Il miniatore chepinge, o il pittore che minia
4. On ne s'arrête pas à cette assertion, tout inconsislante qu'elle est, puisqu’on va même jusqu’à les accuser d’avoir été fatales aux sciences. Quand le jour se sera levé sur le chaos que nous ont fait en histoire les trois ou quatre derniers siècles, on admirera sans doute que de pareilles propositions aient pu être avancées, et recevoir même, jusqu'à nu certain point, la sanction de l'opinion publique. Mais si le philosophe y apprend alors à juger celte opinion qui est la reine du monde, le chrétien aura prévenu cette leçon, en tenant pour assuré que la haine delà religion est
l’œuvre de l 'esprit des ténèbres et du père du mensonge. Il y a longtemps que les enfants de lumière nous avaient été montrés comme bien distincts des enfants du siècle. Gette persuasion, cette certitude même que nous en avons, ne
nous empêche pas d’admettre qu'un individu puisse être subjugué avec une certaine bonne foi par ces assertions mensongères qui courent le monde. Voir la vérité aujourd'hui dans certaines questions d’histoire, c’est une sorte de bonheur exceptionnel que l’étude toulc seule ne procure que rarement et incomplètement. « Prudentem me fecisti mandato tuo... Super omnes docentes me inlcllexi, quia testimonia tua meditatio mea est; super senes intellexi quia mandata tua exquisivi. — Narraveruul mihi... fabulationcs, sed non ut lex tua. » (Ps. CXVIII.) Le sens chrétien nous indique où doit être le vrai; l’étude le met en lumière pour l’esprit, mais la foi l’avait montré d’avance au cœur, et avait épargné à l’étude les fausses routes. Ce guide manquera toujours à quiconque n’a pas la foi.
o. Il ne m’a pas réussi d’exécuter ce plan dont j’avais néanmoins assemblé divers matériaux préparatoires. Mais « l’homme propose, et Dieu dispose. » Ce que j’ai pu mener à terme d’une façon quelconque ne me semble pas moins pouvoir être assez utile comme indicateur de la voie ; et je ne m’oppose pas à ce que l’on me complète.
MINIATURE AU MOYEN AGE
’ accordons pas quelques développements à cet objet avant d’avoir déclaré en quoi la peinture des manuscrits nous paraît singulièrement digne d’attention. Quand ce ne serait pas l’histoire de l’art qu’on y rencontrerait, il nous semble qu’un autre point de vue mérite bien quelque considération aussi. C’est que là, plus que jamais, on voit l’art appliqué à sa véritable vocation; quelle qu’ait été du reste, à divers âges, son inhabileté absolue ou relative. C’était un beau temps pour l’art, que celui où il agissait sur l’homme pour l’élever au-dessus de la terre; mais ce temps a passé, et l’homme s’est emparé de l'art pour l’asservir à ses jouissances d’un jour. L’art y a été pris comme au piège et par surprise, lorsqu’il eut atteint son plus haut période; parce que, empruntant à l’étude de l’homme matériel un perfectionnement réel au fond, quoique d’ordre inférieur, il s’est laissé enivrer à cette coupe, et a changé le moyen en fin. Cependant l’âme est plus que l’art, et l’art n’est qu’une partie de l’action de lame; aussi ne devient-il grand qu’en formant un degré à lame pour monter plus haut.
L’union de l’idéal et du matériel, point culminant de l’art, n’a été le propre que de quelques hommes privilégiés. Mais si leur fusion à degré égal est si difficile à rencontrer, auquel des deux éléments, isolé ou prédominant, faut-il donner la préférence? Posé ainsi, le problème semble n’avoir pas besoin de réponse, tant la solution saute aux yeux. Nul doute que la connaissance et l’expression des formes extérieures ne soient essentielles aux arts de représentation; mais s’il est possible de prétendre à exprimer ce qu’il y a de plus vivant et de plus noble dans l’homme, les affections de lame (et j’entends les affections élevées), ne faut-il pas convenir que la reproduction des formes est un premier pas nécessaire, mais un premier pas seulement? Que si, donc, il fallait opter entre la fidélité dans les formes extérieures et la vérité des belles affections, le matérialisme du premier genre me semblera d’autant plus brut, qu’avec cet obstacle aplani, il n’aurait point su passer au delà. L’idéalisme du second, au contraire, sera d’autant plus admirable, qu’avec ce peu d’action sur la matière, il aurait mieux réussi toutefois à 1 imprégner d àme et de vie.
Là est toute la question, là est la règle pour les enthousiastes des deux partis. Ne vouloir point franchir Pérugin, parce que Raphaël penche déjà trop au matériel, c’est par crainte de l’excès (si ce n’est par manie et par mode) vouloir que l’art n’arrive jamais à se compléter. S’attacher à J.-L. David parce que le corps est pour lui l’objet suprême d’étude, c’est prétendre adosser le musée aux gymnases, à la scène tragique et à l’amphithéâtre des anatomistes, ou ne reconnaître guère de vie en l’homme que celle de la matière animée, avec les vils penchants qui trop de fois y prennent leur source. Mais placés entre ces deux époques, d’avant et d’après Raphaël, laissez-nous admirer celle dont le but a été le plus grand avec les moyens les plus faibles. On me permettra, sans doute, de rappeler ici ce que j’exprimais déjà ( Mélanges d’archéologie , lrc série, t. I, p. 32-35) à propos d’un ivoire servant de couverture au psautier de Charles le Chauve.
Au moyen âge, chez nos aïeux, le défaut de dessin et de tout ce (pii est technique, esl compensé par le sentiment. 11 y avait manque d’expérience et d’études; mais quelque chose
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
y vivait, de l'héritage lég'ué par l’art chrétien primitif. Dans la réaction contre le paganisme, peu importait le matériel; l’idéal était tout, d’autant que l’autre partie avait été puissamment étreinte par l’antiquité idolâtre qui se l’était comme appropriée. Et puisque l’art païen avait tout donné à l’extérieur, à la forme; l’art du christianisme voulut tout donner à l’âme, au mysticisme. L’un et l’autre était incomplets sans doute; mais encore une fois, là où ces deux vies ne s’embrasseront pas sans que l’une des deux soit étouffée par l’autre, l’art le plus honorable à l’homme et celui qui l’élève le plus, est celui qui dans l’enfance des moyens a trouvé la plus grande hauteur des sentiments. C’est là ce qu’on trouve dans les peintres mystiques (nom étrange pour les langues de l’antiquité) qui, tout en cherchant à perfectionner l’exécution matérielle, n’osaient pas moins, en attendant, viser à l’expression de tout ce qui paraît le moins accessible au pinceau. Et ce qu’ils avaient osé prétendre, ils le réalisèrent. Ce qui, dans le monde extérieur, échappait à leur inexpérience, ils s’en dédommagèrent en peignant l’âme par une sorte de pouvoir magique. L’abnégation et l’amour, ces deux ailes de l’âme chrétienne s’y touchent au doig't, pour ainsi dire, sous leur main. L’une est rendue sensible par la maigreur des corps, par l’impassibilité ou la douceur du visage; car l’humilité est une abnégation, et l’humilité est douce. L’autre (l’amour) se manifeste par le recueillement et la modestie des madones et des saintes, dont le visage respire une douceur enchanteresse, et une g’râce pleine de pureté; par ce regard demi-voilé, dont l’intérieur, la piété, la profondeur, l’oraison intime, échappent au langage sans avoir pu se dérober à la puissance de ces artistes.
La miniature surtout, longtemps réservée au cloître, conserva plus tard qu’aucune autre peinture, la notion de son vrai but, et la pureté de ses inspirations primitives. Le goût de la niaiserie, et l’enthousiasme classique pour les représentations effrontées de l’antiquité païenne, n’y firent irruption qu’à la fin, et lorsque la défection avait gagné tous les rangs. Or, voici comment s’effectua cette triste révolution.
Avant tout, il n’est pas un art (même littéraire) qui ait franchi plusieurs siècles sur son propre sol sans éprouver des modifications où tout n’est pas constamment pour le mieux. Je l’ai déjà fait observer à propos des sculptures du moyen àg’e, et comme une sorte de besoin dont l’humanité ne s’affranchit guère1. L’architecture ancienne de la Grèce, que l’on nous donne souvent comme affaire de goût dans ses différentes manifestations, lesquelles me semblent ne représenter que des races (Doriens, ioniens. Corinthiens et Sicyoniens), a pu exister jusqu’aux derniers temps; mais c’était affaire de mode chez des artistes divers, et nous avons eu quelque chose de pareil dans le développement de notre art ogdval. Car nous avons su être doriens au début de l’art gothique. La grâce un peu affectée ne s’est accentuée ensuite chez nous qu’avec une facilité de mœurs qui a de fréquents exemples depuis la fin du xuic siècle, et qui a conservé sur nous un grand empire. Des âmes plus sévères n’auraient-elles pas maintenu dans l’art français une touche mâle et grande? L’ionisme nous est né avec l’ascendant des femmes; mais la molle galanterie du Lang’uedoc et de la Provence accéléra un abaissement que le caractère public de Blanche de Castille semblait pourtant ne devoir pas précipiter. Toutefois c’était une femme mise trop en lumière, peutêtre, par son rôle politique de régente à deux reprises. Après elle, ce fut bien autre chose; et le sicyonisme nous envahit définitivement sous les Valois. La Renaissance française fut ravissante, mais avec combien de mollesse et de luxe affecté!
I. Nouveaux Mélanges, t. Jll, p. 176, svv. De plus jubiles pas la priorité, mais la vérité de mon dire. H y a là, en maîtres que moi l’auront dit sans doute ; et je n’y réclame somme, de quoi occuper l’esthétique et le parti du progrès.
MINIATURE AU MOYEN AGE
1 est bon de faire quelque emprunt à l’un des disciples de l’école de Düsseldorf. L’art lu moyen âge a été comparé par M. Püttmann 1 à la simplicité touchante des mœurs bourgeoises (à prendre la bourgeoisie dans sa vieille
notion, avec l’abandon de sa vie de famille). Le jeune homme qui la quitte pour le tourbillon des grandes cités, en perd bientôt le goût, en perdant la simplicité de l’âme; et ne la revoit plus désormais qu’avec d’autres yeux. Blasé sur tout ce qui avait eu ses premières affections, les plaisirs simples lui paraissent dès lors insipides, et le fatiguent; la passion avilissante, l’excitation honteuse des sens, lui semblent seules désormais propres à émouvoir le cœur.
Sur une voie toute semblable, les artistes de la fin du xvc siècle, enhardis par d im portantes améliorations dans la partie technique, ne virent plus guère dans l’art que ce coté seul en quelque sorte. Tout ce qui tenait au matériel attirant leurs yeux et fixant leur étude, ils n’eurent plus d’admiration que pour les monuments antiques, qu’une coïncidence malencontreuse fit alors surgir du sol. Dans les mo-
1. Die diisseldorfer Malerschule : « Die mittelallerliche << Kunst ist keusch und züchtig, unschuldig und bescheiden « wie ein einfach schônes Burgermàdchen , welches den « Bliek fronim erhebtzu ihrem Bewunderer, und ihm trau- « lich die Hand reicht. So lange der Jünglingnochnicht. sein « Vaterstàdtchen verliesz, schwàrmte er für das niedliche « Màdehen, fand ihredichteBusenverhüllungnatürlich, nnd « hing trunkenselig an ihren reinen Heiligenblicken. Aber « einste verliesz er die Heimath, und betratt die Sale der « Residenz, hier umdràngen ihn imposante Schonheiten, « glii h end, rauschend, coquet, entblôsst und buhlerisch « schmeichelnd. Sein Ilerz wird irre, er weiss nicht melir « was liebenswürdig, vas hassenwerth ist : das Einfache « erscheint ihm albern, das Freche naiv, und die Erinne-
" rung seiner Jugend erglànzt selten in dem Chaos seinei « Phantasie.
« So musste es aucli der ansprucblosen, altcbristliehen « Kunst ergeheu. Zu Ende des fünfzehnten Jabrhunderts « war der katholisch - mystische Glaube i ni allgcmeinen « seinem Erloschen nabe. Etc. »
La lettre ornée qui commence cet alinéa se trouve citée, je ne sais plus où, comme provenant de Bruxelles (. Biblioth . de Bourgogne). Mais il me semble bien que je l’avais vue parmi les mss. des Bollandistes vers 1844. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y faut pas observation très-attentive pour apercevoir le début d’un évangile de saint Jean; et les trois médaillons oblitérés devaient compléter celui de saint Luc, par l’aigle, l’homme et le lion.
MELANGES D’ARCHÉOLOGIE
nastères, comme chez les peuples auxquels ce moyen de fascination manquait, et o.ù les bacchanales classiques des cours n’avaient point enthousiasmé la multitude pour des idées d’un autre monde, l’art chrétien conserva quelque temps son empire. Mais l’Italie se jeta, tête baissée, dans l’application du g’enre g-rec aux scènes chrétiennes ; et de g'rands g’énies activèrent ce revirement de l’art, en mettant leur talent au service de la défection. Le nu fut émancipé de la manière la plus ridicule et la plus déplorable à la fois1; les chairs au coloris et aux contours voluptueux, les attitudes passionnées, et puis les tours de force du dessin, remplacent le modeste, le chaste, le grave, Je pénétré et le pathétique de l’art chrétien. Ces grands talents une fois disparus, rien ne pouvait maintenir la dignité de l’art ainsi fourvoyé. Faute d’inspiration, il s’adressa aux souvenirs classiques, et copia les idées, comme le faire de l’antiquité2.
Les artistes semblent alors perdre l’intellig’ence des scènes chrétiennes qu’ils représentent, et faire des plus graves sujets une sorte de passe-temps oisif, où ils mettent leur gloire bien avant celle de Dieu. Chacun étale tout d’abord sa spécialité (coloris, décors, anatomie, jeu de lumière et d’ombres, perspective, etc.), puis Notre-Seigneur et les saints s’accommodent de cette exhibition comme ils peuvent. Ainsi Jules Romain, dans l’apparition de la croix à Constantin , peint un nain qui essaye sur sa petite cervelle le casque d’un guerrier. Paul Véronèse fait assister aux noces de Cana le Grand-Turc avec la reine d’Angleterre et François Ier; etc., etc.
Si l’on pardonne à ces maîtres de pareilles fantaisies à cause de leur habileté, il semble que l’inexpérience des vieux miniateurs mérite bien autant d’être excusée en vue du sentiment profond et vrai qui conduisait leur main souvent malhabile. Du reste, ils n’ont pas toujours besoin de condescendance ; et plusieurs d’entre eux ont atteint un deg’ré qu’il n’est pas possible de mépriser, pour difficile que l’on soit. Nous allons indiquer quelques traits dans l’histoire de cette curieuse branche de l’art, en y mêlant parfois la peinture proprement dite, à cause de leurs destinées souvent communes dès lors3.
1. Dans des livres liturgiques, vous trouverez satyres et faunes, etc., pour encadrer les prières de l’Église. .Je ne sais si d’Agincourt n’a pas eu en vue de flétrir ces tristes anachronismes, lorsque, parmi des ornements extraits d’un Bénédictional , il place ces idoles immondes près d’une prière pro benedictione virginum. Au fond, il était difficile d’en faire une censure plus amère. C’était sans doute une indication a contrario , tirée de quelque conglomérat artificiel qui servait comme de chrie (ou promptuaire) au décorateur pour ne pas restera court de ressources inventives; il n’y voyait peut-être que cela dans l’indifférence quasi naïve que sa profession lui avait faite, l’art classique aidant. On possédait en répertoire quantité de motifs, ne demandant qu’à être utilisés de façon quelconque.