‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picarde (volume 2)Chapitre 4 sur 30 · A LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

A LA PREMIÈRE PARTIE

Autels, Bénitiers, Ponts baptismaux, Pierres tombales.

Les autels de l'époque romane pouvaient ressembler à l’autel du xne siècle qui sera décrit dans la monographie de l'église Notre-Dame d’Airaines. Une colonnette octogone analogue à celles de cet autel, mais plus grosse, plus trapue et couronnée d’un chapiteau qui indique une date voisine de 1160 ou 1170, a été trouvée en 1887 dans un soubassement de grange à Martainneville, et pourrait provenir d’un autel.

Les autels romans plus simples devaient appartenir au type de celui qui subsiste sous le clocher de Samer et qui ne doit pas être antérieur au xive siècle, mais reproduit à peu près la forme des autels romans de Conques (Aveyron) Sant’Antimo (Toscane) etc. Cet autel est un simple cube de pierre surmonté d'une tablette chanfreinée. 11 a sur la face antérieure un enfoncement rectangulaire peu profond dans lequel était probablement scellée une dalle ornée, et peut-être aussi la pierre renfermant les reliques.

Beaucoup d’autels aussi simples existent dans les églises des xvc et xvic siècles en Boulonnais. On les a recouverts de caisses de bois au xvme siècle. Un bénitier roman existe au Wast. II a la forme d’un chapiteau (fig. 2), et sa face

(1) Par une analogie assez curieuse, on le trouve aussi à Sainte-Lucie de Ferentino, dans la province de Rome et à l’abside de l’église d’Alba Fucese, non loin de là dans les Abruzzes.

supérieure est creusée d'une cuvette demi sphérique cantonnée d’écoinçons sculptés en palmettes et d’une double torsade (fig. 3).

L'église de Saint-Martin d’Ardinghen au diocèse de Térouanne possède aussi un bénitier roman en forme de chapiteau. Il figure un tronc de cône orné de larges feuilles lancéolées à côte centrale (fig. 2). Ces bénitiers devaient former des colonnettes

avec fût et base, comme les types du xme siècle encore aujourd'hui conservés à Auchy-les- Moines près Hesdin et dans l'église Saint-Josseau-Val, à Montreuil.

Les fonts baptismaux peuvent se diviser en deux grandes catégories : les cuves sans support, reposant directement sur le sol ou sur un socle, et les cuves montées sur un support.

Chacune de ces catégories se divise ellemême en deux variétés : les cuves sans

support sont circulaires ou en rectangle allongé ; les cuves à support en ont cinq ou un seul.

Fig. 4. - Bénitier de Saint-Martin d’Ardinghen.

Un type ancien de cuves baptismales décrit par Viollet-le-Duc consistait en « larges capsules enfermées ou maintenues dans un cercle ou châssis porté sur des colonnettes ». Il constate avec raison que les cuves du moyen âge imitent fréquemment la forme de ce type primitif (1).

En effet toutes nos cuves sans support sont bordées d'un bourrelet presque toujours relié à leur base par des colonnettes.

Les cuves rondes sans support semblent n’avoir été usitées dans le nord de la France qu’au xic siècle et dans la première moitié du xue siècle. Elles sont rares, du reste. La plus ancienne est celle de Samer qui affecte la forme d’un tronc de

(1) Dictionnaire d’architecture. Les exemples figurés par Viollet-le-Duc ne sont pas des plus frappants, mais sa remarque est très juste,

cône renversé ; elle est bordée d'une torsade que des colonnettes sans bases et sans abaques semblent supporter. Entre celles-ci sont sculptés trois sujets : le baptême du Christ, trois figures nues accroupies se donnant le bras et représentant sans doute les catéchumènes recevant le baptême par immersion, enfin un personnage debout, nu-tête tenant une crosse et vêtu d’une chasuble. Celui-ci doit représenter Saint-Wlmer, abbé, patron et éponyme de Samer. Il ressemble fort à Durand de Bredon, abbé de Moissac, sculpté à la même époque dans le cloître de cette abbaye. Tous deux ont à leur chasuble un galon très saillant entourant le cou et descendant par devant, qu’on prendrait volontiers pour un pallium d’archevêque (i).

Ce curieux monument date incontestablement du xi° siècle. Le second exemple du même type que nous offre la région lui est postérieur d'un siècle au moins; il appartient encore au Boulonnais et dépasse en grandeur et en beauté tous les autres fonts baptismaux du Nord, tandis que le premier exemple est un des deux plus barbares de la même région.

Cette cuve, aujourd'hui déposée au musée de Boulogne, provient de l’église de Wierre-Effroy (2). Elle est beaucoup plus large que la précédente, mais se

1*ig. 5. — Fonts baptismaux de Wierre-Effroy Fig. 6. — Fonts baptismaux de Wierre-Effroy

(Musée de Boulogne). (Musée de Boulogne).

rétrécit également vers la base. Son bord est serti d’un riche bandeau à galons

perlés disposés en zigzags, dont les angles sont occupés par des feuilles d’acanthe.

Ce cercle n’est plus relié à la base par des colonnettes, mais il repose sur les épaules de quatre figures assises, vêtues de longues robes et exécutées en haut relief. Leurs têtes, complètement dégagées des bords de la cuve, sont aujourd’hui brisées. Ces quatre statues, difficiles à identifier et parmi lesquelles se trouvaient

(1) Sur la cuve de Samer, voir L. Deschamps de Pas. Bull, de la Soc des Antiquaires de la Monnie. Saint-Omer 1853 et J. M. Richard. Bull, de la Commission des Antiquités départementales du P.-de-C , t. VI, p. 41.

(2) Cette cuve a des dimensions et un luxe d’exécution qui contrastent bien étrangement avec le peu

d importance de l’église de Wierre. Sans qu’il y ait aucune preuve de ce fait, peut-être serait-il possible

que ces fonts soient une démise de la cathédrale de Boulogne, à qui l’église de Wierre appartenait. Nous savons en effet qu’en 156/ les fonts de Notre-Dame de Boulogne furent rompus par les Huguenots. Ceux de W ierre semblent avoir été dès longtemps mutilés et l’avoir été intentionnellement. Trop défraîchis et démodés pour une cathédrale ils purent encore être alors une bonne aubaine pour une paroisse rurale.

une femme et un personnage revêtu d’une chasuble semblable à celle qu’on vient de décrire, luttent des deux mains contre quatre animaux fantastiques compliqués qui décorent entre eux les parois de la cuve. On y reconnaît un lion (fig. 5), un dragon (fig. 6) et un monstre moitié poisson moitié oiseau dévorant un poisson.

Une cuve ronde en plomb se voit dans l’église de Berneuil près Doullens. Elle a été reproduite sans grande exactitude par Viollet-le-Duc. Elle est évasée comme les précédentes, mais, sa taille étant plus petite, elle a toujours dû être montée sur un socle. Son bord supérieur offre un bourrelet saillant reposant sur cinq arcatures en plein cintre qu’occupent alternativement deux rinceaux verticaux affrontés ou une figurine de Saint-Pierre debout, nu-tête, en chasuble, tenant une clef. Les chapiteaux et écoinçons sont décorés de feuilles lancéolées. Sa fabrication sera étudiée plus loin.

Les cuves rectangulaires sans support ne sont guère plus nombreuses que les précédentes. Elles semblent avoir été usitées durant tout le xic et le xuc siècle et peut-être encore au xub siècle, car on peut attribuer à cette dernière époque une cuve de ce type déposée au musée de Douai et provenant de l’abbaye d’Anchin.

La plus ancienne de ces cuves dans la région qui nous occupe paraît être celle de l’église de Notre-Dame d’Airaines. Sa sculpture extrêmement barbare porte le caractère du xte siècle.

Elle est très allongée et de très grandes dimensions ; un adulte peut .s'y baigner entièrement. Sa partie inférieure est plus étroite que les bords encadrés d’une grosse torsade que soutiennent quatre colonettes, sans base et sans abaque, profilées sur les angles de la cuve. Les petites faces (fig. 7) sont ornées de deux figures nues accroupies se donnant le bras et représentées jusqu’aux genoux ; sur

Fig. 7. — Fonts baptismaux d’Airaines (extrémité).

Fig. 8. — Fonts baptismaux d'Airaines (face).

chacune des grandes faces (fig. (S) se voient trois figures semblables ; et d'un côté un dragon, symbolisant sans doute le diable, parle à l'oreille de l'un des catéchumènes.

Comme les cuves circulaires, les cuves rectangulaires n'ont pas laissé de spécimen datant de la première moitié du xue siècle ; il y a bien trois quarts de siècle entre la cuve d’Airaines et les exemples qui vont suivre : ceux-ci constituent un type bien caractérisé et très différent du premier. Il aurait pu fournir à Viollet-le-Duc le meilleur exemple à l’appui de sa remarque sur 1 imitation de la capsule maintenue dans un cadre par des colonnettes. Ce modèle simule en

effet un grand vase ovale arrondi par dessous, maintenu sous un cadre rectangulaire allongé, dont chaque angle pose sur trois colonnettes réunies en faisceau. Celles-ci ont toutes des bases attiques et des chapiteaux à quatre larges feuilles de plantain sans crochet, dont un simple dé forme l’abaque ; quant à la tablette, elle est ornée d’un tore sous un bandeau, et son arête supérieure est abattue.

Telle est la forme des cuves de Buleux, Fouencamps (fig. 9), Gentelles (fi g. 10),

Fig. 9. — Fonts baptismaux de Fouencamps. Fig. io. — Fonts baptismaux de Gentelles.

Havernas (fig. 1 1), Equennes (fig. 12), Mirvaux, et de cinq autres cuves conservées au musée d’Amiens. La tablette supérieure de la cuve d Havernas est ornée de dents de scie. La cuve d’Equennes est godronnée.

Fig. 11. — Fonts baptismaux d’Havernas.

Une variante du même type, avec une seule colonnette aux angles, se voit à Soreng (Seine-Inférieure) sur les bords de la Bresle à quelques mètres de la frontière du diocèse d’Amiens, ainsi qu’à Prouzel (Somme). Ce dernier exemple n’est probablement pas de l’époque romane. La cuve de Soreng porte sous sa tablette une série de petites arcatures, et ses colonnettes sont galbées.

Fig. 12. — Fonts baptismaux d’Equennes.

Un troisième type de fonts baptismaux existait dès le xie siècle : c’est celui de la cuve basse et carrée élevée sur cinq supports, qui sont un pied central de fort diamètre et quatre colonnettes soutenant les angles. Ce type a été considéré par M. de Caumont comme propre aux xie et xue siècles. Viollet-le-Duc en a donné un exemple qu’il attribue au xiue : ce sont les fonts de Vers en Picardie ; M. E. Lefèvre-Pontalis a cité pour la même date ceux de Montigny-Lengrain (i). Dans un mémoire présenté en 18S9 au Congrès des Sociétés savantes, j'ai démontré que

ce type avait persisté au moins quatre siècles de plus qu’on ne l’avait cru jusqu’-

alors. En effet, les fonts baptismaux de Saint-Sauve de Montreuil (fig. 1 3) appartiennent à ce type et au style du début ou du milieu du xme siècle ; ceux de Varinfroid,

dans l’ancien diocèse de Meaux appartiennent au xivc siècle, ainsi qu’une base de

fonts du même type qui gît dans le cimetière de Crémarest près Boulogne; c’est probablement aussi du xive siècle que date la cuve de Vers ; celle d'Escœulles

(1) Eug. Lefèvre-Pontalis Fonts baptismaux d’Urcel et de Laffaux (Aisne). Bull. Monum. t. LI (1885).

près Boulogne présente un bel exemple

Fig. 13. — Fonts baptismaux de St-Sauve de Montreuil (xme sièele).

riches rinceaux (fig. 14); les angles

du xv ; enfin, au xvic siècle, les exemples sont assez nombreux dans l’ancien diocèse d’Amiens : à Piennes, près Montdidier. Davenescourt, Fescamps, Guerbigny, Hangest-en-Santerre, La Boissière, Laucourt, et dans 1 église du Saint- Sépulcre près Montdidier (1). Enfin, on peut attribuer au xviie et au xvme siècle ceux de Verton, Groftliers, Aix-en-Issart.

Les lonts de ce type ont été plus nombreux encore durant la période romane. Le plus ancien exemple que renferme la Picardie paraît être les fonts baptismaux de Saint-Pierre de Montdidier, que Viollet-le- Duc a figurés (2) sans grande exactitude. Ce petit monument se compose d’une cuve et d un socle de plan carré ; une cuvette demi sphérique est entaillée dans la cuve et entourée d’un cercle de t pris entre cet encadrement et les bords

(1) Les fonts du Saint-Sépulcre de Montdidier sont datés de 1539; ceux de Guerbigny et Laucourt de 1567.

(2) Dict. d’ architecture.

de la cuve sont ornés d’écoinçons variés, deux des faces latérales sont décorées de pampres touffus (iig. i5) ; au centre de l’une d’elles est une niche abritant le

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Fig. 15. — Fonts baptismaux de Saint-Pierre de Montdidier, faces de la cuve.

buste du Christ bénissant. Les deux autres faces sont ornées d’arcatures dont les fûts sont alternativement lisses et en torsade (tig. i5). Toute la sculpture est traitée en méplat suivant le procédé habituel du xic siècle. Les supports ne sont guère moins ornés que la cuve ; le fût central est annelé de diverses moulures superposées , il a une base et une sorte de chapiteau rond décorés de torsades ; les fûts des colonnettes devaient ressembler à celles des fonts baptismaux de Saint-Venant (Pas-de-Calais) (1) qui sont ornés de zigzags, de spirales et de losanges. Les bases attiques ont un tore inférieur énorme, mais leur partie supérieure est atrophiée. De fortes griffes les rattachent au socle.

Divers fonts baptismaux du même style existent dans les diocèses d’Arras, Térouanne et Cambrai. D’autres fonts antérieurs à ii5o et fort analogues à ces exemples subsistent en Picardie ; on connaît ceux de Vermand, décrits par M. de Caumont ; ceux de Saint-Just font partie du même groupe, ainsi que ceux de la Neuville-sous-Corbie (lig. 16) ; la cuve de ceux-ci porte sur une face deux lions, à l’opposé deux colombes affrontées boivent au même calice; sur les autres faces sont figurés deux dragons (lig- 17); les fûts sont lisses et les bases n’ont pas de griffes. Les fonts de ce type semblent, en elfet, avoir reçu moins d’ornements depuis 1125 environ jusqu’au xvie siècle.

(1) Une représentation assez exacte de ces fonts a été publiée au tome Ier de la Statistique monumentale du Pas-de-Calais.

Fig. 16. — Fonts baptismaux de la Neuville-sous-Corbie.

Faces de la cuve baptismale.

Fig. 17. — Fonts baptismaux de La Neuville-sous-Corbie,

Pour le milieu et la seconde moitié du xiic siècle, le Boulonnais est riche en fonts baptismaux à cinq supports. 11 suffira de citer ceux de Tubersent (fi g. 18), dont la cuve est ornée d'une suite de médaillons riches et variés contenant des animaux, des têtes humaines et des dessins d’ornement, ceux de Hesdres décorés de même et dont les colonnettes ont des chapiteaux à crochets (fi g. 19), ceux de Carly portant sur les quatre faces de leur cuve une riche ornementation végétale (fi g.

20), ceux d’Hervelinghen ornés seulement de quatre hauts chapiteaux à feuilles de plantain avec crochets (fi g. 21), ceux de Dannes (fig. 22) et de Wierre-au-Bois (fi g.

23) dont les bases sans gorge et les chapiteaux sans crochets alfectent la simplicité la plus grande et dont la cuve est lisse, enfin, ceux de Condette, à cuve également lisse, avec des colonnettes couronnées non d’un vrai chapiteau mais d’une seule grosse feuille à crochet, et des fûts réduits à un petit tronçon de quelques centimètres, bien plus bas que ces chapiteaux (fig. 24).

Dans les fonts d’Hervelinghen, les chapiteaux sont pris sur la hauteur de la cuve au lieu de lui servir de supports. C’est là une disposition d'un très mauvais effet.

Les cuves baptismales à un seul support sont carrées, circulaires ou polygonales; elles apparaissent au xne siècle et n’ont jamais cessé d’être en usage , toutefois, il semble que le plan carré soit tombé en désuétude

Fig. 20. — Fonts baptismaux de Carly.

après le xnc siècle, et que le plan polygonal, au contraire, n’ait été usité en Picardie qu’après cette époque.

L’Artois possède des fonts baptismaux du début du xiic siècle carrés à faces latérales ornées, à Ames (fig. 25) et à Guarbecques (fig. 26); ceux de Selincourt et de Sains en Picardie se rattachent au môme type mais ne sont pas antérieurs au milieu du même siècle. La moulure en quart de rond qui sert de chapiteau à leur support a pris les proportions d’une demi-sphère épousant au dehors la forme de la cuvette intérieure. On n’y voit pas comme dans les exemples cités pour l’Artois des grilles rattachant ce quart de rond aux angles de la cuve. Ce manque de transition est assez désagréable à l’œil. Ces cuves sont une sorte de compromis entre le type carré et le type circulaire connu de Chéreng (Nord) et du Tréport (Seine-Inférieure). Elles sont ornées de colonnettes sur les angles. Au pied de la cuve de Sains a été accolé après coup un petit réservoir allongé au-dessus duquel on dut tenir les enfants pour les baptiser par infusion lorsque ce mode de baptême fut adopté (fig. 27).

La cuve de Selincourt, beaucoup plus riche, est conservée aujourd’hui au musée d’Amiens. Ses faces, divisées chacune en deux panneaux par une petite colonnette cannelée semblable à celles des angles, contiennent divers sujets de très belle sculpture ; deux faces sont occupées par des anges descendant du ciel et tenant des couronnes ; la troisième par le baptême du Christ et par le Christ assis, couronnant l’Eglise et serrant un bandeau sur les yeux de la Synagogue ; sur la dernière enfin la Présentation de Jésus au Temple occupe les deux panneaux.

Dans la cuve d’Isques, près de Boulogne, la partie rectangulaire se réduit à un simple tailloir reposant sur un chapiteau formé d'un coussinet et de quatre grilles.

1. FONTS BAPTISMAUX DE SAINT - PIEPRE DE MONTDIDIER 2. 3.4. 5. CUVE BAPTISMALE DE SELINCOURT

D autres cuves carrées sur support unique appartenant à la seconde moitié

tic. 22. — Fonts baptismaux de Dannes.

du xne siècle ont la forme de véritables chapiteaux posés sur un fût très court. Celle de Bouillancourt près Montdidier ligure un chapiteau sans abaque mais

composé de deux parties : celle du bas évasée et garnie de huit grandes feuilles lobées tandis que la partie supérieure, droite et rectangulaire, correspondant à la cuve est ornée de quatre têtes aux angles, et entre elles de feuillages sur deux faces (fig. 28) et d’arcatures sur les deux autres (lig. 29). Ces têtes et ces arcatures sont très visiblement imitées des motifs que l'on trouve sur des sarcophages antiques. La décoration de ces monuments a du reste plus d'une fois servi de modèle à celle des cuves baptismales.

Fig. 23. — Fonts baptismaux de Wierre-au-Bois.

La cuve d’Andres en Boulonnais ligure une corbeille évasée sans ornements et sans abaque ; la cuvette circulaire est bordée d'un tore saillant raccordé aux quatre angles par des grilles (lig. 3o). Même disposition se remarque dans une belle cuve baptismale en grès conservée au musée d’Arras, avec cette différence que le chapiteau de cette dernière est décoré de huit belles feuilles de plantain à volutes (lig. 3i).

Fig. 24. ■ — Fonts baptismaux de Condette.

Un gros chapiteau du même genre porte la vasque des lonts baptismaux de Lacques, mais paraît avoir été pris à une colonne de l'abbaye (fig. 32). Il est souvent

Fig. 26. — Fonts baptismaux de Guarbecques (Artois).

difficile de distinguer les fonts baptismaux et bénitiers faits en forme de chapiteau des chapiteaux creusés et adaptés à cet usage après coup.

Des fonts baptismaux à coupe en haut relief circulaire cantonnée de quatre grosses têtes humaines et portées sur un pied existent au Tréport et à Chéreng (Nord) (1). En Picardie, les types de ce genre n’apparaissent pas avant l’époque gothique.

Toutefois, la cuve de Fransart qui date de la lin du xue siècle figure une coupe demi sphérique à huit faces se rattachant à un tronçon de fût octogone

(1) Les fonts de Chéreng' ont été publiés par de Caumont dans son Abécédaire d' archéolo gic- Architecture religieuse , page 31 1 de l’édition de 1870. La cuve du Tréport a fait l’objet d'une monographie du docteur Coutan dans le Bulletin de la Commission des Antiquités de la Seine-Inférieure , année 1891.

avec base attique munie de griffes (fig. 32). Il est presque impossible de dater les fonts baptismaux de Bouvaincourt près d Bu, qui sont de grandes dimensions et figurent une coupe demi-sphérique sur un pied cylindrique épaté et très-court. Les fonts

Fig. 27. — Fonts baptismaux de Sains.

Fig. 28. — Fonts baptismaux de Bouillancourt.

Fig. 29. — Fonts baptismaux de Bouillancourt.

en forme de coupe sont très fréquents dans les périodes subséquentes, surtout au xve siècle.

C’est à dessein que je n'ai encore rien dit des pierres dont sont faits les fonts qui viennent d’être décrits : cette question se rattache, en effet, directement à celle de leur fabrication.

Les cuves baptismales exigeaient

une pierre particulièrement dure et des ouviers spéciaux, tout comme les monuments funèbres du moyen âge et ceux de notre temps, et comme nos affreuses petites cheminées de marbre.

Ces monuments facilement transportables s’exécutent en gros dans quelques fabriques spéciales établies sur les lieux d’extraction de la pierre dure. C’est ainsi que se faisaient les fonts baptismaux de l’époque romane. Ceux de Saint-Pierre de Montdidier, de Vermand, de Saint-Just, de La Neuville-sous-Corbie, et de même en Artois et en Flandre ceux de Chéreng, Evin, Neuf-Berquin, Vimy, Guarbecques, Ames, Saint-Venant, sont en pierre bleue de Tournai. 11 en est de même des tombes romanes d’Estaires-en-Artois et de Saint-Josse-au-Bois. Plus tard encore, en 1173, c’est en pierre de Tournai que fut faite la tombe de Mathieu Ier, comte de Boulogne, inhumé dans l’abbaye de Saint-Jossesur-Mer.

On sait quel centre d’art lut Tournai au xie et au xuc siècle. Dans leur bel ouvrage sur VaAvt à Tournai (1), MM. de la Grange et Cloquet ont consacré quelques lignes liés intéressantes aux fonts baptismaux romans. Ils ont attribué à Lambert de Tournai la cuve baptismale de Chéreng. Depuis, M. Cloquet m’a fait l’honneur de compléter par une remarquable étude sur les cuves baptismales de Belgique (2) l’essai que j’avais donné sur celles du nord de la France. Selon le savant archéologue, les fonts baptismaux de Winchester auraient été exécutés aussi à Tournai, ainsi que plusieurs cuves aujourd’hui conservées en Hollande. Ces observations n’ont rien qui doive nous surprendre ; non seulement beaucoup de fonts baptismaux romans de la Flandre et de l’Artois, dans le diocèse d’Amiens ceux de La Neuville-sous-Corbie et de Saint-Pierre de Montdidier, et plus loin encore ceux de Vermand et de Saint-Just, mais les fonts baptismaux du

(1) T. I. p. 13. Tournai, Casterman 1889, 2 vol. in-8°.

(2) Revue de l’art chrétien , 1890.

Tréport, semblables de forme à ceux de Chéreng, sont en pierre de Tournai (3).

En même temps que batelier tournaisien, existait un atelier boulonnais, qui semble avoir fourni presque autant à la région du nord de la France.

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Fig. 31. — Fonts baptismaux de Licques.

Les environs de Boulogne possèdent un excellent calcaire oolithique à gros grains dit pierre de Marquise : on l’exploite autour de cette ville, où il forme plusieurs bancs de qualités assez inégales, et aussi à Honvaut, aux portes de Boulogne, où il est excellent ; enfin, près de Samer, où il offre moins de résistance. Les carrières de Marquise, qui ont conservé de fort curieux vestiges de

(3) Ce type est fréquent aussi dans la région des Ardennes où la même pierre s’exploite. On voit aussi des fonts en pierre bleue en Suède et en Norwège. [e ne sais si cette pierre provient du pays ou s’il y a là encore une importation.

l’exploitation romaine, passent en Angleterre pour avoir fourni la pierre de la cathédrale de Cantorbéry. La carrière de Honvaut, épuisée aujourd’hui, a fourni du xie au xve siècle de nombreux monuments à Boulogne : Saint-Wlmer, Notre- Dame, le château, etc. Quant à la pierre médiocre que l’on trouve en faible quantité près de Samer, on la voit employée dans les piliers de l’église de cette ville et quelque peu à l’abbaye de Saint-Wlmer, mais il n’est même pas sûr que les fonts baptismaux décrits plus haut en proviennent. On peut d’autre part affirmer qu’ils sont en calcaire oolithique du Boulonnais et que la grande cuve

d’Airaines est non seulement de la même date (xie siècle) et de la même pierre, mais reproduit avec une similitude frappante les mêmes figures et les mêmes ornements.

La pierre de Marquise s’est exportée tort loin, et l’exemple d’Airaines n’a rien d'étonnant ; les abbayes de Saint-Josse-sur-Mer, Saint-Sauve de Montreuil et Valloires ont fait amener à la fin du xne siècle et au xme siècle par la mer et la Canche ou l’Authie, des chapiteaux et jusqu’à des colonnes monolithes en pierre de Marquise. Pour ne parler que des fonts baptismaux, les trois quarts de ceux du pays qui forme aujourd’hui les arrondissements de Boulogne et de Montreuil, sont en pierre de Marquise. Outre cette similitude de matière, ils ont parfois des similitudes frappantes de formes, de mesures et de détails ; si l’on ne peut douter de l’origine commune des fonts de Samer et d’Airaines, on peut encore moins nier celle des fonts de Dannes et de Wierre-au-Bois ou d’Hesdres et de Tubersent, situés à des extrémités différentes du Boulonnais.

Aux environs d’Amiens la pierre de Marquise semble avoir été peu connue ; on taisait venir la pierre dure du bassin de l’Oise ou même de Caen par eau, et pour les fonts baptismaux, on s’adressait durant le xic siècle autant ou plus à Tournai qu’au Boulonnais. Mais vers le milieu du xiic siècle, un atelier local mit en œuvre pour cet usage les calcaires de Croissy et de Bonneleau qui devaient servir plus tard à la construction de la cathédrale d’Amiens. Cet atelier paraît avoir reproduit a satiété le même modèle si l’on en juge par les cuves à peu près identiques entre elles de Fouencamps, Gentelles, Buleux, Havernas, Equennes, Mirvaux, et du musée d’Amiens.

Fig. 31. — Fonts baptismaux au Musée d’Arras.

Fig. 32. — Fonts baptismaux de F'ransart'

Après l'époque romane toutes les paroisses étant pourvues de fonts baptismaux généralement luxueux et faits en bonne pierre, la fabrication se ralentit, et les fonts que l’on lit encore, n’étant plus l’objet d’un commerce régulier, furent exécutés dans le pays même et selon des types moins uniformes. Après les ravages des Huguenots qui vers 1567 détruisirent beaucoup de cuves baptismales, il y eut en Picardie une nouvelle fabrication assez uniforme.

Quant aux cuves en plomb, leur fabrication semble avoir été soumise aux mêmes lois ; la région picarde ne possède plus qu’une seule cuve romane en plomb, celle de Berneuil, qui date du xi ie siècle, or elle sort manifestement du même moule que la cuve d’Espaubourg dans le diocèse de Beauvais (1) : toutes deux sont formées de lames soudées identiques entre elles, la cuve de Berneuil a seulement une lame de moins.

Les pierres tombales se fabriquaient à peu près de même. A l’époque romane, elles ont généralement la forme d'un couvercle de sarcophage plus étroit aux pieds qu’à la tête, et ne sont ornés que de rinceaux: un très bel exemple datant de 1100

environ a été découvert dans les ruines de l’abbaye de Saint-Josse-au-Bois et déposé dans l'église de Tortefontaine. C'est une pierre de Tournai taillée en dos d’âne à quatre rampants ornés de rinceaux en méplat et de têtes de lions qui rappellent la sculpture de Saint-Wlmer de Boulogne. Des exemples tout-à-fait analogues se voient dans le diocèse de Noyon à Nesle, en Flandre et en Artois à Estaires et à la prévôté de Gorre, et le musée de Stockolm conserve beaucoup de tombeaux de ce genre. Il se peut que plusieurs de ces pierres tombales en forme de cercueil peu épais ou de simple toit aient été portées sur des supports (dalles posées de champ, lions accroupis ou colonnettes) comme le sont des pierres du même type à Nouaillé-en-Poitou, Niort, Laleu (Charente- Inférieure), Airvault (Deux-Sèvres), au Dorât (Haute- Vienne), etc.

Le musée de Boulogne possède une pierre Fig. 33. — Pierre tombale provenant tombale un peu différente qui semble appartenir de S'-Léonard 4 une date voisine de 1170 ou 1180: elle est plate

(Musée de Boulogne) .. . A ,

(2), arrondie vers la tete et ornee d une sorte de

créquier (fi g. 33). C’est une pierre de Marquise : il

est probable que dans les carrières de cette localité, les pierres tombales se

(1) Reproduite par le Dr Voiliez dans son bel ouvrage sur l’art roman de cette région.

(2) Les dalles plates sont fréquentes depuis l’époque mérovingienne : on en voit de celte période aux musées d’Angers et de Poitiers, dans le cimetière d’Andinghen fouillé en 1893 par M. l’abbé Debout, etc- A l’époque romane on en trouve à Sainte-Marie du Capitole de Cologne, à Saint-Hilaire de Poitiers (tombeau de Constantin de Melle), etc. A l’époque gothique elles sont innombrables. Les angles arrondis sont rares car cette forme est incommode pour une dalle qui doit s’incruster dans un pavement. Elle dérive des sar. cophages à angles arrondis, tels que celui de Cecilia Metella (Palais Farnèse) pour l’antiquité, et de la cathédrale de Vienne ou de S. Andoche de Saulière pour le xi° siècle.

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