VOL. IV. PL.V
SAINTE FADEGONDE ÉTUDIANT L’ÉCRITURE SAINTE D’après un Manuscrit poitevin du xi*' siècle, à la bibliothèque de Poitiers
MINIATURE AU MOYEN AGE
âg*e b Ti ’ès-peu de clair-obscur; contours exprimés par une forte ligne de couleur sombre, mais au pinceau, et non plus à la plume comme précédemment. Caractères bien marqués, quoique avec rudesse.
Pendant ce temps-là, Constantinople, qui avait toujours conservé une certaine teinte des principes, et quelque souvenir des belles formes antiques2, agissait peu à peu sur l’Occident au moyen des communications que multipliaient les croisades, et qu’activa la puissance momentanée des Latins dans l’empire grec. Mais la tradition byzantine ne se reprend à produire chez nous une action bien prononcée, qu’à partir des dix premières années du xiii° siècle, jusqu’au môme point du xive; encore se borne-t-elle à peu près à la peinture. Car, pour la sculpture, elle prit communément ses modèles dans les restes du paganisme, ou dans l’art primitif chrétien jusqu’au moment où elle se fît gothiqne. Et il ne faut pas oublier que, durant la période même de l’influence byzantine en peinture, plusieurs ouvragées font preuve d’un développement indépendant, qui se proposait pour objet d’imitation, soit les monuments chrétiens des premiers âgées, soit d’anciens modèles nationaux; comme en Italie, lorsque l’on copia des miniatures conservées dans les manuscrits du v° siècle ou
du vie. D’Ag’incourt et M. de Rumohr en font
1. Tandis que les Byzantins, exagérés en hauteur, donnent huit et dix tètes à leurs figures, ou quelquefois davantage.
2. Même au point de la plus grande décadence, l’art byzantin maintient, ne fùt-ce que par habitude, une conformité quelconque avec les ouvrages des maîtres. L’ordonnance des sujets, la gravité froide mais décente de ses personnages, une vague tendance à la dignité et à la grandeur, enfin un reste de noblesse, le caractérisent toujours; et malgré la pauvreté des xie et xu° siècles, ses figures ont des airs de tête tout-à-fait remarquables pour l’expression, surtout en fait d’élévation. Les profils des Évangélistes et des Prophètes (Isaïe principalement, sujet de prédilection pour les Grecs) méritent d’être cités en ce genre. Si l’on y trouve de la raideur, on ne peut se refuser à y reconnaître quelque sentiment de l’inspiration.
Constantinople, jusqu’au règne de Baudouin, avait conservé de nombreux chefs-d'œuvre dus à l’art ancien; et une lettre de S. Théodore Studite nous annonce qu’au ixe siècle ou savait encore les apprécier. Écrivant à des religieuses (Epist. XIX, éd. Migne, p. 1176j, il les engage à ne pas imiter ce qu'elles pourraient voir de relâchement autour d’elles; mais à fixer leurs regards sur les grands exemples laissés par les saints, de même que l'artiste s’impose d'étudier le bel antique. Ce qui n’empêche pas que l’on ne trouve encore imprimé (1875), à la façon de vérités indiscutables, « qu'il était sévèrement défendu d’imiter ou même de regarder les idoles; etc. etc. » Heureux écrivains, qui traitent Y Histoire des beaux-arts sans plus de tracas! et bonnes gens aussi, que ceux qui admettent pareils exposés comme affaire entendue !
Pour ce qui est de l’influence byzantine dans la miniature des latins, elle n’est vraiment sensible en Italie qu’au commencement du xrae siècle, et là elle se maintient à Bologne jusqu’au xive. Disons toutefois, en reconnaissant le fait, à quoi se peut réduire cette influence. Partout où les modèles anciens, c’est-à-dire les travaux de l’antiquité profane et de l’art chrétien primitif, peuvent aider l’artiste, la trace s’en trouve communément dans les productions grecques du moyen âge (draperies, sentiment du
la remarque plus d’une fois.
modelé, types traités par les premiers âges du Christianisme). Mais si les types antérieurs lui font défaut, soit pour les personnages, soit pour l’ornementation, sa pauvreté devient saillante, son goût n’est plus guère que de la barbarie; d’où il arrive que les saints et sujets qui appartiennent au moyen âge, y apparaissent souvent sans âme et pour le moins insignifiants. La draperie alors est remplacée par ces vêtements à étoffes historiées et lourdes, qui avaient passé d’Orient. dans l’empire grec dès le vie siècle pour le moins. Et comme certaines scènes prises de l’Ecriture n’avaient pas été en usage (au moins d’une manière fréquente) durant les premiers siècles de l’Église (tels que le crucifix, la Sainte Vierge portant l’Enfant-Jésus), Byzance les a généralement peu compris et n’a guère su les rendre. Les crucifix byzantins n’ont point la noblesse et la souffrance paisibles de ceux de l’Occident. Chez eux, la torture y montre un homme plutôt que le Fils de Dieu ; et c’est chose digne de considération que les Grecs, ordinairement supérieurs comme artistes (j’allais dire comme praticiens) aux Occidentaux, n’aient point su donner à un aussi beau sujet fonction qu’y mettait l’art latin, tout brut et tout enfant qu’il était. Ainsi les disputes sur l’influence grecque, dans la conservation de l’art moderne, n’ont guère qu’un intérêt scientifique; ce qui est hors de doute, et ce qui est une vraie gloire pour la chrétienté latine, c’est que pour la technique nous avons bien dépassé Byzance (si ce n’est peutêtre dans certaines manipulations de couleurs); et que, pour l’inspiration, elle nous appartient.
La vie du cloître seule, parmi les sujets récents, avait trouvé dans les Byzantins des artistes naïfs et vraiment inspirés; particularité qui vient sans doute de ce que les artistes grecs d’alors étaient moines pour la plupart.
M. Bouslaief, à Moscou, est revenu tout récemment sur l’histoire médiévale des peintures byzantine et russe, et se montre bien sévère pour nos artistes occidentaux postérieurs au xvic siècle (en fait de tableaux religieux). On ne saurait pourtant lui donner toujours tort dans ses appréciations; mais ce dont il faut lui savoir beaucoup de gré, c’est le jour (très-nouveau pour nous) que ses publications ouvrent sur fart moscovite avant l’influence occidentale.
otre France (l’Ile-de-France), au xm° siècle, nomme l’art des miniaturistes *. Elle les fait appeler enlumineurs- ; et donne si bien le ton dans la miniature, de 1250 à 1360, que plusieurs beaux manuscrits étrangers ysloriés, à dater de cette époque, sont écrits en langue française; ou avec traduction française, soit continue, soit intermittente3. La diffusion de la langue française, occasionnée par les croisades, par les guerres d’Italie, par les princes français d’Espag'ne, des Deux-Siciles, de Hongrie, d’Angleterre et de Flandre, par les poésies de nos romanciers et trouvères, etc., a dû sans doute y contribuer beaucoup. Du reste la France (y compris les Flandres, etc., sous les ducs de Bourgogne) se maintint en première lig’ne, dans cet art, jusqu’au xvie siècle. L’Allemagne, au xme siècle, ne tient pas en présence des autres nations. Les cathédrales de Strasbourg, de Cologme et de Fribourg, annoncent, il est vrai (sous l’impulsion française), un développement remarquable chez les artistes de cette nation; et plus tard l’école de Cologne prouve que les Allemands pouvaient devenir peintres, quoi qu’on ait dit. Mais quelles qu’en soient les causes, leurs miniatures, durant la période qui nous occupe, montrent peu d’expression, un dessin incorrect, et des visages sans individualité. Cependant plusieurs détails4 donnent lieu de supposer aux enlumineurs allemands une éducation artistique commune avec la France et les Pays-Bas.
La peinture européenne, entre 1250 et 1360, acquiert une grâce qui va toujours croissant, et qui certainement n’était pas empruntée à Byzance. Cependant le dessin, qui se développe, excède parfois dans son désir de marquer les articulations, et tombe dans le sec. Le type des visages est d’abord un petit ovale effilé, qui acquiert plus d’ampleur vers la fin de cette période. Le nez, aminci et pointu, se raccourcit avec le temps; la bouche, d’abord assez grande, se rapetisse ensuite. Les yeux dilatés et effarés se maintiennent. Les mains, après avoir été trop petites, excèdent plutôt en grandeur; tandis que les pieds sont généralement fort au-dessous de leur dimension naturelle. Les nez larges et fortement arqués se retrouvent souvent encore comme symbole de méchanceté. Cependant, au lieu de ces types à priori , les traits commencent à s’empreindre d’individualité5. L’effort pour exprimer sur le visage