A INTRODUCTION
d'histoire de lAsie. Ces chefs de peuples nomades, Arabes, Kurdes, Turcomans, Mongols, habitant éternellement sous la tente, & qui n'avaient jamais connu dans leurs déserts que des abris de peau ou des huttes, ne sont pas plutôt en possession d'un pays conquis sur les habitants sédentaires, héritiers de quelques monuments, qu'ils rivalisent aussitôt de magnificence à qui construira pour lui & pour ses hordes les plus riches palais & les résidences les plus somptueuses. C’est ainsi que les Arabes ont rempli l'Égypte & l'Espagne de monuments sans pareils; c’est ainsi que la Perse doit à ses conquérants de l'Arabie & d’au delà de l'Oxus de beaux échantillons d'architecture publique & privée.
Le présent ouvrage ne comprend les édifices que d’une partie de la Perse : il n’épuise pas tout ce que la contrée peut contenir de remarquable; mais ce qu'il offre sufhra, croyons-nous, pour faire apprécier le goût, l'élégance & souvent la grandeur de cette architecture.
Le vaste empire de llran devient de plus en plus accessible à l’Europe; ses richesses naturelles engagent, dans son propre intérêt, à hâter l'établissement de rapports plus fréquents avec nous : des lignes télégraphiques sillonnent déjà la Perse; l'établissement de chemins de fer y est à l'étude; de grands personnages commencent à construire sur les penchants de l’Elborz des palais à l’européenne. Qui sait si, grâce à la tendance qui nous porte aujourd'hui à rechercher & à réunir les trésors de l’art de tous les siècles & de tous les pays, & à reproduire dans la construction de nos demeures tous les genres & tous les styles, quelques-unes de nos planches ne suggéreront pas à nos artistes l'idée de faire d’heureux emprunts à l'architecture quelquefois imposante
& toujours élégante des Sefis & des Kadjars.
A. DE BIBERSTEIN KAZIMIRSKI.
EEE OP E RS E
ISPAHAN
De toutes les villes de la Perse, Ispahan est, sans contredit, la plus grande, la plus illustre & la plus célèbre. De même que dans l'antiquité Ecbatane, Suse, Persépolis, Rhagès, Ctésiphon, semblent inséparables des noms des Déjocès, des Assuérus, des Cyrus, des Darius & des Cosroës : de même, presque dès le moyen âge, le nom d'Ispahan s’identifie, pour ainsi dire, avec le vaste royaume des Chahs, ces monarques de la Perse que l'Europe se plaisait à appeler, il n’y a pas longtemps encore (très-improprement, du reste), du nom de Grands Sophis. Pour beaucoup de personnes même, Ispahan est toujours la capitale de la Perse, tant le nom de Téhéran, ville dépourvue de tout prestige historique & de tout éclat, & capitaie depuis quatre-vingts ans seulement, a de la peine à se fixer dans l'esprit du public occidental.
Cette illustration & cette célébrité, Ispahan les doit, en Orient, à sa position géographique centrale, aux avantages incontestables de son climat, à son étendue, à ses ressources, à une suite d'événements qui s'y sont passés dès l’origine de l’islamisme, & enfin au grand nombre d'hommes illustres & savants, parmi les musulmans, qui y fleurirent à toutes les époques. En Europe, Ispahan doit sa renommée aux relations d’un grand nombre de voyageurs qui, attirés successivement par la curiosité, par l'esprit d'aventure ou de spéculation, quelquefois aussi par des motifs politiques ou religieux, à une époque où le vaste royaume de Perse brillait de quelque éclat, nous ont laissé des descriptions très-détaillées de cette ville & de ses splendeurs d'autrefois, bien évanouies aujourd'hui. Pour ne citer que les plus connus de ces voyageurs, nous nommerons ici Mandelslo, Texeira, Jean de Laet, Thomas Herbert, Oléarius, Pietro della Valle, Kaempfer, Tavernier, Thévenot, Chardin, Corneille Le Bruyn, le père Krusinski, Deslandes. De nos jours, Olivier, Dupré, Ker Porter, Sir William Ouseley, Buckingham, le D’ Brugsch, ont revu cette capitale & attesté son éclat d'autrefois. Comparée à cette longue série de voyageurs européens fournie par les trois derniers siècles, la liste des voyageurs & des géographes orientaux connus en Europe qui, depuis le xn° siècle de notre ère, ont donné une description d'Ispahan, est insignifiante tant par le petit nombre que par le peu de valeur des matériaux qu'ils nous ont
laissés. C'est donc dans les historiens orientaux seuls, Arabes ou Persans, que nous pouvons retrouver le passé de cette ville, depuis la conquète musulmane, & noter les vicissitudes qu'elle à subies, dans les temps où l'Europe n'avait presque point de rapports directs avec la Perse.
Selon la division de la terre, suivie par les géographes orientaux, Ispahan est situé dans le IV° climat, & selon la division administrative adoptée en Orient depuis le règne des Khaliphes, elle fait partie de la province appelée l'Irak persan (Iraq Adjémi); limitrophe, à l'ouest, de l'Irak Arabique, dont la capitale est Bagdad; au nord, du Tabarestan, dont la capitale était Reï; au sud, du Fars avec sa capitale Chiraz, et à l’est, de la province de Yezd. Autrefois, & peut-être de temps immémorial, Ispahan donnait son nom à tout un territoire comprenant plusieurs cantons, bourgs & villages, dont les noms sont encore conservés dans quelques-uns de ses quartiers, de ses faubourgs & de ses portes. Yakout, auteur d’un dictionnaire géographique, composé dans la moitié du xur° siècle de notre ère (1), dit que l'étendue du territoire d'Ispahan était alors de 8o farsakhs er & que ce territoire renfermait seize cantons, comprenant trois cent soixante villages, sans compter les nouveaux, c'est-à-dire ceux qui venaient de se former presque de son temps. La ville elle-même, située d’après Olivier par 32°2434" de latitude nord & 40°30' au méridien de Paris, est assise dans une plaine qui s'étend à vingt lieues à lorient, à trois ou quatre à l'occident, à douze au nord & à deux seulement au midi; les montagnes, qu'on aperçoit de la ville, paraissent avoir peu d’élévation & elles ne sont, en effet, que des contre-forts de hauteurs plus considérables. Cette plaine est arrosée par le Zendéroud, rivière qui coule de l’ouest à l’est, passe au sud-ouest de la ville & la sépare de quelques-uns de ses faubourgs, entre autres de celui de Djulfa qui constituait, avec les autres parties de cette grande cité, la Tétrapole (comme l'appelle Pietro della Valle) de lIspahan d’Abbas le Grand.
La rivière que nous venons de nommer s'appelle proprement Zaiendéroud (fleuve qui enfante, qui vivifie), mais la forme abrégée de Zendéroud (fleuve vivant) a prévalu dans le langage usuel & même chez des poëtes & des écrivains en prose persans. Les auteurs arabes ont altéré encore davantage la forme de ce nom qu'ils écrivent Zérenroud ou Zérinéroud (fleuve d’or), nom justifié, disent-ils, par les richesses qu’il répand sur son parcours. Chardin s'est trompé en disant que le Zendéroud prend sa source au nord d’Ispahan. Le Zendéroud a sa source au sud-ouest de cette ville, dans les montagnes du Grand Louristan, habitées par la tribu guerrière & barbare des Bakhtiaris. Sorti de la montagne appelée Kouhi Zerd (montagne jaune), canton de Djou-i-Serv, il passe sur le territoire bakhtiari de Roudbar, & de 1à à Firouzan, d’où il se dirige vers Ispahan. Telles sont les indications les plus précises d’un auteur, Hamdallah Mostowfi Kazwini, dans son chapitre sur les fleuves de la Perse. Sir William Ouseley (Travels, etc., 3 vol., 1821-1823), a ajouté à ces renseignements des informations qui introduisent quelques nouveaux noms propres dans le tracé du parcours du Zendéroud. D'après une note persane qui lui avait été communiquée, c’est dans les montagnes de Chamekha qu'il place la source de cette rivière; mais nous soupçonnons fort que ce mot chamekha, qui est arabe & qui signifie élevées, n’est ici qu'un adjectif & non pas un nom propre, & que c’est réellement le Kouhi Zerd qui donne naissance au Zendéroud, à un endroit appelé Tchar Tchechmeh (quatre sources). À la distance de 12 farsakhs de ces montagnes, poursuit la note communiquée à Sir William, on trouve, jeté sur le Zendéroud, le Pont des Crânes (Pouli Kelleh) construction très-élevée, à trois arches, située dans le territoire bakhtiari de Tchar Mahall (quatre places). Le Zendéroud traverse ensuite le district de Lindjan où l'on trouve un autre pont nommé Pouli Vargan : la distance entre ces deux ponts est de 6 farsakhs. Après trois autres farsakhs de parcours, le Zendéroud arrive à un endroit éloigné d’un demi-farsakh d’Ispahan, & passe sous le pont appelé Pouli Marnoun; puis il longe la ville, & se dirige dans la direction sud-est, vers le canton de Berahan; de là le fleuve coule vers Roui-Dechr, canton agricole, & enfin, après avoir traversé le village de Vardixeneh, dans ce même canton de Roui-Dechr, il disparait dans le sol, à un endroit appelé Gar-Khani. Le parcours total du Zendéroud, depuis sa source jusqu'à l’endroit où il se perd, serait, selon Olivier, d'environ soixante lieues. L'opinion généralement reçue & accréditée par les géographes orientaux est que le Zendéroud, après avoir ainsi disparu sous terre, reparaît dans la province de Kerman, d’où il poursuit son cours jusqu'au golfe Persique, & ces mêmes géographes ajoutent qu'on a acquis la certitude de ce fait en jetant dans la rivière, à Gav-Khani, un roseau reconnaissable à certaines marques, lequel a reparu au bout d'un certain temps, à l'endroit où la rivière elle-même reparaît
dans le Kerman. Mostowfi Kazwini qui rapporte, après les autres, cette version, élève des doutes sur la valeur