‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 204 sur 335 · RELIURES DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

RELIURES DU MOYEN AGE

erminons par quelques mots sur un sujet qui, tout en réclamant une mention, est trop accessoire néanmoins pour obtenir ici une place considérable. Je ne prétends entrer dans aucun détail sur la reliure des livres; mais, comme cette partie de la bibliogaiostique a un côté artistique important dans l’histoire des scriptoria monastiques et épiscopaux, elle ne saurait être entièrement passée sous silence. Les beaux-arts étant un des objets de l’éducation dans les cloîtres et dans les écoles capitulaires *, il arrivait qu’un même personnage fût écrivain, peintre, sculpteur, fondeur, graveur, orfèvre, joaillier, etc. ; et, comme ces divers talents se combinent parfois pour l’embellissement des manuscrits, il est juste que nous en disions au moins quelques mots. Nous n’avons presque pas de musée ou de grande bibliothèque qui ne nous donne plusieurs œuvres de ce grnre ; et les publications chromolitbograpbiques faites depuis une trentaine d’années en présentent bien des spécimens. Nous- même en avons donné quelque chose dans la lrc série des Mélanges (t. II, pl. iv-vm) et dans la série actuelle (t. Il, pl. i, sv.; p. 1-13; et p. 28-34; p. 52-61 ; pl. iii, p. 80-83, etc.).

Cassiodore donnait déjà une telle importance à cette partie, qu’il avait dessiné lui-même de nombreux spécimens de reliures auxquelles il renvoie ses disciplesI. 2 comme à une paierie de modèles. On voit, par ses expressions, que son but est surtout de rendre honneur aux livres saints; et cet usag*e fit loi au moyen âg’e, principalement

I. La vie de saint Meinwerk, évêque de Paderborn (de 1009 à 1036), rapporte ainsi en une espèce de prose à bouts rimés, ce qu’il faisait pour les études (cap. LU, ap. Leibnilz, op. c.) : « Studiorum multiplicia sub eo floruerunt exer-

citia Sub quo in Patherbrunnensi ecclesia publica florue-

runtstudia : quando ibi musici fuerunt et dîalect ici enitüerunt rhetorici clarique grcimmalici... Ubi mathematici claruerunt et astronomici, habebantur pliysici atque geometrici : viguit Horatius, magnus et Virgilius, Crispus ac Sallustius, et Urbanus Stat i us. Ludusque fuit omnibus insudare versibus, et dictaminibus jocundisque cantibus. Quorum in scriptura et pictura .jugis instantia claret multipliciter hodierna experientia; dum studium nobilium clericorum, usu perpenditur utilium librorum, etc. » Dans la vie de saint Bernxvard, évêque d’Hildesheim, son maître Tangmar raconte (cap. I, ibid.) le zèle qu'il montrait parmi ses condisciples, pour les humanités et la philosophie. Puis il ajoute comme par manière de continuation : « Et quamquam vivacissimo igné animi in omni liberali scientia deflagraret, nihilominus tamen in levioribus artibus quas mechanicas vocant, studium impertivit. In scribendo vero apprime enituit. Picturam etiam limate exercuit. Fabrili quoque scientia et arte clusoria ( joaillerie , l'art d'enchâsser les pierres précieuses, comme l’explique la version saxonne), omnique structura mirifice excelluit, ut in plerisque ædificiis, quæ pompatico décoré composuit, post. quoque claruit. » La cathédrale d'Ilildeshcim conserve encore plusieurs objets d’art (candélabres, vases sacrés, croix en filigrane, etc.) laissés par saint Bernxvard; pour ne rien dire des portes de bronze qu’il fit couler et qui ont échappé aux ravages du temps et

des hommes. Cf. Fr. H. Muller, Beilræge...-, et J. M. Kratz, Ber Boni za Hildesheirn.

Notre IIIe volume des Nouveaux Mélanges en a pu donner quelque idée, p. 211, 249-233, 260; 277, sv. Et les Hanovriens se sont mis depuis quelque temps à faire connaître ce trésor par des photographies (un peu trop réduites).

On dit de Mannius, abbé d’Evesham (xie siècle) : « Vir venerabilis et sacris liberisque plurimis artibus l'uerat irnbutus : videlicet cantons, scriptoris, pictoris, aurique fabriiis operis scientia pollens; etc. » Cf. Monasticon anglicanum, 1, 151. — Le B. Tutilo, moine de Saint-Gall : « Erat valde. eloquens, voce clara et dulci, cœlatura elegans, picturæ artifex, ac mirificus aurifex ; musicus sicut et socii, sed in omnium genere fidium et instrumentorum, et fistularum præ omnibus; nam et filios nobilium in loco ab abbate destinato fidibus edocuit,... In structuris et ceteris artibus suis efficax, concinnandi in utraque lingua pronlptulus et. potens; etc... Abbatum vero sub quibus militaverat permissis, plerumque et præceptis, multas proptçr artificia simul et doclrinas peragraverat terras. Picturas et aurificia etiam et anaglyphas carminibus et epigrammatis decorabat singulariter pretiosis, etc. » Cf. Ekkehard, Vil. Notkcri Bulbuli , cap. 22, etc.; ap. Goldast, op. cit. — Sur saint Dunstan, cf. Pits ; ce saint est, du reste, chez les Anglais une sorte de vis-à-vis pour notre saint Ëloi. — Sur Salomon, abbé de Saint-Gall, cf. Ekkehard, de Casibus Sancti-Galli, cap. I.

2. Be Institutione divin, scripturarum , cap. 30 « ... Dis etiam ( antiquariis ) addidimus in codicibus cooperiendis doctos artifices : ut litterarum sacrarum pulchritudinem faciès desuper décora vestiret; exemplum illud dominicæ

MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE

pour ceux qui devaient servir à l’office divin. Afin de ne pas trop m’étendre sur ce point, je renverrai, sans plus, à ce qu’en dit le savant cardinal Bona1 ; on y verra que, par cet endroit, la ciselure du moyen âge confine à la bibliographie.

L’orfèvrerie était peut-être l’art de luxe le plus avancé sous les Mérovingiens ; mais la dynastie suivante la fit cultiver, sinon plus en grand , du moins en beaucoup plus de lieux. Nos vieux historiens parlent fréquemment de travaux extrêmement considérables en ce genre, exécutés soit pour la cour, soit surtout pour les églises. M. de Rumohr en cite quantité d’exemples remarquables qui devraient bien faire naître chez quelque savant artiste ou amateur le désir de travailler à l’histoire de l’orfèvrerie durant le moyen âge. On y verrait que les écoles d’orfévres, de calligraphes et de miniaturistes n’étaient souvent qu’une seule et même chose. Encouragées par les princes, longtemps encore après Charlemagne, elles trouvaient d’ailleurs une protection naturelle dans l’Eg’lise ; et la splendeur de l’empire sous les premiers Henri leur donna une impulsion singulière, dont on a conservé çà et là quelques vestiges2; d’ailleurs, la réapparition même de ces arts sous Henri et Othon Ier montre que les troubles du règne de Conrad et les ravages des Magyars n’en avaient point interrompu la transmission. La faveur accordée par les princes saxons à l’Église de Quedlimbourg y avait réuni des trésors que la suppression de ce monastère a dissipés, et probablement anéantis; mais la richesse même de ces précieuses couvertures d’or, d’argent et d’ivoires ciselés, les pierreries surtout qui les ornaient souvent, ont dû nous en faire perdre un grand nombre, par la tentation qu’elles offraient aux spoliateurs. Un motif semblable causa

figurationis ex aliqua parte forsitan imitantes, qui eosquos ad cœnam æstimavit invitandos in gloria cælestis convivii, stolis nuptialibus operuit. Quibus multipliées species facturarum in uno codice depictas, ni fallor, expressimus, lit qualem maluerit studiosus tegumenti formam , ipse sibi possit eligere. »

1. De rebus liturgicis, lib. i, cap. xxv, n° 10. « Missali magna olim adhibita reverentia; et in capitulari Caroli M. ex concilio aquisgranensi decernitur ut si opus sit missale scribere, perfectæ ætatis hommes scribant cum omni di'ligentia. Nu 11 i autem sacrorum codicum divine sacrificio inservientium major veneratio exhibita quam libro evangeliorum... Eum theca pretiosissima aurea vel eburnagemmisque distincta, cum imagine crucifixi, ineludere, aureisque litteris scribere mos priscus fuit; quem indicant GregoriusM. lib.xu, cp. 1, ad Theodolindam, et Gregorius Turonensis lib. de gloria confess. cap. 03; et lib. ni, Ilist. Francorum, cap. x. Gonsonat Aimonius, lib. h, de gestis Francorum, narrans a Childeberto rege avectas ab Hispaniis, inter ecclesiastici ministerii utensilia, capsas viginti evangeliorum solidoauro fabricatas et gemmis ornatas. Liliri quoque evangeliorum gemmis l'orinsecus et auro exornati mentionem facit Simeon monachus, lib. u, de Dunelmensi ecclesia, cap. XII. Léo Ostiensis (lib. iii chronici cassinensis, cap. XX et LXXIV) inter ornamenta illi ecclesiæ acquisita et relicta a Desiderio, qui postea Victor III romanus Ponlifex fuit, enumerat libros epistolarum et evangeliorum ac sacramentorum, cumtabulis aureis et argenteis. Flodoardus item, libro ni, cap. v, librum sacramentorum eborc argentoque decoratum commémorât. Apud Goldastum ( op . c., t. I) exslat liber de origine monasterii S. Galli, in quo legimus Hartmotum abbatem librum evangeliorum auro, argento, lapidibusque pretiosis ornasse. Duras in Historia byzantina, cap. XLII, capta Constantinopoli evangelia adhibitis ornamentis mira arte com-

pacta, auro argentoque inde revulsis partim venumdata, partim projecta conqueritur. Alia multa passim occurrunt, sed liæc carptim relata suffi ci unt ut dignoscamuscommuncmhanc librorum liturgicorum venerationem fuisse. Horum ornamentorumrationem reddit Rupertus abbas, lib. ii, dediv. offre., cap. XXIII; dicens : Codices quoque evangelici auro et argento, lapidibusque pretiosis non immerito decorantur, in quibus rutilât aurum cælestis sapienliæ, nitet argentum fldelis eloquentiæ, fulgent miraculorum pretiosi lapides, quæ manus Cliristi tornatiles, aureæ, plenæ hyacinthis, operatæ surit. »

L’énumération des services rendus à l’abbaye de Saint- Riquier ( Chronic . centulensc, c. xvn), par l’abbé Angelramn, ne manque pas de rappeler les beaux livres d’église qu'il avait lui-même, ce semble, historiés en orfèvrerie :

« Librum evangelii, sancti vitamque Richari lpsius studium mero argento decoravit ;

Est et episto-liber-larum atque evangeliorum lpsius argento quem industria nempe paravit. »

Cf. D’Achery, Spicileg., t. IV. — Schmid, De cultu evangeliorum, Iena, 1692. — Catalani, De codice S. Evangelii lib. m, cap. I (Romæ, 1743). — Cancellieri, De secretariis (disquisit. de biblioth.), etc. — Paciaudi, de cultu S. Johann. Bapt., |». 230. — Borgia, Decruce veliterna, clxxv, sqq. — P. Lacroix, les Arts au moyen âge, p. 490, svv. J’aurais assurément dû en citer bien d’autres, ici, comme ailleurs; je le reconnais chaque jour, mais :

« Non omnia possumus omnes. »

2. Le magnifique retable en or de la cathédrale de Bâle, découvert depuis 1834, maintenant au musée de Cluny (sous le n° 3122), peut en donner une idée véritablement avantageuse. Un autre retable, moins précieux pour la matière4 avait été acquis pour Saint-Denis, par les soins de M. Debret.

BIBLIOTHÈQUES DU MOYEN AGE

parfois le déplacement de ces riches reliures1, que l’on crut assortir plus convenablement en y renfermant des manuscrits différents de ceux auxquels les premiers donateurs les avaient destinées d’abord.

ci s’arrêtait, en novembre 1839, ce mémoire dont la fin s’est trouvée ajournée indéfiniment .Si j’eusse pu le reprendre avec quelque loisir, la suite fût devenue une seconde section, dont le plan dès lors ébauché ne se retrouve plus en état présentable sous ma main. Voici cependant ce qu’elle devait à peu près contenir : Conservation des ouvrages profanes dans les bibliothèques ecclésiastiques du moyen âge. — Renaissance des lettres (comme on dit) , et part importante qu’y prit le clergé. — Injustice des nombreuses accusations qui furent répandues à ce sujet par le protestantisme, et répétées par d’innombrables échos jusqu’à nos jours. — Joie que causa la typographie dans les monastères et influence des grandes abbayes pour répandre cet art nouveau. — Les classiques sortirent presque tous des bibliothèques bénédictines ou de celles des cathédrales, et des chanoines réguliers; plusieurs même y furent volés indignement par ceux qui crièrent le plus fort contre l’ignorance des ecclésiastiques. — Question des palimpsestes, qui ont donné lieu à beaucoup trop de déclamations contre la barbarie des moines. — Ouvrages littéraires et scientifiques de l’antiquité qui sont aujourd’hui perdus, et qui subsistaient au moyen âge dans les collections ecclésiastiques. A cette occasion, relevé des livres importants que mentionnent les catalogues ou les corres-

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