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C est un petit monument simple mais soigné, appartenant au beau style du troisième quart du xne siècle.
Fig. 123. — Église de Saint-Taurin. — Profil : 1. des tailloirs. 2. des ogives.
Fig. 124. — Eglise de Saint-Taurin. — Chapiteaux.
La portion subsistante se compose de deux travées carrées voûtées d'ogives (fig. 122). Le chœur devait être formé d'une travée plus petite et de même plan.
L'église était entièrement bâtie en pierre de taille avec un grand soin ; les pleins étaient en craie dure, les chaînages, contreforts et encadrements en pierre de Caen ou de Villers-Carbonnel ; malheureusement ces pierres étaient de qualité inégale et généralement défectueuses ; les gelées ont successivement détruit la plus grande partie du parement extérieur, que des briques ont remplacé au fur et à mesure.
La première travée de voûtes subsistait seule en 1770; aujourd'hui toutes deux sont effondrées.
Ces voûtes étaient très bombées, dépourvues de formerets, portées sur des ogives énormes et sur un épais doubleau, et épaulées de contreforts très plats. Les murs ont une grande épaisseur.
Le profil des ogives est d'une variété assez rare ; il se compose de trois gros tores séparés par des angles et d'un canal entaillant le tore central (fig. 1 23 , n° 2). Le même profil, avec des tores latéraux de calibre un peu moindre, se voit dans les chapelles du transept de Saint-Martin de Laon.
Le doubleau est simple, à arêtes abattues ; il retombe sur des pilastres de même profil que cantonnent des colonnettes correspondant aux ogives dont les retombées aux angles de l'église sont reçues par des consoles.
Les pilastres et colonnettes sont couronnés de chapiteaux à feuilles larges pleines et lisses, évidées entre elles, avec
pointes relevées en forme de très petits crochets remontants et cotes perlées. Un dé de pierre épais et sans ornement règne entre la corbeille et le tailloir (fig. 124).
Les consoles sont ornées de tètes humaines fort bizarres (fig. 1 25). L’une d'elles dévore un petit personnage. Pareille fantaisie se voit au portail roman de l’église du Mas d’Agenais.
Les tailloirs (fig. 1 23, n° i) ont le même profil que ceux de Saint-Martin de Laon, Nouvion-le-Vineux et du porche de Presles près Laon, Dommartin et autres édifices de 1160 environ.
Fig. 125. — Eglise de Saint-Taurin. — Consoles.
Les bases sont détruites: elles reposaient sur des stylobates élevés.
Les fenêtres du côté sud (fig. 126) ont à l’extérieur un double encadrement; l’arc supérieur est orné d’un tore dégagé par des gorges et surmonté d’une archivolte décorée d’un cavet et d’un onglet. Elle retombe sur une moulure d’imposte dont le profil est à peu près le même, et qui se continue d’une fenêtre à l’autre. Cette moulure sert d’abaque aux colonnettes qui garnissent les piédroits. Celles-ci ont des bases attiques surélevées, à tore inférieur volumineux et aplati, et des chapiteaux à crochets formés de divers feuillages larges et simples.
D’autres colonnettes ornaient les piédroits intérieurs. Sous le prétexte qu’elles étaient dégradées, on les a bûchées et recouvertes de plâtre. Les fenêtres du nord, qui regardaient la cour du prieuré, sont plus simples.
Un petit portail en plein cintre s’ouvrait sous la fenêtre sud-ouest.
Le grand portail, surmonté d’une vaste fenêtre, occupe la façade occidentale (fig. 127). La fenêtre, très remaniée, n’a conservé d’ancien que les deux colonnettes de ses piédroits moins les chapiteaux. Le portail, en tiers point, était couronné d’une archivolte aujourd’hui bùchée, à deux voussures retombant sur de grosses colonnettes dont les chapiteaux sont analogues à ceux des supports des voûtes. Les voussures sont richement ornées de trois groupes de moulures, composés d’un tore dégagé
par des gorges : dans le premier groupe au-dessus du tympan, la gorge est décorée de dents de scie et le groupe central forme des zigzags.
Le chœur de l'église, qui dominait un escarpement abrupt devait s'élever sur une crypte. Un souterrain que l’on a muré sans l'avoir préalablement exploré, existe sous l’emplacement de ce chœur et l'on affirme qu’il s’étend fort loin. Il est impossible de savoir s'il s’agit d'une crypte, d’un refuge ou d’une simple carrière.
Fig. 126. — Église de Saint-Taurin. — Fenêtre au sud de l’église.
Le prieuré dont la situation semble n’avoir guère été prospère à la fin du moyen âge, fut probablement ruiné par les Huguenots dans les dernières années du xvie siècle. L'église porte les traces de restaurations exécutées vers 1600. La nef fut alors couverte d’un lambris cintré au-dessus des tas de charge de la voûte effondrée, et un mur de brique percé d’une fenêtre en anse de panier ferma l’arc triomphal ; la façade fut gauchement remaniée et une porte rectangulaire à bossages fut encadrée dans l’ancien portail.
Malgré sa ruine, la mauvaise restauration qui la suivit et de récents travaux tout aussi malencontreux, la petite église de Saint-Taurin est encore un intéressant échantillon de la belle architecture qui régnait vers 1160 dans la région du nord de la France.
Le Tronquoy.
La petite église du Tronquoy près Montdidier (fig. 128), appartenait au doyenné de Montdidier. C’est un type parfait d’église rurale de la fin du xic siècle, précieux surtout par sa conservation exceptionnelle.
M. le chanoine Millier a déjà consacré quelques lignes intéressantes à ce petit monument dans le compte-rendu d'une promenade archéologique ' 1 ). Cette église se compose d'une nef de deux travées et d’un chœur également de deux travées. Elle est bâtie en petits moellons sommairement taillés et très inégaux. C'est presque un petit appareil allongé. Les joints sont assez épais. Le chœur atlecte la forme
1) Publié au tome xiV des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Oise , 1891.
rectangulaire; il est couvert de voûtes d’arêtes en blocage, assez informes, composées de la pénétration de deux berceaux inégaux. Les angles du chœur sont renforcés de contreforts très larges et extrêmement peu saillants.
La nef est simple, sans voûte ni contreforts ; elle est couverte d'un lambris de la fin de l’époque gothique.
Les fenêtres sont assez petites et tracées en plein cintre appareillé. Il en existe une au fond du chœur, une au-dessus du portail, et sur les côtés une par travée. Elles ne sont pas ébrasées au dehors ; au-dedans, elles ont un appui en escalier comme à Mareuil, à Villers-Saint-Paul, à Monchalons près Laon, au Frétoy, à Hernies, à Pontpoint, à Sarron, etc.
A l’extrémité sud-ouest de la nef, est une petite fenêtre carrée qui est primitive. Elle semble destinée à éclairer une cage d’escalier intérieur en charpente menant à une tribune ou aux combles.
La porte est dépourvue de décoration, mais elle a été remaniée. T, a corniche est formée d’une tablette biseautée portée sur modifions ornés de divers motifs de sculpture et fort inégalement espacés. Cette corniche coupe le pignon de la façade, sur laquelle la tablette biseautée était ornée de palmettes.
Le clocher de charpente qui surmonte le pignon occidental est moderne, mais des arrachements qui existent au nord entre le chœur et la nef témoignent de l’existence d’un ancien petit clocher en cet endroit.
Les trois autels de pierre sont attribuées au xme siècle par M. le chanoine Millier qui les a décrits. Les autels secondaires ont des retables en boiserie surmontés de baldaquins du xvie siècle.
La Vacquerie.
La paroisse de La Vacquerie était située dans le doyenné de Conty.
L’église de ce village est un type assez complet mais extrêmement simple d’architecture romane du milieu ou du troisième quart du xue siècle.
Elle est construite en craie, sans aucun luxe, mais avec une régularité et une rectitude d’appareil qui. dénotent une époque assez avancée. La saillie assez considérable et le peu de largeur des contreforts confirment cette attribution de date.
Le monument se compose d’une nef simple longue de 18 mètres environ et large de 8 mètres, divisée en quatre travées, précédée à l’ouest d’une tour carrée et suivie d’un chœur plus étroit à cinq côtés formant une travée droite, deux larges pans coupés et un mur de fond sensiblement plus étroit que ces pans coupés. Pareil plan d’abside existe dans l'église d’Angres, au diocèse d’Arras, qui appartient à la même époque ; et l’église d’Epénancourt, près de Nesle, offre le même plan général. Aucune de ces églises n'a de voûte, même dans l’abside; comme l’église d’Epénancourt celle de La Vacquerie a une corniche à modifions sculptés et variés. La sculpture y est quelque peu lourde, mais d’un dessin très sûr. Les moulures et les fleurettes à quatre feuilles aiguës, en pointe de diamant, sont les motifs dominants ; d’autres modifions sont ornés de bi dettes ou de feuilles à crochets ; ces ornements dénotent encore une époque postérieure à la première
moitié du xne siècle où les sculpteurs préféraient les tètes monstrueuses et les ornements géométriques traités en méplat. La tablette n'a cependant pour profil qu'un simple biseau.
Les fenêtres sont en plein cintre, étroites, ébrasées au dedans, et sans autre décoration extérieure qu'une arête abattue.
Les contreforts ont deux talus aigus terminés en larmier rudimentaire ; le talus inférieur règne sur les trois faces, un peu au-dessous de l'appui des fenêtres.
Ce talus se relie à la moulure qui couronne le soubassement de la tour, dont le bas appartient peut-être aussi au xuc siècle mais dont le haut n’est pas antérieur au xvie. Cette tour sans caractère a deux contreforts à chaque angle.
L’intérieur de l’église est dépourvu de tout ornement et de toute particularité architectonique.
Yillers-lès-Roye.
L’église de Villers-lès-Roye (i), en partie reconstruite au xviic siècle, conserve les arcades et les piliers ainsi que le linteau et les jambages du portail d'un monument du xue siècle. Ces parties sont en calcaire dur. La nef a 12 mètres de long; la largeur totale du monument est de 7 m. 5o ; la hauteur totale des
arcades et murailles de la net n’est plus que de 5 m. 70. Les piliers n’ont jamais eu que 2 mètres de haut : ils sont de plan rectangulaire barlong, couronnés d’une simple imposte en doucine peu accentuée et élevés sur un socle biseauté.
(1) Archidiaconé d’Amiens; doyenné de Rouvroy.
Les arcades sont tracées en tiers point et doublées avec arêtes abattues. Les piédroits du portail sont garnis l’un et l’autre d’une colonne de moyen calibre avec base attique peu mouvementée et chapiteau à larges feuilles pleines et lisses, dont les pointes se relèvent en petites volutes sous les angles. Les fûts sont appareillés avec les montants. Le linteau monolithe est soulagé par de petits corbeaux à profil évidé et à arête abattue terminée aux extrémités par des congés à tronçon de baguette. Le style de cette ornementation, le type des chapiteaux qui se retrouve à Dommartin et à Saint-Taurin, les piliers et arcades qui rappellent ceux de Fransart et de Roye-sur-Matz témoignent que ces restes d’église ne sauraient être antérieurs à 1 1 5o ni d’une date très éloignée de 1160.
Waben.
La ville de Waben (i) possédait depuis 1199 une charte de commune; les seigneurs du lieu et les comtes de Ponthieu y avaient chacun leur château, et le roi de France, un bailliage ; le port de Waben commerçait avec la Normandie, la Flandre et l’Angleterre, lorsqu’après la bataille de Crécy les Anglais mirent la ville à sac : elle ne devait jamais se relever de ce désastre ; le port qui faisait sa richesse se mit, en effet, à s’ensabler (2). File végétait encore lorsqu’en i5q2 la guerre éclata entre François F1 2 3 4' et Charles-Quint. Waben, comme les villages de Groffliers, Berck et Verton, appartenaient au second et se trouvaient enclavés dans les terres du premier : la garnison française de Montreuil s’empara de ces quatre localités, enleva tout ce qui était susceptible d’en être emporté, et brûla le reste. Les malheureux habitants de Waben et Groffliers ne purent même pas faire
parvenir leur demande en modération de taille au Conseil d’Artois qui toutefois
la leur accorda en i5q5 (i5q.6) (3).
Aujourd’hui Waben n’est plus qu’un village de 35o habitants, distant de 7
kilomètres de la mer.
L’église actuelle parait avoir toujours été la seule paroisse de Waben (4). C’était l’abbé de Saint-Josse qui depuis 1128 présentait à la cure. L’édifice qui existait alors a laissé des traces reconnaissables encore aujourd'hui.
Cette église avait un chœur dont le plan ne pourrait être reconnu que si
l’on fouillait le cimetière, un transept surmonté d’une tour, une nef et des bascôtés sans voûte. La nef seule a été conservée. L’arcade aujourd’hui murée qui
(1) Archidiaconé de Ponthieu ; doyenné de Montreuil.
(2) Voir sur AVaben l’article du baron A. de Calonne dans le Dict. Hist. et Archéologique du Pas-de-Calais , arrond. de Montreuil , Arras 1S75, in-8°.
(3) Arch. Nat., I. 1017. Registre des enquêtes faites par ordre du Conseil d’Artois de 1544 à 1546 sur les dommages subis par les paroisses de cette province qui sollicitaient d’être déchargées de la taille en raison de ces désastres. cc Pour les manans et habitants de AVaben, séant au bailliage de Hesdin, n’a aucune requeste esté a nous présentée a cause des emprinses et empeschemens que leur font journellement les gens du roy de France selon que nous a esté relaté par aucuns sergens de l’élection d’Artois n’y ozant depuis la surprinse de Hesdin faire aucune exécution a cause des menaches que leur font les gens dudict seigneur roy de les mener prisonniers à Hesdin comme ils ont fait aucuns du Conseil d’Artois. »
(4) La ville possédait aussi une léproserie et les deux châteaux avaient leurs chapelles.
!a reliait au transept est à triple bandeau d'un tracé légèrement brisé ; des claveaux de pierre calcaire oolithique alternent avec les claveaux de craie dans le bandeau inférieur. De massifs piliers carrés portent cet arc.
Les grandes arcades étaient au nombre de huit ; les deux premières à l’ouest ne dataient que de la fin du xuc siècle. Toutes sont actuellement murées mais visibles au nord ; la première seule est visible au sud ; la façade occidentale est complètement dénaturée.
Les arcades de la nef sont toutes en plein cintre, portées sur des piliers barlongs rectangulaires. Peut-être ces piliers sont-ils cruciformes ou à colonnes engagées sous les arcades, et les arcades ont-elles un second bandeau ; il est impossible de s’en rendre compte en l’état actuel. Nulle trace d’impostes non plus que de moulures sur les arcades, sauf dans les deux premières arcades où l'on discernait sur l’angle la trace d’un tore et sur un pilier celle d’une imposte en cavet avant de grossières refaçons qui ont eu lieu il y a peu d’années. Le premier pilier conserve encore sur l’angle du côté intérieur une colonnette dont le chapiteau à feuillage semble appartenir aux dernières années du xue siècle. Ce pilier devait rappeler ceux de l’église de Beauval (1). Les piliers plus anciens sont construits en silex jusqu’à mi-hauteur ; tout le reste de la nef est en craie.
De très petites fenêtres en plein cintre surmontaient les arcades. L’appareil est régulier et de petit échantillon ; les joints sont moyens et faits d’excellent mortier. L’église de Waben date vraisemblablement du début du xue siècle, peut-être même du xie, sauf son extrémité occidentale qui peut être attribuée a la fin du xnc siècle.
(1) Sur l’église de Beauval, voir la notice de G. Durand, Mèm. de la Soc. des Aut. de Picardie , in-8°, t. xxxi, 1890.