Aussi les traditions symboliques et légendairesdu Chris
tianisme disparurent alors si promptement que, pour interpréter des tableaux de Raphaël (la Vierge au poisson, sainte Cécile , Ilcliodore, etc.), il ne nous faut rien moins que des espèces de dissertations archéologiques, à peu près comme pour l’inscription de Rosette et le zodiaque de Denderah. A plus forte raison quand il s’agit des bas-reliefs et des peintures
du moyen âge, où nous sommes bien moins renseignés.
3. Nous prendrons pour guide principal l'ouvrage déjà cité de M. Waagen, sur les œuvres d’art et les artistes d'Angleterre et de Paris (Berlin, 1837 — 39; 3 vol. i n- 12.), en allemand. Mais nous ne pourrons faire que de bien faibles emprunts à son analyse des miniatures de la Bibliothèque royale; et nous laisserons presque entièrement de côté, comme de coutume, ce qui regarde exclusivement les manuscrits byzantins. Si M. le comte Auguste de Bastard avait pu mener à fin son histoire de la peinture d'après les manuscrits, il serait devenu possible d’établir, sur l'étude chronologique des pièces, une espèce de paléographie diplomatique, qui est livrée jusqu’à présent au tact individuel, et dont les jugements sont plus ou moins sujets à contestations.
C’est ordinairement d’après les données de M. Waagen que j’indique les manuscrits de la Bibliothèque du Roi, et l’on devra se rappeler que le remaniement des séries ancienciennement fort enchevêtrées a modifié bien des numérotations depuis cinq ou six ans. Les anciens catalogues permettent néanmoins de s’y retrouver sans trop d’embarras.
Les miniatures, depuis le commencement du vme siècle jusqu’au milieu du \vu% nous fournissent de précieux documents pour l’histoire de la peinture pendant plus de 900 ans. Rome, Florence et Vienne possèdent des miniatures antérieures au viue siècle, mais l’art ancien s’y montre assez, pour qu’on puisse considérer le viiic siècle comme donnant aux recherches un point de repère important. Non pas que l’époque mérovingienne nous laisse tout-à-fait dépourvus de renseignements utiles. Au vie siècle, par exemple, saint Grégoire de Tours (Hist. Franc., vin, 36) montre Gundobald, fils adultérin de Clotaire, gagnant sa vie à peindre les parois et voûtes des églises ou chapelles 1 quant il fut chassé de la cour par ses frères. Cela donne lieu de supposer qu’une certaine éducation en fait cl’arts appartenait au programme des écoles du palais dès ce temps-là. Mais n’exagérons pas le résultat de ces minces données.
Durant le viC siècle et au commencement du vin', les manuscrits latins furent rarement ornés de miniatures; ou, lorsqu’on a voulu s’y essayer, on n’a guère produit qu’un travail maigre; et plutôt un dessin bariolé, qu’une véritable peinture. On dirait que l’àge de Charlemagne ait fait surgir tout d’un coup cette branche de l’art. Outre la mention spéciale qui est faite de ses ordres dans le préambule de plusieurs manuscrits carlovingiens, nous savons que la Grande-Bretagne, toute précoce qu’elle fût, n’offre également presque rien en ce genre avant le vmc siècle; et que la peinture n’y est guère qu’une sorte d’enluminure pour les traits calligraphiques marqués préalablement à la plume2. En Italie, les traditions brusquement interrompues par les guerres dévastatrices des Lombards et des Grecs, n’étaient pas beaucoup plus avancées qu’en France, au temps des derniers Carlovingiens3. Mais si plusieurs analogies avec la peinture de l’empire d’Orient donnent lieu de supposer une influence byzantine dans le réveil des arts en France et en Allemagne sous les carlovingiens, on ne peut disconvenir que nos peintures de celte époque ont cependant un Caractère propre. Inférieures sensiblement pour le dessin, elles atteignent déjà souvent, par la hardiesse et l’originalité des pensées, une supériorité réelle sous le rapport de l’invention4, et une véritable indépendance de talent5. Le dessin est négligé, il est vrai, et l’étude de l’anatomie à peu près abandonnée.
1 . Dans te mot charaxare qu’emploie l’historien des Francs, quelqu’un a voulu voir une désignation de barbouillage. Ce n’est pas clair du tout ; j’y reconnaîtrais bien plutôt le souvenir d’un trait à la pointe marqué sur la muraille pour maintenir le galbe des figures arrêtées par le compositeur (ne varietur). Le barbouilleur ou tâcheron pouvait intervenir ensuite dans une peinture murale sans prétentions, mais à charge par lui de respecter les contours du maître dirigeant.
2. Évangéliaire in-folio, Suppl, latin, 693. — D’Agincourt, Peint., pl. 40, etc.
3. Rosiei, dans sa Storia clella pittura italiana esposta coi documenti, ne prend son point de départ qu'à Giunta. Ce peut être le résultat d’un système préconçu, mais l'auteur apercevait sans doute que les temps antérieurs ne mettaient pas ses compatriotes dans un jour fort éclatant.
Pour moi, je dois déclarer aussi que les vieux mss. irlan-
dais et anglo-saxons me sont presque entièrement inconnus. On en parlait du reste fort peu à l’époque ou e rédigeais
ce travail. Depuis lors M. J. O. Westwood a publié de> fac-similé qui feront faire un grand pas à cette partie de I histoire des arts; et la Suisse parait enfin comprendie que l’on a besoin d’elle pour s’orienter sur un terrain si peu exploré. Cf. Ferd. Iveller, Bilder and Schriftzùge in dm irischen Manuscripten der schweizerischen Bibliotheken ( Mémoires des antiquaires de Zurich).
4. Voyez le Discours de M. Ém. David, publié d'abord en tète du quatrième volume du Musée français, puis avec des additions et quelques corrections dans le Magasin encyclopédique (mai, etc., 1812). — Bibliothèque royale, Suppl, lai.. 686. A la bibliothèque du Louvre, puis au Musée des souverains (et enfin à la Bibliothèque nationale), un Evangelistarium donné à Napoléon Ier par la ville de Toulouse.
5. Les peintures byzantines des jxe et xn siècles conservent des vestiges sensibles de l'antique, surtout dans la composition de la scène, dans le coloris, le jet des draperies, les accessoires architectoniques, etc.; et malgré une sécheresse générale, le caractère, le mouvement et fex-
MÉLANGES D ARCHÉOLOGIE
Les contours des membres appauvris s’alourdissent. Mais les tètes ont de la vérité, de l’expression même; et les draperies offrent des restes remarquables du beau style. En somme ces peintures ne méritent point les jugements durs et méprisants qu’en porte le comte Orloff dans son Histoire de la peinture en Italie. Et lorsque plus tard, en Allemagne (sous les empereurs saxons), le mariage de la princesse grecque Théophanie (Théophano ou Théophanou) avec le fils d’Othon 1 (972) y rendit quelque action aux peintres byzantins, celte contrée avait déjà produit des fruits spontanés d’une sève latine (franco-germaine). M. Waagen1 compare des manuscrits allemands de cette époque (à Trêves, à Gotha et à Paris), qui lui paraissent le démontrer incontestablement.
ien des enlumineurs franco-germains et britanniques du ix° siècle empruntent presque toujours leurs ornements architectoniques au style roman, qu’ils chargent d’enjolivements barbares. Ils affectionnent singulièrement les animaux fantastiques composés de parties hétérogènes et s’enlaçant comme par manière de jeu ou de combat, surtout dans les bases et les chapiteaux des colonnes. Ils marquent souvent les contours par d’épaisses lignes noires bien plates2. Une espèce de vignette courante sert d’encadrement assez ordinaire au texte. La surface est souvent glacée par une sorte de vernis3.
En Italie, des réminiscences de l’art antique s’aperçoivent encore dans les draperies et le ton chaud des chairs surtout ; malgré la pauvreté du dessin qui pèche principalement par la partie anatomique, et dans le détail des extrémités4.
Le xc siècle montre une décadence sensible; la notion du clair-obscur semble s’y perdre, et les formes mêmes se dégradent de plus en plus0, surtout pour les mains. L’enlumineur s’y sert souvent du fonds (parchemin) pour les clairs. L’Allemagne cependant se maintient, et produit les meilleures peintures de cette époque, même avant la venue de Théophanie. On y retrouve une certaine entente du clair-obscur, des draperies bien jetées, des visages passablement dessinés et qui ne manquent point d’expression. Le bleu et le vert y sont en faveur et jouent un grand rôle dans les vêtements, mais surtout dans les fonds, même pour les capitales. Sur la fin de ce siècle, l’influence byzantine s’y montre aux tons bruns des chairs, à l’emploi fréquent de l’or dans les fonds et dans les ornements des draperies, à la raideur des plis, aux vêtements de pourpre ou de vermillon6.
pression s’y montrent. Mais une caractéristique constante de ces miniatures, c'est la prodigalité de l’or dans les vêtements et dans les fonds, la maigreur et la longueur exagérée des visages. Les chairs, au ixe siècle y sont communément orangées; au xc, elles prennent une teinte rouge de brique. Mss. grecs , 20, 70, 74, 139, 230, 310, 343, 330, 1 128, 1208, 1328, 2144, 2243, 2736; Coislin : 21, 79. — Etc.