Bernard de Breidenbach dans la relation de son pèle
rinage aux saints lieux, écrit : « Erhardus Rewieh de Trajecto inferiori qui omnia loca in hoc opéré depicta, docta manu efligiavit. » Mais une traduction hollandaise dit : « Ileilige bevaerden tôt dat heylige graft in Iherusalem, ghedruck doir meister Erhaert Rewieh van Utrecht in die stadt Van Mentzs. » Cf. Hub. Millier, Beitræge... etc. P. II, p. 3.
6. Cf. Botfield, Notes on the Cathédral libraries ofEngland. — Mcrry-Weather (F. Somner), Bibliomania in the middle âges. — E. G. Vogel, Serapeum, 1849, etc., passim.
7. Je ne sais ni à quelle époque ni à quel genre de peinture appartenait Martin Stock (cité par Ziegelbauer, t. IV, p. 729), moine de Saint-Martin de Cologne, dont uu ouvrage sur la composition et la préparation des couleurs existait encore dans son monastère à la fin du siècle dernier. J’ai également omis plusieurs autres peintres dont les noms se rencontrent dans les écrivains du moyen âge, parce (pie rien n’indiquait que la miniature fût leur genre. Des spécialistes examineront cela mieux que je ne le saurais faire.
8. Ceux qui se sont occupés de l’étude des miniatures ont remarqué souvent que bien des manuscrits des xive et xve siècles présentent, à côté de pages supérieures, de nombreuses parties qui sentent la main vénale et la fabrique, pour ainsi dire.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
quelque temps de là, on peut s’apercevoir de la différence qu’il y avait entre ces peintres anciens, nécessairement familiarisés avec les livres saints qu’ils illustraient d’après une immémoriale tradition, et les nouveaux artistes émancipés par Michel-An ge, etc., et n’étudiant plus guère que les statues ou les bas-reliefs antiques. Ces nouveaux venus, qui s’imaginèrent pouvoir tout apprendre dans les ateliers de leurs maîtres (et quels maîtres souvent!), tombèrent rapidement, tout pleins qu’ils étaient d’euxmêmes, dans une véritable niaiserie en fait d’art chrétien1. Raphaël fut le dernier, à peu près, qui comprit quelque chose à la symbolique des vieux àg’es; mais ce qu’il devait sans doute à la manière pieuse du Pérugin ou de Baceio délia Porta, il paraît s’être mis peu en peine de le
léguer
a ses
propres disciples, qui n’ont pas l’air de s’en être doutés.
! . Le commandant Stengel, vieil officier de l’empire et de la garde royale, avait patiemment relevé certains enfantillages de convention qui paraissent avoir passé en répertoire pour les ornemanistes des livres d 'heures comme argot d’atelier, ou mots de passe entre confrères. Son ami le comte Auguste de Bastard en donne quelque aperçu dans le Mémoire sur les crosses (p. 814, sv.) que j’ai cité plus d’une fois. Mais, pour s’en bien faire une idée, il faudrait avoir parcouru Ja consciencieuse série de calques dont s’appuyait le dépouillement loyal fait à la longue par l’aimable et sérieux vétéran de nos grandes guerres contre toute l’Europe.
Malgré ce qu’il y a de coq-à-l'àne et de propos interrompu dans cette façon méthodiquement grotesque d’embellir un recueil de prières, il ne parait pas douteux qu’elle ait été mise en pratique par le grand Albert Dürer lui-même. Dans ses croquis en marge des heures du duc Maximilien de Bavière, cette intention d’espièglerie est palpable à diverses reprises. Prenons quelques pages de l’extrait dû à Strixner (Munich, 1850); en écartant ce qui est tout simple pour un homme sérieux. Fol. o : « Propriæ fragi litatis. . . eoguitio. » Un vieux médecin suspend la récitation de son chapelet pour se renseigner sur ses chances de vie, à l'aide de la fiole aux urines. Au dessus de lui, un oiseau pend au piège par le bec. — Fol. 8 : « Pro benefactoribus ; » aumône donnée à un malheureux. — Fol. 21 : « Contra potentes; » un \ieil empereur impudique et tombé en enfance. Item le diable précipité par saint Michel. — Fol. 22 : « Quando hélium agendum est; » la guerre des paysans (si je ne me trompe), Marignan, peut-être [la paysandaille du cardinal de Siotij comme parlait François Ier). Mais les hommes des
cantons suisses ne pouvaient plaire à un prince autrichien, même quand ils étaient enfoncés par la gendarmerie française.— Fol. 20 : « Non cognoverunt vias meas; » un chevalier que le diable attend au passage, et que poursuit la mort.
— Fol. 30 : « Cæli enarrant gloriam Dei ; » Hercule poursuivant de ses flèches les harpies qui fuient par les airs.
— Fol. 31 : « Domini est terra et plenitudo ejus; » un sauvage de l’Amérique méridionale, et des animaux tels qu’on pouvait en imaginer pour un nouveau monde à peine parcouru depuis le débarquement des Européens. — Fol. 32 : « Myrrha etgutta , et casia..., ou Filiæ Tyri in muneribus; » un Bédouin conduisant son chameau (caravane ?) , et singe se jouant sur les branches. — Fol. 33. « Deus noster refugiurn et vii'tus, adjutor in tribulationibus..., » un voyageur fatigué ou nonchalant, qui s’est assis pour dormir, la tète appuyée sur sa main droite. — Fol. 34 : « FJuminis impetus hetiheat civitatem (?); » un grand bassin de bronze, plein d'eau; et des boucs, faunes ou satyres, prisonniers ou pendus. — Fol. 33 : « Alienigenæ,.. et populus Æthiopum, » et « Cantate Domino... et bmedicite nomini ejus; » Hercule vainqueur du lion, et un ivrogne terrassé par le vin sans interrompre les libations de sa liesse. — Fol. 36 : « Nubes et caligo in circuitu ejus; » une bonne femme succombe au sommeil ou à l'ivresse sur sa chaise, pendant qu’un lansquenet s’avance à pas de loup pour dévaliser le ménage. Près de là un chien en quête, le museau à terre. — Fol. 39: « lu omnibus requiem quæsivi, et in hereditate... morabor... In Israël hereditare; » une ménagère qui vient de recueillir les œufs dans sa basse-cour, et s’en va supputant les profits du marché (espèce de Perrette au pot au lait). — [Fol. 40 : « Radicavi in populo honorificato ; » Silène, as-
MINUTEURS AU MOYEN AGE
Exemples, pour qu’on ne me soupçonne pas de mauvaise humeur gratuite : les anciens artistes, voulant exprimer dans leurs représentations de la Sainte Vierge le beau litre de cause de notre joie \ trouvèrent dans l’Ecriture le raisin comme symbole ordinaire de l'allégresse2. Ils mirent donc une grappe dans la main de Marie ou de l’enfant Jésus ; mais cette grappe se change en cerises chez Garrache, et n’est plus qu’une sorte d’enfantillag'e. Sans doute que, comprenant aussi peu la pomme, symbole du péché d’Adam3, qui représentait Marie comme Y avocate d'Eve \ il ne vit dans ces divers fruits qu’un amusement de l’enfant divin, et j’ai grand’peur que Mignard, tout en conservant les types, n’y ait pas eu plus d’intention ; car un peu de mignardise peut bien avoir dirigé le maître.
appelons encore une petite statue du xmc siècle, qui représente l’enfant Jésus entre les bras de sa mère et caressant une colombe une autre, de la même époque à peu près, mais de plus grande dimension, à Saint-Denis, représente la colombe se débattant et retenue par l’enfant Jésus qui lui tient les ailes. Si quelqu’un doutait que ce fût là un emblème des âmes
sis sur un tonneau, s’adosse contre un énorme cep de vigne pour mieux vider son broc de \in. — Fol. 43:
« Deus in adjutorium meum intende; » un fantassin se met en garde
2. Vinum lætificat cor hominis; Ps. 103. — Vinum 1rs qui amaro suntanimo; Prov. 31. — Vinum in jucunditatem creatum est; Eccli. 31. — Exultatio animai et cordis, vinum moderato potatum ; ib. — Numerus musicorum in jucundo et moderato vino; ib. 32; etc. D’ailleurs, le premier miracle de Notre-Seigneur eut lieu à la sollicitation de sa Mère, e précisément pour empêcher, par le changement de l’eau en vin, que la joie des convives de Cana ne fût troublée par l’embarras de leurs, hôtes. « Ex aqua facto vino lætantur convivæ (dominic. infra octav. Epiphaniæ). »
Les anciens hymnographes grecs, avec leur grâce un peu coquette, mais souvent pleine de piété au fond, et nourrie du souvenir des saints Pères, caressent volontiers cette idée : « Vilis quæ germinavit fructum vilæ; quæ racemum maturum aluit; vinum stillatitem quo exhilarantur animæ. » Cf. German. C P., Chrysipp., Hesycli., Theodotion., etc. ap. Buteon., p. 13o.
3. Quandopômi noxialis , Innecem morsu ruit (Hymne du vendredi saint).— La pomme et le serpent, ou l'un des deux, rappellent ce même sens dans les anciennes représentations. Elles montrent Marie auxiliatrice du genre humain en lui donnant le divin fruit de ses entrailles ( frudus ventrisgene-
eontre la charge impétueuse d’un chevalier qui lance son cheval à fond de train. — Fol. 43 : « Jubilate Deo omnis terra; » une sarabande entraînée par les notes joyeuses du hautbois ou de la musette. — Etc.
Quand un maître de si haute valeur jugeait ces folâtreries sortables pour lui, pour un prince et pour un livre de piété, je laisse à penser ce que durent s’accorder de licences exhilarantes et narquoises les artistes du second ou du troisième ordre. Gens de moindre lignée, ceux-ci n’étaient pas tenus de s’appliquer le dicton : « Noblesse oblige. » En conséquence ils s’en donnèrent à cœur joie, et nous avons peine aujourd’hui à songer que ces facétieuses bêtises puissent recéler un brin de sens commun. Nous appelons donc caprices joviaux ce qui vraiment était toute une technologie presque théoriquement organisée; ou, si l'on veut, un vocabulaire d’hiéroglyphes reçus chez le monde de ce temps- là.
1 . Tu lætitia Israël. — \ila,dulcedo,et spes nostra,salve;etc.
rosi), tandis qu’Ëve avait perdu l'homme en lui offrant le fruit défendu.
Il avait au moins l’entente du sujet qu’il exprimait si singulièrement, le bizarre artiste (Rosso, dans une voûte à Arezzo) qui représentait la Sainte-Vierge tirant la pomme du gosier d’Adam ; à peu près comme l'oiseau des fables de Phèdre, extrayant l’os de la gorge du loup.
4. Célèbre expression de saint Irénée, dont les protestants se sont transmis (sans réussite) la réfutation de docteur en docteur ; tant ils avaient besoin, pour y échapper, de meilleures raisons que celles données au xvic siècle par leurs premiers maîtres !
3. Le plâtre de cette délicieuse sculpture (provenant de M. Micheli) existe dans le commerce, et nous sommes bien aise de l'indiquer comme tout autrement propre à nourrir la piété que celle de Bouchardon ou taut d’autres, qui sont en possession de prendre place dans les oratoires. On l’a même reproduit en bronze par la galvanoplastie.
iv. — 27
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reposant sous la protection de la Mère de Dieu, et conservées par elle malgré leurs infidélités ou leurs répugnances, nous lui citerions un tableau de Pinturicchio, où la Mère de Dieu se laisse patiemment becqueter le doig-t par la colombe ; et la légende, pour ne laisser aucun doute sur la pensée du peintre, porte : Mater misericordiæ. D’autres peintures ou sculptures semblables, où l’enfant Jésus tient la colombe dans sa main, portent : Maria sanûssima dclle grazie , mater orationis (à Rome)1, etc. Or ce touchant emblème est devenu prosaïquement une madonna del gatto sous la main de Barroccio, ou une santa familia del perrito sur la toile de Murillo. Ces dénominations reçues en Italie et en Espagne sembleraient une dérision, si nous les rendions en français. Mais si l’on pouvait prétendre excuser ces artistes qui occupent la sainte famille d’une scène d’espièglerie faite pour les représentations domestiques du pinceau flamand, qu’y prétendra-t-on voir de sérieux? Y a-t-il moyen de supposer aux peintres le souvenir du passage des psaumes : mon âme a été arrachée comme le passereau aux filets du chasseur; lorsqu’il faudrait trouver le symbole du démon dans un chat ou un épagneul?
La naïveté des peuples fortement imprégnés de foi avait multiplié l’image de la Vierge- Mère, allaitant son divin enfant2; mais, quand le sensualisme des artistes du xvie siècle eut inondé les peintures chrétiennes, le Guide porta, dit-on, la témérité de son paganisme classique jusqu’à rapprocher son sujet autant que possible de la mère des Amours3. Et lorsque Carie Maratte fut chargé de draper ce sein entièrement découvert (or, c’était dans la chapelle du palais de Montecavallo), on rapporte qu’il eut grand soin de n’employer que des couleurs qui pussent disparaître au moindre effort. Je ne garantis point le fait; il montre du moins la réputation d’idéalisme que se sont faite ces grands maîtres.
D’autres emblèmes, inaccessibles à la parodie, ont complètement disparu depuis le xvf siècle. Telle est cette touchante représentation delà sainte Vierge adorant son Fils4; sujet si
I . La gravure que nous en connaissons indique le tableau comme existant autrefois à Castel-del -Piano, près de Sienne. Une autre Vierge, à Nocera dei Pagani, porte le titre et les symboles de Madonna del le gcdline ; mais ici il s’agissait probablement, de faire allusion au patronage de Marie : Quemadmodum gallina congregat pidlos saos sub alas, etc.
11 ne serait pourtant pas impossible que la première idée de ce symbolisme appartint à un ordre de pensées que j'ai signalé plus d'une fois dans les Caractéristiques des Saints (sous les mots Calendrier, Oies, etc.), et qui rattachaient le nom d’un saint à la saison pendant laquelle on le célèbre. Avant que la lete de l’immaculée Conception fût répandue dans l’Église sous un rite élevé, les grandes solennités de la Sainte-Vierge tombaient toutes vers la plus belle époque de l'an. Les noms populaires de Notre-Dame de Mars, Notre- Dame d’ Août, , Notre-Dame de Septembre (la Vierge aux greffes, la Vierge aux épis, la Vierge aux fruits) subsistent encore; et les Allemands continuent à dire :
« Mariæverkundigung, die Schwalben kommen wider umb
[(iwn);
« Mariægeburt, die Schwalben fliegen wieder furt (fort). »
C’est peut-être en effet une hirondelle qui perche sur le poignet de la Madone à Montencro.
Les honneurs rendus à la Mère de Dieu étaient donc indices de beau temps, et de la joie universelle annoncée par les petits oiseaux qui embellissent les mois favorisés sous nos latitudes. Le sentiment de la nature, si développé parmi les nations germaniques, Se montre encore dans l’expression singulière qu’elles emploient pour nommer le
papillon (Somme rvogel), parce qu'il disparaît durant la saison fâcheuse.
La dévotion du mois de Mai consacré à la très-Sainte- Vierge, et dont la pratique est sensiblement moderne, ne serait qu’une transformation de cette pensée populaire char^ mante en soi. Honneur et modèle des femmes, la Mère de Dieu apparaît ainsi comme ornant la famille chrétienne, la nature elle-même, par les grâces de son regard aimant, et d’un sourire où rayonne la bonté.
Cela ne s’accorderait donc pas mal, pour l’origine, avec l’époque du Frau'enlob.
2. « Qui te creavit parvulum lactente nutris uberc. » — (( Et lacté modico pastus est per quem nec aies esurit. » — - Salvatorem sæculorum, ipsum regem angelorum, sola virgo lactabat ubere de cælo pleno (Off. du temps de Noël).
On ne saurait dire combien se sont retranché de ressources pour l’intelligence des monuments ceux qui avaient quitté la liturgie romaine. Témoin, entre autres, la sainte Cécile de Raphaël, qui n’est vraiment que la traduction en peinture du premier répons de Matines, et de la première antienne de Laudes dans l'office romain de cette martyre : « Cantantibus organis, etc. »
3. Voyez les faits antérieurs qui montrent cette tendance parmi les Florentins, dans l'ouvrage déjà cité de M. Rio, p.327.
4. « Quem virgo concepit, virgo peperit, virgo quem genuit adoravit. » (Off. de la Présentation). —
« ... . Tu quæ genuisti « Natura mirante tuum sanctum genitorem. »
Dante, si plein de la liturgie ecclésiastique, qu’il l’enclave parfois textuellement dans ses tercets, et la croise avec ses
MINUTEURS AU MOYEN AGE
grave et si pieux, qu’affectionnèrent Pérugin et Lorenzo di Credi. On n’en aperçoit plus qu’un reflet déjà bien affaibli dans ces petits tableaux de Raphaël, où Marie découvre respectueusement le berceau de son fils. Benvenuto Garofalo, élève de Raphaël, a reproduit l’ancienne idée dans un tableau que possède le musée du Louvre; mais cette belle conception est devenue comme étrangère à la pensée des artistes postérieurs.
Telle est encore la touchante idée qui avait présidé à l’exécution de la Notre-Dame auxiliatrice de Passau; où l’enfant Jésus, qui se précipite au cou de sa mère, semble lui garantir l’effet assuré de toutes ses demandes1. Tout cela n’est plus compris que du peuple, et c’est à peine si les connaisseurs y trouvent désormais un sens.
Maintenant il sera permis de dire que la peinture chrétienne n’a point g’agné à son émancipation ; l’idéalisme et la profondeur s’y effacèrent à mesure qu’elle s’éloigna de son berceau, mettant de côté tout ce qui n’était point exclusivement profane. Comme si l’étude de l’anatomie et des monuments g’recs anciens pouvait initier un artiste au monde intérieur que la religion de Jésus-Christ nous a fait, à nous autres qui croyons, espérons et aimons2! C’est là un ordre de choses à part qui ne s’enseigne point dans l’atelier. Du reste les classiques au sortir du scriptorium furent souvent aussi maltraités par les copistes de profession, que l’étaient les sujets religieux. Ebert3 parle de l’inepte coquetterie des calligraphes employés
« Yergine madré, figlia ciel tuo figlio ,
Umile ealtapiù che creatura,
Termine fisso d’eterno consiglio;
Tu sei colci che l’umana nalura
Nobilitasti si che’ / tuo fattore
Non si sclegnà di farsi tua fattura. Etc. »
1. « Pcte mater; neque enim fas est ut avertam facicm tuam. » ni Reg. n, 20.