‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 106 sur 335 · Cf. H. Dusevel, Beffroi d’Amiens, p. 4, sv · texte numérisé non relu

Cf. H. Dusevel, Beffroi d’Amiens, p. 4, sv

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uillaume Guiart, homme de la commune d’Orléans, et qui avait fait la campagne de Flandre sous Philippe le Bel, prête à des réflexions curieuses sur la civilisation vers la fin du xm0 siècle et au commencement du xive. Les Flamands avaient publié un écrit virulent contre la France et contre Philippe. Une époque où l’on publie des philippiques populaires (manuscrites, bien entendu) permet de croire qu’il y avait une opinion populaire, à laquelle des écrivains pussent s’adresser; et partant, que les lecteurs formaient une portion passable de la population. Mais quoi qu’il en soit, Guiart le vilain, voulant (en bon français) mettre les rieurs du côté de son pays, prit le parti d’écrire lui aussi, et de faire maints vers et mainte note *, durant le loisir que ses blessures lui laissaient. Et sur ce qu’un habile clerc lui représenta (dit-il) la nécessité de compulser les chartes historiques de Saint-Denis, notre Guiart raconte qu’il vérifia en effet son livre sur les documents et mémoires latins de l’abbaye.

Accordons à Legrand d’Aussy, auteur de la notice sur Guiart, que ce préliminaire sur des manuscrits latins allégués pourrait être cliarlatanerie toute pure, renouvelée des chroniqueurs. Mais si les rimeurs du moyen âge prenaient volontiers l’air d’avoir puisé à des sources historiques et à des chroniques latines, on peut penser qu’ils n’avaient point en vue de se donner par là une mine de vantardise. Ils n’eussent été que ridicules assurément, supposé que leur prétention n’eût pas un fondement sinon probable, du moins possible: savoir, la connaissance du latin hors du clerg’é. Mais laissons Guiart, si l’on veut1 2, et montrons sans plus comment il pourrait absolument se faire que le peuple du moyen âge, les bourgeois du moins, eussent été souvent plus instruits que nous ne le pensons communément. Une considération générale semblerait l’indiquer : c’est que dans les contrées où l’Eglise a longtemps joui de la paix, l’instruction populaire est beaucoup plus avancée que nulle part ailleurs3. Et l’on ne s’en étonnera point si l’on veut bien observer que toujours l’Eglise a

1. Notices des manuscrits, t. V. La branche aux royaux lignages. — Biblioth. de l’École des Chartes, n° série,

t. 111, p. 1, svv.

Du Gange, au mot Ministelli, cite Nicolas de Braia (xm° siècle) qui semble indiquer un certain fonds de souvenirs classiques dans la Ménestrandie. Cf. Francisque Michel, Chronique des ducs de Normandie, t. I, préface, p. xvij, svv.

2. J'aurais pu citer encore Burkhard Zengg (QEfele, Rerum boicarum scriptores, t. I, p. 247), fils d'un forgeron de Memmingen (fin du xivc siècle). Le récit plein de bonhomie dans lequel il expose ses voyages, ses études, et la manière dont il avait fait tète à la mauvaise fortune, est un véritable intérieur de ménage (p. 249) qui rappelle les peintures ilamandes, et auquel le vieux dialecte bavarois prête un charme de coloris tout particulier.

3. Il ne faut pas nous citer certaines provinces de France qui, profondément catholiques, semblent pourtant arriérées aujourd’hui en ce point. La révolution de 89 les a privées des anciens moyens de civilisation; et les nouveaux, plus ou moins empreints d’irréligion, ont dû les trouver rétives. Si donc elles ont paru repousser l’instruction donnée par le

xixc siècle, c’était en haine du prosélytisme irréligieux qui s'y alliait le plus souvent, et non à cause de l’instruction ellemême. Du reste, il est telle province française marquée d'une épaisse couche de noir par la statistique superficielle des économistes, et dont les établissements religieux d’instruction populaire surprendraient beaucoup s’ils étaient bien connus, quoiqu’ils n’y aient pas toujours reçu un développement complet ou officiel. Je citerai pour exemple le Vêlai (Haute-Loire).

Hervas, le savant le plus extraordinaire peut-être du siècle dernier, faisait remarquer ( Historia ... del hombre, libr. u, cap. ix) que, dans les États Romains, les écoles pour l’enfance étaient extrêmement multipliées et toutes propres à servir de modèles. Il n’est pas un village de cent feux, dit-il, qui n’y ait son école de lecture, d'écriture et de latin même ; en sorte qu’il s’y trouve fort peu de paysans qui ne sachent au moins lire. Mais, pour ne parler que d’aujourd’hui, j’ai vu tel village de la Suisse catholique (en Valais) où deux chefs de famille, les seuls qui ne sussent (point lire, étaient pour ainsi dire montrés au doigt, et comme notés d’infamie par leurs voisins.

îv. — t4

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pris soin, clans ses lois, d’assurer l’instruction du peuple1. Citons quelques preuves, en écartant ce qui regarderait exclusivement l’éducation des jeunes clercs.

1 serait fastidieux d’énumérer les décrets de conciles qui insistent sur l’importance des écoles, même pour la campagne. Cependant on ne saurait les omettre tout à fait sans tronquer abusivement cette matière.

Le 5e des neuf canons attribués au sixième concile général (3e de Constantinople en 680) enjoint aux prêtres de la campagne de diriger les écoles, et d’y admettre tous ceux qui s’y présentent, sans exiger aucun salaire2. Théo-

Quand Boccace, dans cette anecdote dont je parlerai plus tard, et dont on a si fort abusé (Benvenuto da Imola, Commentaire sur Dante, ap. Muratori, Antiquit.Ital., diss. 18), accuse les moines du mont Cassin d’avoir mutilé leurs livres pour en faire des psautiers qu’ils vendaient aux femmes et aux enfants, cette narration montre au moins une chose remarquable (la seule que n’y aient pas re- "marquée ceux qui l’exploitent), qui est que les femmes (je ne dis pas les paysannes , sans nulle exception) savaient lire. Aussi était-ce un usage fréquent au moyen âge, que de représenter les dames avec un psautier entre les mains.

Sur cette coutume, voyez les curieuses notes de M. /appert , Vit a B. Pétri Acotanti (Vienne, 1839), n° G — Hist. littéraire de la France, t. XXIV, p. 724.

Les ouvrages populaires publiés par l’imprimerie dès son origine, et particulièrement les pamphlets répandus par Luther et ses disciples , constatent encore l'existence d’une certaine instruction parmi le peuple. Car enfin, tout cela comptait sur des lecteurs formés avant le luthéranisme; et formés par qui? si ce n’est par les écoles ecclésiastiques, seules qui existassent alors.

1. 11 faudrait que notre siècle fût descendu bien bas en fait d’études historiques , pour avoir besoin d'apprendre que l’Église est l'ennemie née de l'ignorance, et la seule vraie conservatrice de la science. Mais, puisque les préjugés antireligieux sont devenus à la longue des axiomes, il n’est pas inutile de faire remarquer, çà et là, par quelles manœuvres tantôt perfides, tantôt malavisées, onaconduit la masse des parleurs et des écrivains aux assertions absurdes qui courent aujourd hui le monde. LeBullaire de Lyon, par exemple [Magnum bullarium romanum — opus absolut issimum Laertii Cherubini, Lugduni, 1673), a retranché du nombre des constitutions papales, non-seulement ce qui concerne les doctrines formulées depuis dans nos quatre articles de 1682, mais à peu près tout ce quia rapport à l’enseignement, aux universités, etc. Cf. Nardi, op. c., cap. X. — Voir le Bullairc (un peu plus ample sans être complet) de Mainardi (Cocquclincs, etc. ; Borne, 1733 , etc.), avis en tête des 1. 1 et VIL — Guerra, Constitut. (apost.) epitome, Venet., 1722.

Que ne retranchait-on aussi du droit canon les expressions suivantes? « Ignorantia mater cunctorum errorum, etc. — Si in laicis vix tolerabilis videtur inscitia, etc. (Distinct. 38.) » L’Église a toujours prétendu surveiller l’enseignement quelconque, afin d’empêcher que l’étude ne se tournât en poison pour la société; mais à cette surveillance elle n’a jamais manqué de joindre tout l’empressement possible pour activer les intelligences. Qui ne sait que les anciennes universités furent fondées par les papes , et que les biens ecclésiastiques furent affectés à leur soutien, là même où l’enseignement théologique n’en faisait point partie? — Cf. Nardi, l. c. (Godefroi Hermant) Observations importantes sur la requête présentée au conseil du Roy par les jésuites le 1 1 de mars 1643 ; ch. îv, p. 88, etc.

Le P. Theiner avait voulu traiter ce sujet dans son Histoire des séminaires ; mais il l’a fait d’une façon bien incomplète, et comme un néophyte assez mal converti, ou voulant faire valoir sa conversion sans trop de frais. D’ailleurs avait-il un cerveau propre à autre chose que des compilations matérielles? Érudit qui juge avec bon sens informé comme il faut, et copiste qui amasseront deux hommes très-différents qu’on ne saurait confondre sans fâcheuse erreur.

2. Nardi, op. c., cap. 22. — Cette ordonnance ayant été répétée cent fois dans les capitulaires et dans les conciles, il ne faut pas s’attendre que tous ces décrets soient enregistrés ici; ajoutons-en seulement quelques autres exemples qu’il eût été facile de multiplier. Concile de Mayence (813, can. 45). « Filios suos douent ad scholam, sive ad « monasteria, sive foras presbyteris, etc.» — Capitulaire de Thionville (805), 5. « De compoto ut veraciter discant om- « nés. De medicinali arte ut infantes banc discere mittan « tur. » — Concile de Rome (826), sous Eugène 11. « De qui- « busdam locis ad nos refertur non magistros neque curam « inveniri pro studio litterarum. Idcirco in universis epis- « copiis, subjectisque plebibus, et aliis in locis in quibus « nécessitas occurrerit, omnino cura et diligentia habeatur « ut magistri et doctores constituantur : qui studia littera- « rum, liberaliumque artium ac sancta habentes dogmata,

« assidue doceant, etc. » L’addition de Léon IV (« et si liberalium præceptores in plebibus, ut assolet, raro inveniuntur, tamen divinæ scripturæ magistri, etc. ») montre qu’on s'était proposé de véritables écoles populaires; et qu’on ne se réduisait pas au catéchisme pour le peuple, ou à l’éducation littéraire des clercs exclusivement, sans l’impossibilité d’obtenir mieux. — Concile de Paris (829) can. 30; mais celui-ci pourrait absolument ne regarder que les jeunes gens destinés à la prêtrise. 11 renferme du reste des dispositions remarquables, comme les exercices publics à faire subir aux élèves devant le concile quand il se réunira. — Concile de Langres, etc. (859), can. 10. « Ut scholæ sanc-

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dulf, évêque d’Orléans, rappelle ce devoir aux prêtres de son diocèse, vers 797', et le capitulaire d’Aix-la-Chapelle (789) avait déjà rég'lé que les égdises et les monastères auraient des classes semblables pour l’enfance 2. Aussi le biographe de saint Wolfgang1 (xe siècle) nous le montre3 conduit par son père aux écoles des moines, lorsqu’il n’eut plus rien à apprendre dans les classes populaires. On doit remarquer que l’enseignement spécial des clercs ne devait pas laisser de verser dans la circulation des connaissances littéraires plus que populaires, puisque, sur la quantité des étudiants formés pour la carrière ecclésiastique, il ne pouvait manquer de s’en trouver un certain nombre qui embrassassent une autre profession. J’ai vu même, dès mon enfance, dans le Vexin français une espèce d 'Ecole des chartes au petit pied, subsistant depuis je ne sais quelle époque dans l’enseignement des magistcrs. J’entendais les jeunes paysans se dire en façon de rhétoriciens ou de philosophes qui se vantent d’avoir complété leurs études : « Je lis dans les contrats. » Quoique ce ne fût pas précisément la Normandie , c’était, comme toute la droite de la Basse-Seine (non pas Seine- Inférieure) , du vieux diocèse de Rouen qui allait jusqu’à Pontoise4. M. Ch. Ro-

< tarum scripturarum, et humanæ litteraturæ... constitu- « antur undique scholæ publicæ; ut utriusque eruditionis, « et divinæ scilicet et humanæ.... Ingenti cura et studio « remedium procurandum est. » — Conc. de Valence (853) can. 18. (( Ut de scholis tam divinæ quam humanæ littera- « rum, nec non et ecclesiasticæ cantilenæ, juxta exemplum « prædecessorum nostrorum aliquid inter nos tracte lu r, et « si potest fieri statuatur atque ordinetur, etc. » — Règlements ecclésiastiques d’Angleterre (Capitula incertæ cditionis ap. Spelman; Concilia, 1. 1, p. 585, etc.), cap. 20. « Presby- « teri per villas et vicos scholas habeant, et si quislibet « fidelium suos parvulos ad discendas litteras eis commen- « dare vu 11, eos suscipere et docerenon renuant; sed cum « summa charitate cos doceant.. Quuni ergo eos doceut, « nihil ab eis pretii pro hac re exigant, nec aliquid ah eis « accipiant, excepto quod eis parentes ex charitatis studio « sua voluutate largientur. »— Concile 3e de Latran (1179), « can. 18. « Quoniam Ecclesia Dei et in iis quæ spectant « ad subsidium corporis, et in iis quæ ad profectum « veniunt animarum indigentibus providere tcnetur , ne « pauperibus, qui parentum opibus juvari non possunt, « legendi et proficiendi opportun i las subtrahatur, per « unamquamquc ecclesiam cathedralem, magistro qui cle- « ricos ejusdem ecclesiæ, et scholares pauperes gratis doceat, « competens aliquod beneficium assignetur, quo docentis « nécessitas sublevetur, et discentibus via pateat ad doctri- « nam. In aliis quoque restituatur ecclesiis sive monaste- « riis, si retroactis temporibus aliquid in eis ad hoc fuerit « deputatum, etc. » Nous arrivons ici au temps des universités qui, réunissant dès lors des milliers d’étudiants, multiplièrent les écoles préparatoires ou élémentaires; si bien que dans la seule ville de Milan leur nombre montait alors jusqu à 80. Tiraboschi, /. c. On trouvera d'autres documents sur les écoles, dans Thomassin, Nardi, etc., etc. Je ne connais Keuffel, Historia originis ac progressas scholarum inter christianos, que par son titre.

I. Capitulare Theodulft. Le 19e canon semble n’avoir en vue que les écoles cléricales; mais le 20e a évidemment pour objet les petites écoles rurales. 11 semble ne faire autre chose que reproduire une prescription consacrée : « Presbyteri per villas et vicos scholas habeant. Et si qui- « libet fidelium suos parvulos ad discendas litteras eis

« commendare vult, eos suscipere et docere non renuant, « sed cum summa charitate eos doceant; attendentes illud « quod scriptum est : Qui... adjustitiam erudiuut multos, « fulgebunt quasi stellæ in perpétuas æternitates. Quum « ergo eos docent, nihil ab eis pretii pro hac re exigant, « nec aliquid ab eis accipiant; excepto quod eis parentes « charitatis studio sua voluntate obtulerint. » Encore aujourd'hui, dans plusieurs pays hors de France, la charge des écoles rurales est un bénéfice ecclésiastique; et les magisters généralement en possession de faire la classe dans nos campagnes étaient un reste de cet office attaché comme devoir à la charge du chantre. Cf. Joly, op. c. Je développerai peut-être ce point d’histoire ecclésiastique, plus tard, dans un mémoire sur le chant de l’Église. On en trouve déjà une indication dans Canciani, Legcs barbarorum, t. IV, p. 327, n° 20. Cf. Krammer, Institution, histor. litterar. theologiæ (Presbourg, 1785), p. 146-202; § xm-xui.

2. Capital, aquisgran., cap. 72. « Scholæ legentium pue- « rorum fiant : psalmos, notas, cantus, compotum, gram- « maticam per singula monasteria vel episcopia dis- « cant. etc. » 11 est facile de s’apercevoir que toutes ces formules se répètent presque mot pour mot, et témoignent par conséquent d’une règle reconnue, qu’il suffisait de rappeler pour la remettre en vigueur. Aussi nous abstiendrons-nous d’en citer davantage. On en trouvera facilement d’autres réunies par Conring, op. c., par Muratori (Antiq. ital.) diss. 43. Launoy, op. c. Cf.Mores catholic., passim. — Histoire littéraire de la France, t. VI, p. 29, 40, 84, 284, etc. — Lecointe, Annales.

Le pape Alexandre lit (ap. Martène, Amplissima collectio, t. II, p. 853, sq.) s’indigne d’apprendre qu'en France il faille payer pour obtenir le droit d’enseignement. II appelle cela une coutume mauvaise, exorbitante, et qui déshonore l'Église.

Cf. Correspondant, janvier 1874, p. 242.

3. Vita S. Wolfg., ap. Surium (3 1 octohr.) : « Non contentus scholis trivialibus aut privatis erudiri, deducente eo sibi properandum statuit ubi tum intra Germaniæ fines maxime florerent studia litterarum. Itaque ad Augiense monastcrium se contulit. » Cf. Capitula Herardi Turonensis (858), cap. 17.

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