. Il n’est pas aisé de dire si c’est de la mosquée primitivement fondée par Haroun-er-Rechid qu’il parle, tant les deux passages de sa description manquent de précision. Il est probable que cette grande mosquée de Kazwin est celle qui porte aujourd’hui le nom de Mesdjidi Chah, mosquée royale.
Parmi les monuments les mieux conservés de cette ville, on peut compter le mausolée de Hussein précédé de sa mosquée & situé près de la porte principale de la ville. Ce Hussein était fils de l'imam Ali Reza, mort à l’âge de deux ans, & son tombeau, comme tous ceux des descendants d’Ali (Imamzadeh), est l’objet d’une grande vénération parmi les Persans. Ce monument, dont l'ornementation, tant à l'extérieur qu’à l'intérieur, est en faiences émaillées de couleurs variées, est surmonté d’une coupole élancée; l’ensemble produit un effet admirable, surtout lorsque le soleil vient
le dorer de ses rayons. Le tombeau, placé sous la coupole, est un grand sarcophage recouvert d'étoffes de soie
& d'or, orné d’arabesques & d'inscriptions placées dans des cartouches. Aux quatre angles s'élèvent des étendards en soie de diverses couleurs ornés également d'inscriptions. Nous donnons ci-dessous la reproductian de ce monument.
I n'y a dans le passé de Kazwin rien qui le rende digne d’une mention particulière, la ville & son territoire ont toujours partagé le sort des pays environnants de Reï, de Tebriz & de Hamadan. A l’avénement de la dynastie des Séfis, au commencement du xvi siècle de notre ère, le premier monarque de cette maison qui fut souverain de toute la Perse, Chah Ismail, après avoir pris d’abord pour résidence Tebriz, fit plus tard de Kazwin sa capitale, & cet honneur resta à la ville jusqu'au moment où Chah Abbas le Grand s'établit à la fin du xn° siècle à Ispahan. Kazwin doit à cette résidence des trois premiers Séfis quelques beaux édifices, entre autres celui qui est connu sous le nom de Kolahifrengui (bonnet ou chapeau européen) & où les princes, gouverneurs du pays de Kazwin, ont l'habitude de recevoir des ambassadeurs étrangers. Ce palais a été construit par Chah Tahmasp, deuxième prince Séfi. Pietro della Valle n’a trouvé dans Kazwin que deux choses remarquables, la grande place (Meidani Chahi), un peu moins grande que celle d’Ispahan, & la grande porte du palais royal. Il fait observer aussi que Kazwin, contrairement à ce qui se voit dans toutes les villes de la Perse, n’est point entouré de murs; il faut donc croire que, lorsque le mur d'enceinte construit sous Haroun-er-Rechid fut détruit dans la suite des temps, il n’a été relevé que depuis le xvn° siècle. Nadir Chah a fait construire à Kazwin un pavillon qui porte jusqu'ici son nom, édifice sans ornementation, mais d'un aspect élégant.
Quand on a quitté Kazwin pour se rendre à Tebriz, on arrive après deux légères journées de marche à un village nommé Farsidjin situé dans une plaine arrosée par un abondant cours d'eau. Ce village est remarquable par la culture de ses champs, par ses jardins & ses vergers au milieu desquels s'élève un Jmamzadeh (planche LXIX) surmonté d'une coupole. Sir W. Ouseley dit qu'en arrivant à Farsidjin, lui & ses compagnons de voyage ont éprouvé une vive satisfaction, tant l’aspect de ce lieu leur rappelait celui des villages anglais avec leurs maisonnettes, leurs jardins & leur clocher.
À trois heures de marche de ce dernier lieu & à douze farsakhs de Kazwin, toujours en se dirigeant sur Tebriz, se trouve la ville d’Abher ou Ebher représentée sur une de nos planches (planche XLIX) par la vue d’une maison appartenant à un khan, personnage notable du pays. Abher, situé près d’une rivière du même nom, au milieu d'un pays fertile, & cultivé avec soin, est le chef-lieu d’un canton; c'était autrefois une ville de quelque importance & dont la fondation est attribuée à Sapor II, le mème auquel nous avons vu attribuer celle de Kazwin. Les auteurs orientaux prétendent que ce prince, séduit par la beauté du site, ayant résolu d'y bâtir une ville, était sur le point d'y renoncer, à cause d’une grande quantité de sources dont le sol était comme criblé, & qu'il ne mit à exécution son plan qu’en faisant boucher les trous à l’aide de gros ballots formés de laines & de peaux de bestiaux par-dessus lesquels on construisit les fondations des maisons. À côté de la ville, sur une hauteur, on voit les ruines d’un fort connu sous le nom de château de Darius, fondé, selon Hamdallah Mostowfi Kazwini, par Darius, & achevé par Alexandre le Grand. Cet auteur donne à la ville d’Abher pour fondateur Keï Khorsow,
que quelques savants supposent être le Cyrus d'Hérodote.
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