Les Arts au moyen âge
Depuis lors, diverses publications ne laissent pas d’avoir avancé ce que je désirais en rédigeant ce travail dans son premier état. Mais le pittoresque et la toilette ou autres curiosités de luxe ont souvent guidé les auteurs, beaucoup
plus que le détail vrai de la vie privée chez nos aïeux dans ses menues coutumes qui prêtent moins à l imitation (dégante.
3. Mabillon, Iter germanicum (éd. de Fabricius), frontispice et p. 54. — Ziegelbauer, op. c., 1. 1, p. 550, etc. L'auteur de l’article Lunettes, dans le Dictionnaire de Trévoux (1771),
MINIATURE AU MOYEN AGE
tronomie avec un boisseau à la main, comme présidant e„ux travaux agricoles 1 ; mais, dans la représentation de la musique, une vielle, sous le nom d ' organistrum, y est veng*ée, ce sem-
se plaint naïvement de ce que Mabillon ne nous a point dit si cette lunette avait des verres. Mais le moyen de savoir s’il y a ou non des verres à la lunette d’une miniature! Du reste cette peinture rappelle ce que Dithmar raconte de Gerbert (Sylvestre U) : « In Magdaburg orologium fecit, illud recte constituens considerata per fistulam quadam Stella nautarum duce. » Cf. Gerb., ep. 134, 148. La direction de ce tube pouvait servir à déterminer pour l’observateur un point fixe vers le ciel, sans que verres ou réflecteurs y entrassent en rien.
1. C’est ce qu’explique la légende qui se voit au-dessus de sa tète et que nous citerons tout à l’heure.
Les autres figures se voient dans le tableau donné par Herrade, et que M. Engelhardt a reproduit en une grande planche. Je l’avais copié d’après lui, pourquoi le recopieraisje encore? Depuis 1839 ces motifs ont été rendus accessibles par maint ouvrage ou mémoire sur peintures ou sculptures du Moyen âge et de la Renaissance. Cf. Nouveaux Mélanges d'archéologie, etc., t. I, p. 285, svv. — Vitraux de Bourges, Études, xvn (abside d’Auxerre). Etc.
Exposition de la planche et de ses inscriptions.
Au centre siège la Philosophie, couronnée par un diadème que forment trois têtes désignées par les noms : Ethica, Logica, Physica. De son sein coulent les sept fleuves des arts libéraux, dont elle est considérée comme la dispensatrice ; mais qui ont leur source en Dieu. On y lit ces légendes : Omnis sapientia a Domino Deo est. — Soli guod desiclerant, facere possunt sapientes. — Septem fontes sapientiæ fluunt de philosophia , guæ dicuntur liberales certes. — Spiritus sanctus inventor est septem liberalium artiwn, quæ sunt grammatica, etc.
Dans la partie inférieure du cercle central sont assis Socrate et Platon, chacun à son pupitre. On peut y remarquer, outre la forme de ce meuble, celle de l’encrier et du canif.
Une bible du xn® siècle, exécutée en Angleterre, et qui était cotés à notre Biblioth. royale mss. lat. 58, montre constamment aussi le canif à la main gauche (comme dans le saint Fortunat de notre miniature poitevine, pi. IV). Cette main, placée plus haut que la droite qui tient la plume, semble fixer la feuille avec la pointe du canif, tandis que l’écrivain trace le texte. La même attitude se voit dans le vitrail de Bourges qui est consacré à Saint Jean l’évangéliste. Ce pouvait être un artifice pour conserver la blancheur du parchemin primitif, sans user de garde-main par où la fleur de peau risquait d’être altérée dans le frottement.
Les inscriptions, chez Herrade, sont : Nattera universæ rei guam docuit philosophia; Pliilosophi primum Ethicam, postea Physicam, deinde Rhetoricam docuerunt. — Philosopha sapientes mundi et gentium clerici fuerunt.
Dans la galerie pratiquée autour du grand cercle, une loge particulière renferme la figure symbolique de chacun des arts. La Grammaire tient des verges ( scopæ ) et un livre. La Rhétorique, un stylet d’écrivain et des tablettes. La Dialectique, comme mettant aux prises les argumentateurs, est caractérisée par une fête de chien: symbole, soit des cris de l’école, soit de la dent acérée du syllogisme, ou même de
l'humeur taquine des ergoteurs. IxiMusique a pour emblème une vielle, une harpe et une lyre. L’Arithmétique tient, comme machine à calculer, une sorte de chapelet formé de grains noirs et blancs, mobiles avec frottement. La Géométrie est armée d’un compas et d’une règle à mesurer. Enfin, comme nous l’avons dit, V Astronomie porte un boisseau sur sa main ; sans doute parce qu’on lui associait la météréologie (encore bien jeune même de nos jours) , comme directrice des travaux agricoles.
Voici les inscriptions :
Grammatica. .
Per me quis discit vox, littera, syllaba quid sit.
Rhetorica.
Causarum vires per me rhetor aime requires.
Dialectica.
Argumenta sino concurrere more canino.
Le mot sinere paraît ici faire la fonction de l’allemand lassen, avec la signification de je fais, etc.
Musica.
.Musica sum late doctrix artis variatæ.
Il semble que ceci fasse allusion au contre-point.
Arithmetica.
Ex numeris consto, quorum discrimina monstro.
Geometria.
Tcrræ mensuras per multas dirigo curas.
Astronomia.
Ex astris nomen traho per quæ discitur ( duciturl ) omen.
Légende du grand cercle circonscrit.
Septem per studia docet artes philosophia.
Ilæc elementorum scrutatur et abdita rerum. llæc exercitia quæ mundi philosophia Investigavit, investigata notavit,
Scripto firmavit, et alumnis insinuavit.
Légende du petit cercle inscrit.
Arte regens dia quæ sunt, ego philosophia,
Subjectas artes in septem divido partes.
Dans les Vitraux de Bourges (planche d 'Étude xvii) une rose de l’abside/l’Au xerre peint aussi les arts et les sciences ; mais des représentations plus modernes nous ont ramené à ce même sujet dans le premier volume des Nouveaux Mélanges, p. 285, svv. Un vitrail de Laon, quelque peu ébréché, avait paru aussi dans notre irc série des Mélanges, t. IV, pl. vm.
Les changements du goût ont introduit des variantes dans ces figures; témoin ce que j’en montrais assez récemment pour le xvie siècle, d’après plusieurs sources contemporaines. Au commencement du xvm® siècle, une thèse de philosophie gravée pour les jésuites de Bamberg change les si pl Arts libéraux en autant de petits génies un peu classiques (comme l’exigeait cette époque). La Grammaire porte un livre qui rappelle les déclinaisons; les Humanités portent une corbeille de fleurs avec le titre Tropi et figuras. La Philosophie (toujours sous forme de putto) lance un foudre Iritide, coin-
ble, de la qualification roturière qui la flétrit dans les recherches de M. Bottée de Toulmon1.
L’histoire de la liturgie et des rites y trouverait également des lumières. Les Bollandistes ont cité quelque part une lettre ornée, pour constater l’ancienne forme des chappes2; les auteurs du Nouveau Traité de diplomatique 3 montrent dans un A capital, tracé au mont Cassin en 816, la représentation du chapelet, en dépit de ceux qui prétendent en faire une invention récente. Les exemples de ce genre ne manqueraient pas, et ces emprunts faits aux manuscrits devraient bien remplacer les illustrations de fantaisie dont on accompagne maints ouvrages historiques; ce seraient là de vrais monuments et non des caprices d’artistes. Combien il eût été à désirer que Muratori, D. Bouquet, les Bollandistes, les éditeurs de l’Histoire byzantine, D. Tosti, etc., eussent toujours choisi ce g’enre d’embellissement, au lieu des vigmettes ou culs-de-lampe pour le moins insignifiants, qui enjolivent, soi-disant, ces grandes collections par des anachronismes fades ou prêtant à rire!
uant à l’histoire civile, il est clair qu’une foule de matériaux pour l’écrire attendent, dans les miniatures, une main laborieuse qui s’occupe de les glaner. Les règlements de Javme II, insérés par les Bollandistes dans le troisième tome de juin, sont à eux seuls une collection de pièces extrêmement curieuses pour la description des cours au moyen âge ; et un ouvrage comme le Tristan de Marchangy, ou la compilation presque aussi romanesque de Monteil, accompagné de pareils monuments, en dirait cent fois plus que le texte tout seul. Du reste, les représentations mêmes de scènes étrangères à l’histoire du moyen âge fourniraient d’inépuisables renseignements en ce genre; la candeur des artistes d’alors ayant fait prendre communément à tout ce qui sortait de leur main une teinte contemporaine, laquelle, pour être comique4, n’en est pas moins utile historiquement. Témoin cette Cyropédie de la bibliothèque d’Iéna, où Cyrus, armé comme un chevalier allemand du xme siècle, fait son entrée triomphale dans une ville conquise, précédé d’un canon que l’on porte devant Si les miniatures offrent des renseignements inattendus à ce point, on
posé de Major, Minor, et Conclusio. L'Arithmétique présente une table de multiplication, la Musique tient un petit orgue portatif; et la Géométrie porte une sorte d’équerre, avec fîl-à-plomb. L’Astronomie montre un globe céleste ou terrestre (pour cosmographie et géodésie). Le tout se résume dans ce distique :
A) Erudit indoctos, B) sermones expolit, C) infert.
D) calculât, E) oblectat, F) pondérât, G) astra colit.
3. T. III, p. 43. De même pour la forme des ciseaux; Nouv. Traité de dipl., n, et officiers de la maison de Jayme, n, /. c. — Instruments de musique, à Saint-Gall ; Jubinal, op. c. — Calendrier, dans YHortus deliciarum, etc. Cf. Engel liardt, et Ziegelbauer, j, 533. — Marionnettes, dans YHortus deliciarum (copié par Dibdin, mais pas complètement). — Un pupitre à vis, d’élégance remarquable, publié dans les Notices des manuscrits , t, Yl, p. 124; et cent autres détails dans Willemin, si bien expliqués par M. Pottier.
4. C’est ainsi qu’une traduction française des Héroïdes d’Ovide, à la Bibliothèque du Roi (Mss. fr., n°7231, 2), nous montre Phèdre allant à la chasse dans le carosse du roi de
1. Annuaire historique (pour 1839) de la société d'histoire de France. 11 l’appelle Yinstrument truand, d’après une chronique du xivc au xve siècle. Mais cet avilissement de la vielle ( symphonie ou chiffonie ) pouvait n'avoir commencé qu’alors. Autrement une abbesse du xue siècle eùt-elle donné pour attribut caractéristique à la musique personnifiée, un instrument réservé aux aveugles et aux misérables?