CHIRAZ
La ville de Chiraz, capitale de la province du Fars, n’est représentée dans cet ouvrage que par la vue des tombeaux des deux poëtes qui lui appartiennent en propre, Sadi & Hafez. Ces deux noms sufiraient seuls à sa gloire, mais Chiraz a d’autres titres encore à la célébrité & à l'illustration. Depuis des siècles, cette ville est considérée en Orient comme l'école & le foyer de cette élégance des manières & du langage, & de ce vernis de civilisation asiatique, qui semblent rapprocher le plus les Persans des Européens de l'Occident. Le grand nombre de savants musulmans & de beaux esprits qui y ont fleuri à toutes Îles époques lui ont valu le surnom de Dar-ol-elm (demeure du Savoir) que les voyageurs européens traduisent volontiers par l’Athènes de la Perse. |
Chiraz est assise au fond d’une vallée fertile, traversée par de nombreux canaux souterrains qui lui fournissent de l’eau en abondance & par deux cours d’eau, Abi-miri & Abi-rocni ou Rocnabad, ce dernier, petit ruisseau d'un mètre de largeur, immortalisé dans les délicieux vers de Hafez. Des montagnes coniques entourent cette riante vallée, remplie de jardins, couverte des plus beaux cyprès, éclatante de parterres de roses, animée par les accents des rossignols, qui, dès le printemps, y chantent, pendant le jour & pendant la nuit, d’une voix plus sonore &, on dirait, plus passionnée que partout ailleurs. En un mot, Chiraz est la ville des cyprès, des roses & des rossignols, & si lallégorie des amours de la Rose & du Rossignol à pris naissance dans une contrée particulière de l'Orient, c’est Chiraz qui pourrait, avec le plus de droit, prétendre à cet honneur. Le climat de Chiraz est très-chaud; en été, le thermomètre y monte à 45 degrés Réaumur, mais l'air y est sain. En hiver, la douceur de la température y attire un nombre considérable d'étrangers. En sortant des gorges des montagnes qui entourent Chiraz on a au Nord-Est, à dix lieues de distance, les ruines de Persépolis, & à l'Ouest, à peu près à la mème distance, celles de Chapour, décrites les unes & les autres dans les Monuments anciens de la Perse. Chiraz est éloignée d'Ispahan de douze journées de marche au Nord-Ouest.
Les tombeaux de Sadi & de Hafez sont tous les deux situés en dehors de la ville.
Le Cheikh Moslih-oud-din-Sadi, ou tout simplement le Cheikh, comme l'appellent les Persans, naquit à Chiraz en 1194 de notre ère. II parcourut presque toute l'Asie, prit part aux guerres des musulmans contre les croisés européens en Syrie, fut quelque temps leur prisonnier, &, rentré dans sa patrie, il mourut âgé de cent deux ans, après avoir charmé, déjà de son vivant, toute la Perse, par son esprit & par ses écrits en prose & en vers, les uns empreints d’un sentiment religieux & moral très-élevé, d’autres de caractère érotique & quelquefois trop libres. Son Gulistan (parterre de roses), traduit, depuis le xvn° siècle, en presque toutes les langues européenties, son Bostan (jardin), ses Kacidas (odes & élégies), ses ghazels, sorte de sonnets, sont toujours encore le modèle du bon style & du beau langage persan, & font les délices de tout ce qui parle le persan en Perse, en Turquie & dans l'Inde.
Le Khodja Chems-oud-din-Mohammed Hafez, ou le Khodja par excellence, vécut en plein xv° siècle de notre ère. Les dates de sa naissance & de sa mort ne sont pas faciles à préciser. Il paraît avoir d’abord été garçon boulanger, mais son talent poétique du premier ordre le tira bientôt de l'obscurité & fit de lui le protégé, le compagnon, le favori, recherché quelquefois en vain, des plus puissants princes de son temps. IL s'attacha particulièrement aux princes Mozafférides, mais fut comblé d’égards par leur redoutable vainqueur, le conquérant Timour.
Hafez n’a laissé que des poésies détachées, des ghazels, où sous le langage tantôt purement érotique, tantôt
mystique, percent souvent les idées d'un libre penseur. Il est pour les Persans un poëte dans le sens le plus
élevé du mot, un Wates, & son Divan (recueil de poésies) partage seul avec le Koran l'honneur d’être consulté comme un oracle. On l’ouvre au hasard pour y chercher un conseil, un avertissement, une réponse au vœu que l’on forme. Ce sortilége qui répond aux sortes Virgilianae de l'Europe du moyen âge s'appelle en persan Téfauul.
Les restes de Hafez reposent dans un terrain isolé,. situé au Sud-Est de la ville & appelé Hafeziieh. C'est un terrain qui était autrefois clos de murs. Un jardin qui touchait au monument est rempli d'arbres touffus, abritant sous leur ombre les nombreux pèlerins admirateurs du poëte. La tombe est formée d'un socle en pierre calcaire dure & d’un second socle plus élevé de marbre agatisé de Tébriz. Une inscription, quelques vers tirés de son propre Divan ornent cette tombe. On voit dans ce jardin d’autres tombes encore, celles des admirateurs du poëte qui ont voulu reposer auprès de ses cendres. Un grand bassin & un jet d'eau complètent ce lieu, à la garde duquel est préposé un mollah qui montre aux visiteurs un exemplaire du Divan du poëte, élégamment écrit, mais moderne. Nous donnons ci-dessous une vue perspective du
tombeau & du jardin qui l’entoure.
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